Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er février 2009

Danses noires. Entretien avec James Carlès : « La danse noire dit bien l’enracinement et l’ouverture » (2)

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James Carlès est chorégraphe, danseur et directeur de la compagnie et du centre de formation professionnelle qui portent son nom. Il a conçu la première édition d’une manifestation baptisée « Danse(s) et Continent(s) Noir(s) » , qui s’est tenue fin 2008. Il propose de faire découvrir au public du Centre national de la danse, les pionniers de la danse afro-américaine. Ses travaux seront présentés en avril. Il revient sur cette histoire et sur son actualité, en lien avec la « question noire » qui se pose en France depuis une dizaine d’années.

Vous avez reconstruit des œuvres de Katerine Dunham et autres pionniers de la danse afro-américaine. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette histoire ?** **James Carlès. La mémoire, cette accumulation de l’histoire dans le présent. Les œuvres que je reconstitue continuent de résonner dans la création actuelle. En particulier celles qui puisent leur source dans la tradition « afrocentrée » (1) sur le plan spirituel, technique ou symbolique. Cette part importante de l’histoire de la danse moderne est pourtant méconnue en France, mais également aux Etats-Unis. Je m’y intéresse aussi car je fais partie des rares chorégraphes qui portent la danse jazz en France.

Ce travail sur la mémoire comporte-t-il également une dimension politique ?** **J.C. Oui et non. Au départ, ma démarche était artistique et identitaire, elle touchait à des questions techniques, théoriques et culturelles. Mais c’est vrai que cette histoire de la « danse noire » est profondément liée au contexte politique dans lequel elle s’inscrit. Curieusement, certains chorégraphes travaillent aujourd’hui sur la « danse noire », alors que depuis environ dix ans, la question noire se pose en France. Cette question a probablement des résonances chez moi, de manière consciente ou inconsciente. D’autant que j’ai un engagement militant par ailleurs. La question de l’émancipation des Noirs en Amérique se pose dans la danse afro-américaine, elle s’est posée dans la danse afro-européenne à l’époque des combats autour de la négritude, du panafricanisme, de la syndicalisation des Noirs et de la décolonisation. Mais ensuite, il y a eu une rupture. En France, on a connu une coupure de quarante ans avec cette tradition qui s’est développée dans les années 1940-1950.

Comment la « question noire » se pose-t-elle aujourd’hui ?** **J.C. Le CRAN (2) est un mouvement noir, créé il y a une dizaine d’années, aux confluences de plusieurs organisations politiques noires. Celles-ci ont décidé de se fédérer parce qu’elles avaient compris ou senti qu’elles vivaient la même situation en France. A partir des années 1960, de nombreux intellectuels et personnalités engagées sont retournés dans leurs pays respectifs devenus indépendants, d’autres sont revenus dans les colonies restées françaises, comme les Antilles. Une faible partie est restée dans la métropole. Quelques années plus tard, une vague importante de Noirs issus de l’opposition aux dictatures africaines ont trouvé refuge en France. Alors que les Etats se créaient, tous ces gens formaient des groupes hétérogènes et isolés. Les Africains, avec d’autres Noirs en France comme les Antillais, vivaient des situations sociales et politiques différentes, leurs centres d’intérêt n’étaient pas les mêmes. La question du rassemblement s’est posée vingt, trente, quarante ans après, quand ils se sont rendu compte qu’ils étaient victimes de racisme et que se posait le problème de leur intégration... Ils pouvaient avoir bac + 10 et se retrouver dans la même situation qu’une personne illettrée ! Ensuite, beaucoup ont fait des enfants qui sont pleinement français, étant nés ici, donc la différence entre les Afro-Français d’Afrique et des Antilles s’est estompée. Ce contexte a favorisé l’émergence d’un collectif d’individus qui partagent le même vécu politique, social, économique et culturel. Personnellement, j’ai fait partie des organes constituants du CRAN, mais aujourd’hui mon activité artistique est primordiale.

Quels chorégraphes ont le plus influencé votre cheminement professionnel ?** **J.C. Katerine Dunham, parce qu’elle est complète : c’était une artiste, pédagogue, militante, écrivain... Je suis ébahi par tout ce qu’elle a produit. C’est un monument. Pearl Primus, pour les mêmes raisons. Dans cette tradition, j’apprécie beaucoup Alvin Ailey pour son ouverture comme chorégraphe et directeur artistique, et parce qu’il a su réaliser une œuvre accessible, de façon honnête. Enfin, je citerais Bill T. Jones pour son intégration et son aspect contemporain, même s’il refuse les étiquettes et ne se reconnaît pas dans le concept de « danse noire » ou de « black dance » en raison des clichés qu’on plaque parfois dessus.

Vous revendiquez le terme de « danse noire ». Quel sens cela a-t-il aujourd’hui ?** **J.C. La « danse noire » a été conceptualisée par le chorégraphe, danseur et chercheur Patrick Acogny. C’est né d’une rencontre où l’on se posait la question des difficultés de diffusion, des œuvres, des points communs de notre réalité artistique. J’ai trouvé ce concept très juste. Il dit bien l’enracinement et l’ouverture. C’est différent de la « black dance », qui regroupe des chorégraphies développant des thèmes spécifiques, comme l’esclavage des noirs, quelle que soit l’esthétique. Aujourd’hui, c’est important de parler de diversité culturelle. Peu importe le nom qu’on donne à cela, même si nommer les choses, ce n’est pas un acte qui sépare, au contraire, c’est un geste d’intégration.

Propos recueillis par M.R.

 [1] [2]Paru dans Regards n°59, février 2009

Notes

[11. La danse « afrocentrée » puise dans ses racines africaines en quête d’identité.

[22. Conseil représentatif des associations noires de France.

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