Accueil > Culture | Par | 1er janvier 2007

Culture et sport : une politique du spectacle

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(Presidentielle enjeux de campagne)

Exception culturelle, exception sportive : au-delà des grands principes, la culture et le sport sont les Cendrillon de la campagne présidentielle. Quelles sont les lignes de clivage ?

Par Marion Rousset et Nicolas Kssis

Nous sommes particulièrement inquiets de l’absence de véritable projet culturel dans les différents programmes », s’alarme la revue Cassandre dans un appel lancé aux candidats. Une chose est sûre, le mutisme des candidats est presque total. Ils ne se sont pas exprimés sur la culture. Ou si peu. « Ils sont devant le problème de la politique culturelle comme une poule devant un couteau », déclarait la philosophe Catherine Clément, lors du débat organisé par France-Culture et Arte sur la politique culturelle. Pessimiste, elle ne voyait aucun changement se profiler à l’horizon 2007 : « On va passer du balbutiement au bredouillis, mais je ne suis pas sûre qu’on aille beaucoup plus loin. » Deux questions ont pourtant émergé ces cinq dernières années, autour du téléchargement sur Internet et du statut des intermittents du spectacle, obligeant pour une fois les candidats à se positionner sur la culture. Désormais, la défense de la « diversité » et de l’« exception culturelle » ne suffit plus. Devant ce nouveau défi, chacun tente de tirer son épingle d’un jeu glissant qui brouille parfois les clivages entre la droite et la gauche.

Sur certains dossiers, les lignes de fracture sont difficiles à repérer. D’une part, la droite a fait sienne l’idée de « sanctuariser » le budget consacré au ministère de la Culture, Nicolas Sarkozy ayant même déclaré, à l’instar du PS et des antilibéraux, vouloir l’augmenter. De l’autre, la loi datant de 2003, relative au mécénat, qui offre des réductions fiscales aux investisseurs privés, n’est plus remise en cause. Le consensus est de mise, même si tous les partis ne vont pas, comme le prévoit la convention UMP, jusqu’à fixer des « obligations de résultat » aux établissements culturels en matière de mécénat. Enfin, à droite comme à gauche, il est de bon ton de défendre une relance de l’éducation artistique à l’école, pourtant mise à mal par le retour aux « fondamentaux ».

Internet, en revanche, partage les candidats. Ségolène Royal a dénoncé la loi DADVSI (droit d’auteur et droits voisins dans la société de l’information) contre le piratage. Estimant que « la rémunération de la création ne saurait justifier la généralisation du verrouillage numérique des œuvres », elle veut diversifier les sources de financement, en mettant en place notamment « un système de licence globale forfaitaire » : auquel certains de ses proches, dont Jack Lang, continuent d’être opposés. Cette mesure, elle l’inscrit dans l’histoire de la gauche : « C’est à la gauche, historiquement, qu’il revient de faire avancer l’équilibre entre progrès technologique et droits d’auteur : elle l’a fait avec la loi Lang en 1985, mais bien avant cela avec les travaux : inachevés : de Jean Zay et du Front populaire en 1936. » L’UMP, qui a voté cette législation contre le téléchargement, n’a pas pour autant l’intention de laisser la vague de la gratuité lui échapper. Non seulement, elle propose « la mise en ligne gratuite du patrimoine culturel français tombé dans le domaine public ou financé par fonds publics ». Mais, de façon plus inattendue, elle s’engage dans son programme présidentiel à rendre l’accès aux musées totalement gratuit. Une mesure « intégralement ou quasi intégralement autofinancée ». Or, la convention Culture précise : « Le mécénat d’entreprise ne doit pas être une « bouée de sauvetage »de la création, mais plutôt son « aiguillon ». »

Sur la réforme des intermittents : sujet hautement sensible : le PS évite soigneusement de se mouiller. « Nous consoliderons le régime des intermittents du spectacle au sein du régime général d’assurance-chômage », peut-on lire dans leur projet. Plus explicites, mais peu diserts, la LCR et le PCF demandent l’abrogation du protocole d’accord de 2003, le parti communiste souhaitant garantir « le statut de salarié pour tous les artistes et les techniciens du spectacle vivant et du cinéma » et discuter « un statut des plasticiens ». Quant à Philippe Herlin, chargé de la culture au Front national, il se propose d’instaurer un « CDD culturel ». Or, à la différence du statut d’intermittent, un contrat à durée déterminée ne prend pas en compte le travail invisible.

Les débats ainsi saucissonnés masquent mal l’absence de projet culturel au sein de la plupart des partis qui butinent au gré du vent électoral. « Aujourd’hui, il existe un mutisme complet de la part des institutions politiques, qu’elles soient locales, régionales ou nationales, sur la fonction de la culture qui consiste à opérer du liant, à donner des représentations partagées, à créer des valeurs perceptibles à travers les œuvres. Le rôle de la culture, c’est de donner un sens à une société », nous assurait Jean Caune, auteur de plusieurs ouvrages sur les politiques culturelles, au moment de l’ouverture du Mac/Val, le musée d’art contemporain de Vitry. Certes, l’éducation populaire revient au goût du jour. « La culture favorise l’émancipation des femmes et des hommes, en garantissant l’accès à la création et aux œuvres, notamment par l’école et l’éducation populaire », peut-on ainsi lire dans la Charte antilibérale des collectifs unitaires. « Je défends l’accès aux pratiques culturelles contre la seule consommation culturelle », soutient aussi Hervé Pérard, responsable de la culture chez les Verts. Le PS s’est également emparé de ce concept dans son projet : « Nous renforcerons les mouvements d’éducation populaire. » Mais il reste un problème : le retour de cette idée, qu’elle serve d’alibi ou qu’elle témoigne d’une volonté réelle, ne s’accompagne pas d’une réflexion sur la logique festivalière. Clinquante et éphémère, celle-ci a fini en vingt ans par tenir lieu de politique culturelle au PS et à l’UMP.

De la Fête de la musique à la Nuit blanche, en passant par les Journées du patrimoine, la culture est en passe de devenir un outil de communication et de promotion économique. « Il est évident que la création artistique dans le cadre de grandes manifestations festivalières ou du programme des Capitales européennes est source de retombées économiques locales très importantes. » C’est ainsi que Ségolène Royal, répondant au questionnaire de la section culture, introduisait le chapitre « Une politique culturelle favorisant la création ». Dans un second temps seulement, elle évoquait, sans s’y attarder, le concept de « développement durable en matière culturelle », insistant sur le rôle central des collectivités territoriales. A droite, même ordre de priorités : « L’UMP prépare un projet politique pour la France, fondé sur une vision pour notre pays. Ce projet a une ambition culturelle ; mieux, il est fondamentalement culturel, déclamait Nicolas Sarkozy il y a tout juste un an, au théâtre du Palais-Royal. Redresser notre économie, assurer le plein emploi, donner une place à chacun, (...), notre projet n’a en réalité qu’un seul objectif : que la France soit de nouveau une terre qui brille, qui brille dans tous les domaines, et notamment dans la science, les arts, les lettres et la culture. »

Mais le plus inquiétant, c’est que Nicolas Sarkozy, lui, a un projet. Et que ce projet libéral-populiste fait froid dans le dos. Fustigeant « l’avant-gardisme systématique » dans le monde culturel français, il a indiqué que « le modernisme et la nouveauté ne sont pas les seuls critères de l’esthétique » et envisagé de confier l’attribution des aides à des « agences indépendantes » composées de « représentants des artistes professionnels et du public ». En 2004, le programme du Front national pour les régionales en Ile-de-France proposait déjà d’« associer des représentants du public à la programmation et aux principes directeurs des organismes culturels. La prise en compte des suggestions du public pourrait faire partie des conditions d’octroi des subventions ». Entre une surenchère d’éphémères événements et cette alarmante critique de la nouveauté, la création a du souci à se faire. M.R.

A (re)lire

  • « L’art emballe les marques », Regards, décembre 2006
  • « La Maison des artistes, une créature bicéphale », Regards, juin 2006
  • Jean Caune, Culture et communication, PUG, 2006, La Démocratisation culturelle, PUG, 2006, La Culture en action : De Vilar à Lang, le sens perdu, PUG, 1999

Le sport présidentiel

La performance sportive est devenue une cause nationale. Mais quelle place pour le sport de masse ? La gestion de la politique sportive de service public ne dope pas les programmes.

Du point de vue politique, le sport représente un secteur assez fascinant de la société française. Avec près de 15 millions de licenciés et 17 500 associations sur tout le territoire (sans parler évidemment de l’engouement pour le sport spectacle), il constitue pourtant l’une des activités de loisir qui suscite le moins de réflexions de la part des candidats à l’élection présidentielle. L’apolitisme déclaré et revendiqué des fédérations sportives ne les aide pas non plus, bien que chacun cherche néanmoins à poser aux côtés d’un sportif de haut niveau ou se répand à la première occasion en banalité (« le dopage, c’est très grave », « le sport, c’est bon pour la santé », ou encore « les racistes hors des stades »). Les prises de position programmatiques s’avèrent rares, quand elles ne se limitent pas à flatter une assistance de notables du mouvement sportif ou des clubs de foot professionnels, la calculette bien planquée au fond de la poche, qui n’attendent que des promesses fiscales ou le maintien des subventions.

On ne peut guère leur en vouloir. Historiquement, l’Etat joue un rôle assez faible dans l’organisation et le développement du sport, se préoccupant essentiellement de la haute performance (assurer la place de la France sur les podiums) ou de la façon de distribuer ses subsides, aujourd’hui en grande partie via le Centre national de développement du sport (CNDS), financé par le Loto sportif. De fait, avec l’orientation actuelle de la décentralisation, les collectivités territoriales récupèrent de plus en plus la gestion de la politique sportive dite de service public, c’est-à-dire le sport de masse. Le désengagement de l’Etat (notamment la baisse de personnel à disposition du ministère), se manifeste en outre dans le domaine de l’éducation physique et sportive (EPS), principal champ où la puissance publique peut encore peser. Le socle commun avait failli l’exclure des bases de l’éducation. La mobilisation des enseignants et d’une partie du milieu sportif a provisoirement écarté cette menace. Pour combien de temps ?

Les enjeux qui touchent le sport s’apparentent donc à la problématique générale du service public, avec également le poids de la construction européenne qui, via la question de « l’exception sportive », va devenir un niveau essentiel de décision (un livre blanc sur le sport de la Commission européenne doit être publié en 2007).

Qui ose le sport ?

Le panorama actuel des déclarations des grands partis ou candidats potentiels, et sous réserve de l’évolution de la campagne, a de quoi inquiéter. Les Verts y sont indifférents. La LCR a d’autres chats à fouetter. La gauche antilibérale l’ignore. Le PS l’aborde par touches, certains de ses élus occupant parfaitement le terrain médiatique (Pascal Cherki à la mairie de Paris, par exemple). Le FN pousse des cris d’orfraie pour ne pas d’être assimilé aux supporters du kop of Boulogne (KOB) à Paris, même si ceux-ci chantent régulièrement « Le Pen président ».

Le PCF possède une commission sportive qui dresse régulièrement le bilan de l’action menée par l’actuel ministre (avec l’expérience de Marie-George Buffet comme point de référence). Angle d’attaque : la critique de la politique néolibérale dans le sport via le ministère Lamour (les cadeaux fiscaux faits aux sportifs professionnels, les clubs en Bourse, etc.).

Nicolas Sarkozy, présent sur tous les fronts, a senti le filon et s’est exprimé lors d’une conférence de l’UMP intitulée « Oser le sport » (toujours le sens de la formule !) en mai dernier. Un discours qui vaut projet, comme il l’indique lui-même. Et surtout un somptueux révélateur de la façon dont notre ministre de l’Intérieur gère sa pré-campagne : en résumé tout va mal, mais personne ne fait rien de mal au gouvernement ! Petit florilège :

= « L’Etat ne donne pas au sport la place qu’il mérite », mais Lamour fait du bon boulot.

= L’Etat investit beaucoup dans l’EPS mais « nous n’en avons pas pour notre argent », même si les profs font un boulot remarquable ! (Reste à savoir comment respecter le nombre d’heures prévues si l’on diminue le nombre de recrutements au concours.)

= Il faut maintenir le principe du modèle français du sport, autrement dit « la cogestion » entre l’Etat et les fédérations, mais il faut que les investisseurs privés en deviennent des acteurs.

= Le meilleur pour la fin, une citation sur le bénévolat, une des grandes inquiétudes du mouvement sportif associatif et qui démontre l’incroyable goût du paradoxe de l’homme de « la rupture tranquille » : « Un des axes forts de notre projet pour 2007 sera la valorisation du bénévolat parce qu’il faut sortir de cette culture socialiste où ceux qui travaillent et se dépensent pour la collectivité sont moins bien traités que ceux qui ne travaillent pas ou ne font rien pour les autres. Les socialistes détestent le travail, mais ils détestent encore plus l’idée qu’on puisse travailler sans être payé puisque leur idéal de société, c’est d’être payé pour ne rien faire. » Nicolas Kssis

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