Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er février 2007

Coup d’œil sur le jeune théâtre roumain

Entretien avec Gianina Carbunariu

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Gianina Carbunariu est une jeune théâtreuse roumaine, auteure de textes et de mises en scène. Sa dernière pièce se joue à Alfortville. L’occasion de regarder vers cet « autre » d’Europe et son travail pour un nouveau langage.

La politique actuelle semble présidée par une passion du même, bien loin d’être à la hauteur des questions de notre époque. L’entrée de la Roumanie cette année dans l’Union européenne ne doit pas laisser croire pour autant à une absence de rupture de continuité entre l’Est et l’Ouest. De nombreux analystes soulignent combien nos catégories, politiques notamment, sont inaptes à saisir la réalité des Balkans. Est-ce la même chose quant il s’agit de la culture, du théâtre, du rapport aux représentations ?

Des auteurs ont souligné que la différence fondamentale entre l’Ouest et l’Est communiste était une question de rythme, l’entretien qui suit le dit aussi. Entretien qui témoigne en filigrane des questions d’une génération face à l’avenir. La révolution est ce temps de suspension où tous les possibles sont en présence, les pays de l’Est sont déjà de l’autre côté des possibles, dans des options sauvages qui fonctionnent comme un court-circuit dans le miroir du capitalisme domestique de l’Ouest, comme sa vérité grimaçante.

Gianina Carbunariu auteur dramatique et metteur en scène roumain, est née en 1977. Elle est accueillie cette saison à Alfortville. Le Théâtre-Studio de Christian Benedetti, qui met en scène sa dernière pièce, Kebab, y poursuit son travail de découverte des jeunes auteurs européens, après Sarah Kane et Biljana Srbljanovic. La quête de réalité dont cette nouvelle génération d’artistes témoigne décrit peut-être moins une réalité roumaine qu’elle ne dit cette « passion du réel » qui anime le siècle, et qui, ici, vaut déjà comme élan. n diane scott

L’idée que l’on a du théâtre roumain de l’époque communiste est celle d’un système de théâtre d’Etat à la fois très populaire et très contrôlé. Si cette image est vraie, qu’est-ce que le changement de régime a eu comme conséquences ?

Gianina Carbunariu. Le théâtre de l’époque communiste était en effet contrôlé, très suivi, perçu comme un lieu plus libre, où des choses pouvaient se dire dans des paraboles et un langage allusif. Les allusions n’échappaient pas à la censure, elle les laissait passer, c’était une « subtile collaboration ». Or, ce système d’Etat, où les comédiens sont employés pour un temps indéterminé, continue d’exister : le réseau des théâtres nationaux, le théâtre institutionnel sponsorisé par l’Etat, existe toujours. Le système théâtral est un système résistant, d’abord parce qu’il n’y a eu aucune volonté de le changer, ensuite parce que c’est un système confortable pour beaucoup. Son inconvénient est qu’il est difficile, pour un metteur en scène ou un groupe, de faire un projet. Il y a des compagnies indépendantes, mais il n’y a pas d’espaces pour créer. La scène indépendante est réduite. Maintenant les lois de fonctionnement du théâtre vont peut-être commencer à changer, ce que j’espère. Le paradoxe est que le théâtre officiel veut aider la jeune génération en la soutenant mais la lutte contre les pesanteurs du système est telle qu’elle force à le reproduire au lieu de le renouveler.

Est-ce la même chose pour le cinéma, qui était aussi un lieu fort du régime ?

Gianina Carbunariu. Il y a une nouvelle génération de jeunes réalisateurs très intéressants qui arrivent avec un langage complètement différent : Corneliu Porumboiu, qui a eu la Caméra d’or à Cannes cette année, Cristi Puiu, qui a eu un prix à un Certain Regard l’an dernier, Catalin Mitulescu. Il s’agit souvent de relire la révolution dans une perspective désinhibée. C’est une génération qui vient avec une autre perspective, une distance, le langage est aux prises avec la réalité, ce qui est très important pour nous en ce moment. La création de maisons de production indépendantes a permis à ces jeunes réalisateurs de faire leurs films.

Si, à l’époque communiste, le rapport de complicité autour d’allusions censément subversives par rapport au pouvoir faisait le nerf du rapport au théâtre, aujourd’hui, est-ce un art toujours aussi populaire et, si c’est le cas, qu’est-ce qui alimente le désir qu’on a de lui, maintenant qu’il n’y a plus ce jeu de dupe avec la dictature ?

Gianina Carbunariu.Après la révolution, il y a eu une période où le public n’allait plus au théâtre, car la vie politique était dynamique et intéressante. La vie avait changé de rythme. De plus, après 1989, où tant de choses se passaient, les dramaturges continuaient ce langage allusif, comme s’ils étaient en retard sur le réel : une tout autre réalité mais le même langage pour la dire. Après une dizaine d’années, les gens sont revenus au théâtre. Or, c’est une nouvelle génération qui vient, qui veut tout autre chose, la perception n’est pas la même.

Il y a eu bien sûr cette période avec des metteurs en scène comme Silviu Purcarete, qui ont beaucoup tourné à l’étranger des spectacles sensationnels, mais en ce qui concerne l’écriture dramatique, il y a eu cette crise des pièces.

Pendant ma période de formation à l’école de mise en scène, nous sentions le besoin de travailler sur des textes contemporains. On peut relire Shakespeare et Tchekhov dans une perspective contemporaine, c’était la manière de faire du théâtre pendant la période communiste : prendre des textes classiques pour parler de nos problèmes de façon masquée. Nous ressentons aujourd’hui le besoin de ne plus prendre de prétextes. Nous avons créé dans cette perspective un groupe, DramAcum (1), qui veut dire « drame actuel » et « drame comment », « comment écrire pour maintenant ? », et nous avons cherché des écrivains dramatiques de nos âges, autour de deux principes, la force de l’axe metteur en scène-dramaturge d’une part, et d’autre part la connexion avec la réalité. DramAcum n’a pas les moyens financiers de produire des spectacles, mais nous trouvons des textes et les proposons aux théâtres institutionnels ou indépendants. C’est une façon d’intégrer l’écrivain dans une équipe.

En ce qui concerne les relations entre une situation politique donnée et le théâtre qu’elle induit, les propos d’Heiner Müller sont frappants quant à l’Allemagne de l’Est : il pense qu’une dictature est un matériau de tragédie, tandis que la démocratie libérale produit des drames bourgeois. Il résume cela par la phrase : « Shakespeare est impensable dans une démocratie. » Les productions roumaines de l’époque communiste semblent, au contraire de la loi müllérienne, travailler sur le tragi-comique ou le dérisoire. Cette idée de Müller est-elle fausse pour la Roumanie et comment pourriez-vous définir l’esprit des auteurs de votre génération ? Y a-t-il un lien entre la situation politique actuelle et ce que vous avez envie de dire ?

Gianina Carbunariu. Si les styles diffèrent, la connexion avec la réalité est commune. Nous vivons une époque qui est dure, les choses changent très vite, les situations sont paradoxales, c’est très intéressant car ce sont des sujets formidables pour le théâtre. Dans la rue, il y a des sujets, des personnages. La figure des nouveaux riches par exemple est une figure romanesque forte. La réalité change tous les jours et la perspective sur cette réalité change aussi, nos points de vue sont remis en question continûment. L’ouverture des archives de la Securitate par exemple a révélé des choses extraordinaires, par exemple le cas de la libérale très populaire Mona Musca (2). Les situations révélées remettent en question sans cesse la réalité perçue.

Comment se sont forgées vos références de théâtre ?

Gianina Carbunariu. Mon professeur, Valeriu Moisescu, qui appartient à la génération qui a réinventé le théâtre dans les années 1960-1970, avec Lucian Pintilie ou Radu Penciulescu, m’a beaucoup apporté. Le système des écoles dramatiques est très ankylosé, mais j’ai eu la chance de rencontrer des gens qui nous ont donné la liberté de travailler sur des textes contemporains.

Sur quelle base pensez-vous que les spectacles de cette génération rencontrent leur public ?

Gianina Carbunariu. Les thèmes proposés, plus connectés à l’univers roumain, le langage parlé, la forme artistique, l’utilisation de nouvelles technologies, même si nous sommes des metteurs en scène très différents. Ce public a besoin qu’on lui parle directement.

Vous rompez avec la tradition des générations antérieures, qui étaient plutôt des metteurs en scène-scénographes ?

Gianina Carbunariu. Oui, l’accent maintenant est sur le texte et le développement du texte, ce qui n’exclut pas le visuel.

Et dans quelle mesure ce théâtre plus nettement tourné vers la Roumanie peut dire des choses aux non-Roumains ?

Gianina Carbunariu. Je crois que c’est Christian Benedetti qui peut répondre le mieux à cette question car le spectacle est son regard sur le texte. Je me suis adressée au public roumain, son spectacle s’adresse au public francais. Si j’essaye de m’imaginer ce que le spectacle dit à un public non roumain, je pense à ses thèmes : une nouvelle sensibilité contemporaine dans les relations interhumaines, le problème du modèle, le thème de l’immigration, le rapport entre les intellectuels et les autres, le problème de la construction d’une identité. Et je n’ai pas voulu écrire un texte mélodramatique : la pauvre fille, les pauvres Roumains et le maudit Occident... Il y a une situation limite où les choses deviennent violentes, mais il y a (j’espère) de l’ironie et de l’humour dans cette absurdité. Entretien réalisé par D.D.

(1) Projet entamé en 2002 par les metteurs en scène Andreea Valean, Radu Apostol, Alex Berceanu, Gianina Carbunariu.

(2) Ministre de la Culture entre 2005-2006, très attachée à la transparence et au démantèlement des réseaux de corruption. Obligée de démissionner après la découverte de son dossier d’informatrice ponctuelle de la Securitate dans les années 1970, où elle enseignait aux étudiants étrangers à Timisoara.

A voir

Kebab [mady-baby. edu] de Gianina Carbunariu, m.e.s. Christian Benedetti, Théâtre-Studio, Alfortville, du 8 janvier au 3 mars. 01 43 76 86 56

A lire

  • Gianina Carbunariu, Kebab suivi de Stop the tempo, Actes Sud, 2007, 18, 50 e
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