Accueil > N° 28 - Avril 2006 | Par Rémi Douat | 1er avril 2006

CPE, la goutte de trop

Le CPE réussit le tour de force d’unifier les syndicats, de rassembler jeunes et salariés. Après des années de reculs sociaux et de révoltes sans succès, le CPE est la goutte d’eau de trop. Paroles d’étudiants de Lille et de Marseille. Analyse globale du mauvais sort fait aux jeunes. Examen d’une situation politique de plus en plus précaire.

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L’université de droit Lille II n’avait quasiment jamais bougé. En 1968, elle restait presque inerte. En 1986, la loi Devaquet sur la réforme de l’université avait tout juste provoqué quelques remous. Pour les mémoires, 1995 n’est pas un mouvement social mais l’année du « déménagement ». Les juristes durent alors quitter leur beau campus pour investir à contrecœur une ancienne filature d’un quartier ouvrier de la porte de Douai, dans le sud de la ville. Mais voilà qu’aujourd’hui, dix mois après l’entrée en fonction de Dominique de Villepin, une banderole se détache sur la façade de briques rouges : « Non au CPE ». Même s’ils l’ont accrochée, les étudiants n’en reviennent toujours pas. Lille II, la conservatrice, la pondérée, celle qui observe sans moufter les fréquentes mobilisations voisines, est bel et bien en grève. Certes, il leur arrivait de débattre, comme lors du référendum constitutionnel. De prendre position, comme lorsque le contrat nouvelles embauches (CNE) est passé en plein été par voie d’ordonnance. Mais de participer, jamais. Et là, 20 mars 2006, la banderole, les AG, les discussions enflammées et un vote à bulletin secret sur une éventuelle deuxième semaine de blocage.

Un amphi n’y suffirait pas. Une sono crachotante relie donc deux amphis de 700 places pleins à craquer. Les urnes sont prêtes, place au débat « parce qu’un vote éclairé passe par un débat éclairé », enjoint un étudiant. On se succède à la tribune.

« Je suis contre le blocage parce que c’est une atteinte aux libertés. Le droit du travail est trop rigide et cela explique en partie le chômage des jeunes. » Tollé général. Un autre demande le micro : « Une semaine de grève d’accord, mais une seconde, ça risque d’être dur à rattraper. Il est hors de question de passer les exams en septembre. » L’argument est de poids, mais ne prend guère. Dans les travées on soupire contre ces rumeurs attribuées à l’UNI, syndicat étudiant de droite. « L’administration s’est engagée à travailler en bonne intelligence avec nous pour trouver les solutions les moins pénalisantes possibles, rectifie une élue du conseil de faculté. Alors faites bien attention à l’intox ! » Un autre arrive : « Avez-vous lu la presse étrangère ? Nous sommes la risée de tous. Il faut vraiment être en France pour voir des étudiants bloquer leur propre université ! » L’amphi se marre, l’argument ne convainc pas. Une jeune fille en troisième année installée au fond de l’amphi attend impatiemment le vote. Elle ne prête guère attention à l’agitation, plongée dans une lecture obligatoire du cours de droit du travail, « Carnet d’un intérimaire ». Elle revendique sans sourciller un individualisme forcené : « Je suis contre la grève parce que j’aurai plus de 26 ans à la fin de mes études, donc le CPE ne me concerne pas. Je respecte les grévistes mais il ne faut pas nous empêcher de bosser. »

Sous les pavés rien du tout

Un jeune homme se lève, on l’écoute : « Je suis très soucieux de mon avenir. Je suis en master, classé troisième de ma promotion et je suis boursier. La semaine dernière, j’ai voté contre le blocage de l’université pour toutes ces raisons. Cette semaine, je suis pour le blocage, pour les mêmes raisons. Le mépris du gouvernement dépasse toutes les limites, il faut se bouger. » Ovation. La posture de cet étudiant est à l’image de celle du plus grand nombre. Inquiète et pragmatique. Pour quelques-uns, ces deux sentiments poussent à souhaiter la reprise des cours et parfois même la fin du mouvement. Pas vraiment par conviction mais par angoisse de renforcer ce risque d’exclusion et de précarité ressenti si violemment par une classe d’âge qui n’a jamais connu autre chose. Pour les autres, cette peur d’un avenir sombre agit comme un catalyseur. Mais pas à n’importe quel prix. Cette jeunesse qui s’empare de la chose politique s’assigne l’objectif de tout concilier, de peur de tout perdre : « la révolution pourquoi pas, mais à condition d’avoir ses examens », semblent-ils dire en substance. Ainsi, l’évocation d’un nouveau Mai-68 par quelques présentateurs du 20 heures ou éditorialistes nostalgiques sonne-t-elle très faux au contact de ces inquiets plutôt que rêveurs. Peu importe que les pavés recouvrent une quelconque plage. La place au soleil, personne ne la voit vraiment se profiler. D’ailleurs, Elise, en deuxième année de droit, ne sait pas vraiment pourquoi ça a pété en 1968, mais « la comparaison n’est pas pertinente, assure-t-elle. Il y a bien quelques barricades ici et là mais pour notre génération, l’enjeu n’est pas le même. A l’époque, c’était l’optimisme généralisé. Cette perpétuelle comparaison avec Mai-68 est un gros boulet qu’on se traîne depuis des années. Nous ne sommes soi-disant jamais à la hauteur de ce truc-là ! » Ecarter l’encombrant cousinage ne signifie pourtant pas que la mobilisation manque de souffle. « Ce qui est enthousiasmant dans cette mobilisation, précise Karel, en thèse de droit en sciences politiques, c’est la très nette polarisation sociale entre ceux qui distribuaient des autocollants « stop la grève », derrière lesquels se cache l’UNI, et le reste des étudiants, c’est-à-dire l’immense majorité. Ces derniers connaissent déjà très bien la précarité. La plupart d’entre nous est obligée de bosser pour payer ses études. Cette image d’université de fils à papa vole en éclats pour laisser apparaître une autre réalité : les classes moyennes sont touchées de plein fouet par la précarité. » Elsa, étudiante en deuxième année, n’avait jamais vraiment participé à un mouvement, « sauf un peu en 2002 quand Le Pen est arrivé au second tour ». Le 7 mars dernier, elle a rejoint la cinquantaine d’étudiants qui a imposé le blocage à Lille II. Elsa semble aussi résignée que combative. Par exemple, elle n’a pas voulu s’engager contre le CPE sans lire la loi sur l’égalité des chances. Mais se refuse à rêver : « Certains étudiants en sont à inclure la loi Fillon et le CNE, d’autres parlent du projet de loi sur l’immigration... Moi, je pense qu’il faut pour l’instant se concentrer sur le CPE. » Raisonnable, Elsa ? « Si on commence à tout vouloir brasser, il va vraiment falloir tout foutre en l’air. Ce n’est pas sur les vestiges de la Ve République qu’on peut bâtir quelque chose. »

Etudiants et salariés

Partout, ça discute, mais personne ne s’emballe. « Nous partons d’un contexte plutôt individualiste, observe Armand, 23 ans, en master de sciences politiques. Mais en ce moment, on voit clairement un changement. La société ne mesure pas encore l’ampleur de la mobilisation. Les politiques ont le devoir de décrypter rapidement ce mouvement. Ils découvriront vite qu’il est bien plus large que le CPE. Tout s’est enclenché sur cette question mais le ras-le-bol est général. La continuité avec les révoltes dans les banlieues semble évidente. Ces jeunes-là sont moins favorisés, ce qui rend différents leurs modes d’action et surtout de verbalisation mais on se retrouve tous sur un point : la peur de l’avenir. La grande nouveauté, c’est qu’on commence à voir des jeunes des banlieues suivre et participer aux manifestations étudiantes. » Le dépouillement va bientôt s’achever. 1500 élèves poireautent depuis plusieurs heures et l’ordre demeure. Une jeune fille lit un magazine people tout en prenant soin d’en cacher la couverture. L’Humanité, le Canard enchaîné mais surtout les trois gratuits de Lille passent de main en main. On y apprend que 64 des 84 universités sont en grève et que 7 Français sur 10 sont opposés au CPE. 300 lycées sont entrés dans le mouvement. C’est d’ailleurs dans ces établissements qu’on observe le plus de mixité sociale, rapporte un journaliste de Libération. Mais l’info du jour, c’est la réunion de la coordination nationale des étudiants à Dijon (Côte-d’Or). Venus de toutes les facs de France, les délégués ont planché sur la suite du mouvement. Le lundi au petit matin, la rencontre s’achevait sur un appel à la grève générale interprofessionnelle « jusqu’au retrait de la loi sur l’égalité des chances (qui inclut le CPE, ndlr) et du CNE ».

Karel en revient. Les yeux cernés, il a tout juste eu le temps de prendre une douche avant de revenir à l’AG : « Ce que nous vivons aujourd’hui a très clairement pris corps lors de cette manifestation du 18 mars. On a vu se construire le contact entre étudiants et salariés. Cette bataille n’est plus seulement celle d’une jeunesse mais celle de toute une population contre la précarité et contre la destruction du droit du travail. » Au terme d’un long dépouillement, 1892 votants, les deux amphis explosent. Le verdict des urnes est sans appel. 60 % des étudiants ont voté le renouvellement du blocage. S’ils n’ont pas satisfaction sur certaines revendications organisationnelles, ils occuperont les lieux dès ce soir. D’ailleurs, il faut préparer la manif du lendemain. A la tribune, encore une intervention, résumant bien l’histoire de Lille II : « Nous avons toujours été très légalistes. Peut-être faudrait-il passer à des actions un peu plus chienlit ? » La proposition fait débat. La réponse se montre de la plus grande prudence. A la « chienlit », les jeunes juristes préfèrent l’organisation de plusieurs débats pour cette semaine de blocage. Au programme, « les médias dans le traitement du CPE », « analyse des mobilisations collectives », « les outils de mobilisation et leur légitimité » ou encore « le CPE comme symptôme de l’évolution du droit du travail »... « Pour l’instant, analyse Armand, on sent qu’il y a encore dans cette mobilisation une certaine timidité mêlée à beaucoup de méfiance. La plupart des étudiants d’ailleurs n’utilisent pas spontanément le terme « politique ». Seule une petite minorité, celle qui a relayé le mouvement à Lille II, a conscience que nous sommes peut-être à la veille d’un mouvement social de plus grande ampleur. »

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