Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er mars 2008

Danse et politique : pas de deux

Des danses militantes traversent le xxe siècle : contre les totalitarismes, les discriminations raciales ou les inégalités entre les sexes. une expo du Centre national de Pantin autour du New Dance Group va aux racines du scandale. Quelques postures artistiques pour réconcilier danse et politique.

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« La danse est une arme », affirmaient dans les années 1930 les membres du New Dance Group. Six femmes juives d’origine russe fondent cette compagnie, aux Etats-Unis, pendant la période de la Grande Dépression. Issues de l’immigration, elles subissent de plein fouet les conséquences du trouble économique et politique dans lequel est plongé le pays. La mort d’un jeune syndicaliste militant, Harry Simms, tué par des briseurs de grève le 10 février 1932, leur sert d’électrochoc. Ce jour-là marque aussi la naissance du New Dance Group. Les liens que ses membres entretiennent avec le Parti communiste américain les incitent à aborder les questions de ségrégation, de pauvreté, de famine, d’injustice, de préjugés racistes dans des chorégraphies au titre éloquent : Grève, Soulèvement, File d’attente à la soupe populaire... La danse devient un vecteur de transformation du monde. Union Square, à New York, abrite de multiples activités culturelles et militantes. Mais le New Dance Group, qui n’est pas le seul à être en prise directe avec les préoccupations de la classe ouvrière, cherche à les exprimer dans des formes radicalement nouvelles. A l’époque, c’est « l’une des seules troupes à savoir concilier les exigences esthétiques d’une forme artistique émergente et l’engagement pour une vraie justice sociale », affirmait la chercheuse Ellen Graff, invitée à l’automne par le Centre national de la danse, à Pantin (93). L’institution accueille une exposition autour de cette troupe engagée. Celle-ci constitue le pivot du cycle « Danse et résistance » qui court jusqu’au mois d’avril. Pionnière dans l’étude du New Dance Group, qui existe toujours, Ellen Graff y voit le symbole de « l’alliance révolutionnaire de l’art et du politique » .

 ?UVRE A MESSAGE

C’est une question aussi intéressante qu’impertinente qu’a choisi de soulever le Centre de la danse. A savoir, celle des préjugés qui entourent les œuvres chargées d’un message politique. Comme si le propos militant entachait de facto toute production artistique. « Un de mes objectifs était de déplacer cette idée reçue qu’une œuvre engagée, parce qu’elle est engagée, ne serait pas une œuvre », résume Claire Rousier, directrice du département de développement de la culture chorégraphique du CND et commissaire de l’exposition. Pourquoi ces artistes qui fondent leur démarche artistique sur leur militantisme ne seraient-ils pas de vrais artistes ? Il s’agit là d’une vieille antienne qui remonte peut-être à la figure du génie créateur : « Avant, l’artiste était un artisan qui travaillait sur commande. Puis, il s’est mis à incarner un personnage de sublimation qui devait décoller de la réalité en permanence. Le fait de l’ancrer à nouveau dans une réalité met peut-être en danger cette figure », analyse Claire Rousier. Ce geste, le New Dance Group l’a opéré il y a soixante-quinze ans, en réaction contre une danse moderne qui plane dans les sphères abstraites de l’universel. Dans Lamentation, la danseuse Martha Graham exprime la douleur, sans chercher à montrer qui souffre, où, quand, comment et pourquoi. Seul l’intéresse le « quoi ». Corps de sans-abri dans Tenant of the Street, corps d’ouvriers agricoles dans Harmonica Breakdown, corps de Noirs lynchés dans Strange Fruit : le NDG ancre, au contraire, le mouvement dans un contexte social précis. Ce qui lui vaut des attaques acerbes comme celle d’un critique, Louis Horst, fervent défenseur de la danse moderne, qui parle alors de « summum de mauvais goût et d’illettrisme qui dénature un art pourtant puissant et noble ».

NOUVELLE ESTHETIQUE

Il n’empêche que les fondatrices du New Dance Group, formées par Hanya Holm, sont pétries de la technique des compagnies modernes. Ainsi, dans la chorégraphie de Van der Lubbe’s Head, le message politique passe par un poème qui sert de fond sonore, si bien que le corps peut s’adonner aux exigences du modernisme, sans verser dans l’illustration littérale que se voient souvent reprocher les œuvres de propagande.

Les syndicats, les usines, les meetings, les manifestations et les piquets de grève sont autant de lieux que les danseurs du NDG investissent. Mais cela les oblige à repenser la question des formes. « Ce désir de montrer des œuvres qui ne soient pas réservées à une élite mais qui puissent toucher un très large public est problématique », assure Claire Rousier. La chorégraphe Sophie Maslow raconte qu’ils arrivaient en guenilles, habillés tout en noir, avec des épingles de sûreté, pour évoquer la misère humaine face à un public d’ouvriers qui rêvait de voir des claquettes et des tutus. Ils décident aussi d’investir la scène de Broadway avec des spectacles qui, grâce à l’humour, par exemple, allient aux thématiques sociales un côté grand public. Par ailleurs, « ils font danser les ouvriers et les amateurs, qu’ils forment, et éduquent les enfants à la danse et à l’histoire du marxisme », relate la commissaire d’exposition.

Cette expérience méconnue n’est pas sans lien avec d’autres postures artistiques et militantes qui ont jalonné le XXe siècle. Le Centre de la danse s’est penché sur ces artistes engagés dans la lutte contre les totalitarismes, comme sur le terrain des revendications identitaires ou des questions de genre. Jusqu’à aujourd’hui, avec Robyn Orlin, originaire d’Afrique du Sud, qui lutte contre l’apartheid, Lia Rodriguèz, au Brésil, qui a situé son centre chorégraphique dans une favela, ou encore Maguy Marin, en France, qui travaille dans la banlieue lyonnaise. On pourrait aussi citer la performeuse Cécile Proust dont la dernière composition détonante et loufoque (Fameusesaction #19, final/ment/seule) est tout entière imprégnée de ses lectures féministes, de Monique Wittig à Virginie Despentes. « Dans les années 1970, en France, la rencontre entre danse et féminisme n’a pas vraiment eu lieu, ni dans la pratique ni dans la théorie, rappelle la chercheuse Hélène Marquié. Quand Beauvoir parlait de danse, elle l’associait à Nana. Cette image de la prostituée, de la danseuse exotique, souligne le poids des préjugés et la peur de tomber dans le féminin. Le féminisme ne s’est pas intéressé à la danse jusque dans les années 1990. Depuis dix ans, on observe une ouverture. » L’époque actuelle est-elle à l’engagement des artistes ? Claire Rousier a l’air de le croire. « J’ai le sentiment que les choses bougent. Peut-être que le milieu culturel, qui n’est plus autant soutenu qu’avant, se sent lui aussi en danger », avance-t-elle. Le climat politique n’y serait donc pas pour rien. M.R.

Paru dans Regards n°49, Mars 2008

HIP-HOP DANSEURS DU DEFI

Le hip-hop et la danse contemporaine ne frayent pas ensemble. Pourtant le cycle qui se déroule à Pantin, « Danse et résistance », pourrait sans doute les réconcilier.

« N ?oublions pas que notre culture, notre pratique, ce qui nous constitue en tant qu’artistes, vient de notre déracinement ou de celui de nos parents. » Philippe Mourrat, le directeur des Rencontres de la Villette, a retenu ce propos tenu par un chorégraphe hip-hop lors d’un débat auquel il assistait récemment. Il définissait ainsi la breakdance comme une façon de se construire sa propre identité, entre ce déracinement culturel et une société d’accueil qui remplit mal sa fonction. Cette danse, née dans le Bronx dans les années 1970, arrive en France dix ans plus tard sous l’impulsion de jeunes, pour beaucoup issus de l’immigration. « Les expériences artistiques que nous présentons dans le cadre du festival se nourrissent d’une réalité sociale souvent contrainte. Celle-ci génère un imaginaire, une esthétique, un rapport au public, un type d’échanges et de générosité spécifiques », analyse Philippe Mourrat. « La résistance, chez les danseurs de hip-hop, se traduit par un sens du collectif et engendre une façon de bouger, une gestuelle spécifique. » Ainsi, la notion de défi est fondatrice chez ces artistes. Le rapport au corps, au sol, à l’espace et au public est constitutif de leur vécu. Quand ils débutent sur le terrain vague au pied du métro La Chapelle, à Paris, l’ambiance n’était pas à la séparation entre la salle et la scène. La foule formait un cercle autour du danseur. Et même si le plus virtuose était la vedette désignée, chacun pouvait prendre cette place. Ils revendiquent ensuite de passer sur scène mais la relation qu’ils entretiennent avec leur public reste marquée par ces origines. Philippe Mourrat le raconte bien : « J ?ai participé à un jury de jeunes compagnies au théâtre de Cachan dans une salle bondée. Les artistes, aussitôt sortis des loges, reviennent dans la salle composée d’une bonne partie de gens qui pratiquent cette danse. Il y a quelque chose d’un peu fusionnel entre eux. En Occident, aujourd’hui, on va au spectacle un peu comme à l’église. Avant le noir, on chuchote, après, c’est le silence. La messe va commencer. Pour eux, c’est l’inverse. Quand le noir se fait, la fête, le partage, peuvent commencer. Toute la salle hurle de joie. » Des codes qui rappellent le côté débridé du théâtre populaire en Italie. Contre l’idée d’une forme noble, Florence Dupont, dans Aristote ou le vampire du théâtre occidental, appelle de ses v ?ux le retour au spectacle vivant, à la performance, à un art festif qui laisse la place à des interactions entre l’artiste et son public. Espérons que les Rencontres de la Villette continuent, comme les années précédentes, de lâcher la bride pour creuser ce sillon. M.R.

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