Accueil > Société | Par Sabrina Kassa | 1er octobre 2007

Créateurs de richesse

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«  Quand j’ai ouvert mon salon de coiffure, je me souviens, les gens stationnaient parfois devant la vitrine, l’air interloqué. Comme s’ils se disaient : d’où elles sortent, celles-là. Comme si une Africaine ne pouvait pas avoir le culot d’aller jusque-là ! » Là, c’est Chilly-Mazarin, une banlieue à 8 kilomètres de l’aéroport d’Orly, où Aïssatou Niasse à ouvert Kaftresse en avril 2006, un petit salon africain de tressage et tissage de tresses et où elle vend aussi des robes et des bijoux. « Mes client(e)s sont africain(e)s, antillais(es), européen(ne)s, arabes... Tout le monde aime les tresses, surtout pendant les vacances » , précise-t-elle, presque étonnée d’avoir à préciser l’identité ethnique de sa clientèle.

Aïssatou est une Franco-Sénégalaise de 40 ans. Elle a grandi à Dakar, a fait des études d’hôtesse d’accueil (son père tenait une auto-école) puis des petits boulots et des stages à la Sonatel, les télécommunications sénégalaises. « Mais j’ai eu envie de partir. Il n’y avait pas de travail, pas de contrat sérieux et en plus toutes mes copines étaient en France pour suivre des études. » L’appel du large l’a fait venir à Lille, en 1994, rejoindre une amie qui était à la fac de communication. Elle garde alors des enfants, travaille dans le restauration rapide. Jusqu’au jour où une amie lui parle de l’ADIE, l’Association pour le droit à l’initiative économique qui aide les chômeurs à créer leur emploi en leur accordant des microcrédits. En 2 000, elle démarre ainsi avec 1 000 euros, puis 2 000 puis 3 000 euros. Elle achète des vêtements, des bijoux, des produits cosmétiques au Sénégal, en Turquie et aussi aux Etats-Unis, où sa cousine tient un salon de coiffure, qu’elle revend à des amis, des voisins... Petit à petit, elle crée sa clientèle. Elle suit alors des stages à la chambre de commerce pour mieux gérer son commerce, s’informe sur les aides à la création. En 2005, elle ouvre avec un associé un salon de coiffure à Massy. « Mais ça n’a pas marché entre nous. Il a voulu arrêter une fois qu’il a pris ma clientèle. Du moins qu’il pensait l’avoir prise... » Heureusement son mari la soutient : « Il a un salaire fixe, ça permet de faire bouillir la marmite (ils ont trois enfants) » . Et elle ouvre en avril 2006 son petit salon. « Il fait 15 mètres carrés, c’étaient des cabines téléphoniques avant (mon mari a fait tous les travaux avec l’aide d’un ami), et il y a 30 mètres carrés au sous-sol où je stocke des bijoux, des produits cosmétiques et des tenues africaines pour les mariages et les baptêmes... » Et même si elle ne gagne pas beaucoup d’argent : une fois les charges et les impôts payés, il lui reste 500 euros en moyenne par mois : elle a le sentiment de bien mener sa barque. « Ça va, je vis comme tout le monde et puis je vois tous les jours que mes affaires progressent. Je suis contente de réussir par moi-même. »

Être indépendant

La détermination, la joie de vivre d’Aïssatou Niasse n’est pas un phénomène isolé chez les entrepreneurs immigrés. Depuis quelques années, ces créateurs sont même plus dynamiques que les nationaux. Alors qu’ils représentent 9,6 % de la population française (dont 59 % hors Union européenne), les artisans, commerçants et chefs d’entreprise immigrés comptent pour 13 % du total des entrepreneurs en France, selon l’ADIE. Restauration, commerce, construction (surtout en sous-traitance), confection, etc. Ces créateurs se retrouvent principalement dans les secteurs traditionnels de l’immigration, là où le capital social et financier est moins élevé au démarrage, la gestion administrative moins lourde et le contrôle réglementaire moins strict. Mais, de plus en plus, ils se diversifient (créateurs de sites multimédias, traducteurs, consultants...) à l’image des nouveaux migrants, plus formés et parfois organisés en diaspora.
« Je préfère gagner 1500 euros à mon compte plutôt que 3000 chez un patron » , assure Kamil Karaoglu, 33 ans, le patron franco-turc de Teka Etanchéité qui a repris et modernisé la petite entreprise dans le bâtiment créée par son père. Son énergie (il travaille plus de dix heures par jour, six jours par semaine) se déploie plus pour accéder à un statut social qu’à un statut économique, plus pour être indépendant que pour s’enrichir. « Je ne me sens pas immigré, explique-t-il. La plupart vivent en communauté. Ce n’est pas mon cas. » Il se considère plutôt comme « la deuxième génération » car il est venu en France alors qu’il était enfant. Il a grandi à Thiais dans une banlieue « un peu mélangée » et a suivi des études et obtenu un BTS de gestion « Après mes études, j’avais le choix. J’ai décidé de travailler avec mon père parce que je voyais qu’il peinait beaucoup. Comme il ne maîtrisait pas la langue, le comptable l’arnaquait tout le temps. » Depuis 2000, il a monté sa propre boîte et emploie aujourd’hui 15 employés « Maintenant je fais un peu moins de sous-traitance, je travaille avec des architectes, je réalise des chantiers pour la région Ile-de-France... Bref, je diversifie ma clientèle » , dit-il fièrement.
« Les entreprises turques avec autant d’ancienneté (sept ans), c’est rare. Les Turcs habituellement ne maîtrisent pas bien le français, du coup ils ne comprennent pas les lois, gèrent difficilement les problèmes administratifs et se font souvent escroquer. » Alors qu’il se sent surtout français et s’engage dans plusieurs organisations (son quartier, sa profession), il ne veut pas pour autant se couper de la communauté turque. Il est membre de l’association Fatiad créée il y a cinq ans pour soutenir les « hommes d’affaires » turcs et favoriser des rencontres entre eux « La plupart sont artisans dans la confection, le bâtiment, la restauration... Mais ils ne se connaissent pas et c’est dommage parce qu’aujourd’hui tout seul, on n’est rien, seuls les groupes sont forts. » Fatiad organise des séminaires sur le système de location, des formations sur le droit du travail, sur la gestion et même des voyages d’études à l’étranger, notamment en Chine... « Nous n’avons pas de liens exclusifs avec la Turquie. » Le but de son engagement, c’est aussi de « leur faire comprendre que nous vivons dans un super pays, qu’il faut cotiser aux taxes professionnelles, s’informer sur les nouvelles lois, se renseigner sur les formations possibles, apprendre le français. C’est étrange mais c’est comme ça : personne ne leur dit ! »

Professions interdites

Un problème que reconnaît volontiers André Letowski, de l’Agence pour la création d’entreprise (APCE). « Toutes les formations existantes à la chambre de commerce, dans les boutiques de gestion, etc., sont ouvertes aux immigrés en situation régulière. Mais ils ne sont pas nombreux à y aller. Beaucoup d’entre eux ne savent même pas que ça existe et rien de spécifique n’est prévu pour les aider. C’est le problème de la France, il y a un principe d’égalité mais pas de prise en compte des différences. C’est le cas pour les immigrés mais aussi pour les femmes, les jeunes... » En plus d’être faiblement sensibilisés et accompagnés, ces créateurs rencontrent d’autres difficultés : ils ont un accès modeste au financement. Les banques ne les suivent pas : racisme, incompréhension, études de marché et lettres de clients exigées... Et les étrangers issus de l’enseignement supérieur (21 % des créateurs contre 32 % des créateurs français) sont cantonnés aux services opérationnels, comme la traduction, car l’accès aux activités réglementées est limité.

En décembre 2005, le commissariat général du Plan constatait que « la liste des professions interdites ou restreintes aux étrangers s’est étendue considérablement. (...) Les justifications avancées paraissent aujourd’hui fragiles. Il convient donc de les faire disparaître » . Selon le Plan, près de 5,2 millions d’emplois dans le secteur public leur sont interdits, auxquels il faut ajouter plus d’un million de salariés dans les entreprises à statut gérant des services publics, comme La Poste, qui embauchent toutefois des étrangers comme contractuels ou auxiliaires. Et enfin, près de 600 000 emplois, principalement dans les professions libérales (notaires, huissiers de justice, greffiers des tribunaux de commerce, avocats, médecins, chirurgiens-dentistes...) leur échappent. « Les étrangers hors Union européenne n’y sont accueillis qu’au compte-gouttes, sur la base de conventions bilatérales ou en vertu d’une décision discrétionnaire de l’autorité publique. Le verrouillage de ces professions fonctionne par la nationalité mais aussi par la non-reconnaissance des diplômes étrangers » , explique le Gisti.

André Letowski a bien conscience qu’une autre façon de faire est possible. Les Pays-Bas, le Royaume-Uni, les Etats-Unis ont, par exemple, des programmes d’action pour les « minorités ». « Dans ces pays, ils intègrent les communautés telles qu’elles sont. En France, cela nous fait peur alors que le communautarisme est minoritaire » Pour illustrer son propos, il prend l’exemple des restaurants tenus par des Vietnamiens. « Ils proposent des spécialités de chez eux parce que c’est simple et naturel. Mais ils restent ouverts et ne souhaitent pas particulièrement rester entre eux. C’est le cas de la plupart des immigrés ! » Même constat pour Ruth Padrun, présidente de l’Irfed (Institut international de recherche et de formation, éducation, cultures, développement), une association qui organise depuis dix-sept ans des formations pour des groupes de femmes (immigrées mais pas seulement) qui veulent créer des entreprises. « Seulement 5 % des femmes du réseau Irfed créent une activité au sein de leur communauté. Elles cherchent surtout à s’en sortir ! Concrètement, leur problème, c’est de passer d’activités informelles au système officiel. »

S.K.

Paru dans Regards n°44

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