Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er février 2009

Danses noires. L’art d’affranchir le pas (1)

De la lutte pour les droits civiques au Black Power, en passant par la libération féministe et homosexuelle, les « danses noires » mettent en scène la question raciale dans la société américaine, mais aussi française. Une exposition, enrichie de spectacles et de projections, permet de découvrir cette histoire méconnue qui résonne singulièrement aujourd’hui.

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C’est l’histoire en noir et blanc d’une confrontation entre deux sociétés. Presque une épopée écrite dans le mouvement des corps : ceux des Afro-Américains qui, jusqu’au XIXe siècle, n’avaient pas le droit de monter sur scène. L’exposition, installée à Pantin dans le magnifique hall du Centre national de la danse (CND), retrace plus d’un siècle de « danses noires » aux Etats-Unis. Entre les panneaux explicatifs agrémentés de photographies, viennent se glisser des vidéos qui donnent vie à une large palette de formes : danse moderne et contemporaine, agit-prop, claquettes, hip-hop... Délibérément ancrées dans un contexte sociopolitique, ces chorégraphies prennent ainsi tout leur sens. « Nous ne regardons pas les œuvres de façon isolée mais dans des ensembles, afin de mettre en lumière les interactions entre l’activité artistique et le contexte » , commente Claire Rousier, commissaire général de l’exposition et directrice du CND. D’une certaine manière, « Danses noires/ blanche Amérique » s’inscrit dans le prolongement de « Dance is a weapon » (La danse est une arme), la thématique très politique développée l’an passé (1) : « C’est en travaillant sur « Dance is a weapon » que j’ai repéré l’impact des questions de ségrégation sur la production artistique aux Etats-Unis, dans les années 1930 notamment. J’y ai décelé les questions que cela posait en termes de production et de réception critique des œuvres » , poursuit-elle. Du coup, elle a décidé de « tirer le fil et de regarder sur une période plus longue comment les chorégraphes afro-américains ont relayé des questions identitaires » .

QUESTION IDENTITAIRE

Entre retour aux sources et mise en cause des étiquettes, entre affirmation identitaire et refus des discours simplistes, les questions raciales et artistiques s’entremêlent. Jusqu’à se complexifier dans les années 1980-1990, lorsque d’autres identités : sexuelle, de classe, générationnelle... : viennent s’ajouter et enrichir le débat. C’est ainsi que pour la féministe Jawole Willa Jo Zollar et le militant gay Marlon T. Tiggs, qui font ainsi partie d’une nouvelle génération de chorégraphes noirs, la couleur de la peau n’est plus une définition suffisante. Ces danses font écho à une pensée critique qui émerge à cette époque aux Etats-Unis, et en particulier à Judith Butler, qui explore l’irréductible complexité de la personne. Dans Gender Trouble, ouvrage phare publié en 1990, la théoricienne queer va jusqu’à mettre en cause les catégories d’identité strictes : « Il existe des dynamiques hétérosexuelles dans les relations gays et des désirs homosexuels dans les relations straight » , explique-t-elle dans un entretien donné à la revue Mouvements (2).

« Les danses noires évoluent dans le temps, mais la question identitaire est toujours posée. Même lorsque des artistes d’aujourd’hui la réfutent, c’est encore une façon de la poser : elle est tellement prégnante qu’ils sont obligés de s’y opposer » , analyse Claire Rousier. Cette affirmation de soi prend des formes diverses. L’ironie est en vogue au début du XXe siècle dans les comédies musicales qui popularisent le cake-walk, née au siècle précédant parmi les esclaves des plantations du Sud : cette danse parodie les bals mondains des esclavagistes blancs. L’interdiction faite aux danseurs afro-américains de se produire en public est levée depuis trop peu de temps pour avoir disparu des esprits, d’autant qu’ils continuent de subir de plein fouet les effets de la ségrégation. Par ailleurs, tandis que les Blancs se grimaient en Noirs lors de minstrel shows, des acteurs noirs se mettent à imiter les Blancs imitant les Noirs. « Même quand nous ne travaillions pas, nous fréquentions les salles de spectacle, raconte George Walker, qui a marqué le théâtre musical avec Bert Williams. A cette époque, les comiques grimés de noir étaient légion et très appréciés. Ils se présentaient sous l’appellation de coons. (...) Il n’y avait rien de naturel dans les gestes de ces Blancs et, donc, c’était beaucoup moins intéressant que si des artistes noirs avaient dansé et chanté à leur façon leurs propres chansons. » Et parfois, la comédie sert de tremplin vers d’autres formes d’expression artistique. C’est après un passage par le music-hall dans un duo comique, puis dans les spectacles pour soldats américains en Europe pendant la Première Guerre mondiale, que Bill Robinson, par exemple, se spécialise dans les claquettes dont il devient l’un de meilleurs danseurs de son époque.

A partir de 1930, les danses afro-américaines commencent à prendre une dimension plus politique. C’est dans un contexte marqué par le chômage, la misère et le racisme que certains chorégraphes et danseurs optent pour le militantisme. Ils inventent des formes nouvelles, prêtant main-forte à la lutte pour les droits civiques qui germe sur une terre traversée du Nord au Sud par les effets dévastateurs de la récession. Alors que le Parti communiste américain récolte de nombreuses adhésions dans la population noire et que la mixité se développe dans les syndicats ouvriers, en 1933, un forum se tient à Harlem. Intitulé « Quels thèmes pour la Negro Dance » , il se fait le défenseur d’un art combatif : « Notre danse doit exprimer les efforts du nouveau Noir. Elle doit traduire notre combat pour l’égalité sociale, économique et politique » , peut-on lire dans le Daily Worker. L’agit-prop est au cœur d’une pièce présentée par Edith Segal, Black and White. Rythmée par des gestes illustrant le monde du travail, elle exprime la naissance d’une conscience de classe. Dans le même temps, s’engage non sans mal une quête identitaire : « L’authenticité de la démarche de ces danseurs était toujours contestée. Soit on considérait qu’ils étaient trop eurocentristes, et on leur reprochait alors d’imiter les Blancs et de ne pas être assez eux-mêmes, soit on pointait des tentatives trop afrocentristes, et on leur reprochait alors d’être des danseurs « naturels » » , explique Claire Rousier. Des chorégraphes comme Katerine Dunham et Pearl Primus allient à l’exploration des racines africaines une forme de contestation sociale qui vise en particulier les lynchages et la ségrégation dans les hôtels et les théâtres. La seconde dira par exemple : « Je sais qu’on ne peut pas résoudre le problème racial en dansant, mais chacun d’entre nous doit essayer à sa façon de contribuer à la compréhension inter-raciale. C’est seulement lorsque nous y serons parvenus que l’Amérique jouira d’une démocratie véritable pour le bien de tous. » Ces deux chorégraphes primordiales rencontrent un grand succès et inspirent de jeunes artistes comme Alvin Ailey, dont la pièce intitulée Révélations a fait le tour du monde. Ou encore Donald McKayle et Tally Beatly qui reprennent le flambeau de l’émancipation, dans l’après-guerre, dans des évocations du Sud raciste.

CROISEMENTS

C’est l’ensemble de ces démarches artistiques et des débats théoriques qui les accompagnent que relate l’exposition du Centre de la danse. Mais aussi ce qui a immédiatement suivi l’ère des pionniers : la radicalisation de la Black Dance des années 1970, autour d’un Black Power séparatiste et militariste, s’inscrit dans un climat de révolte. Malgré le vote du Civil Rights Act en 1964 et 1965, le pays est secoué par des émeutes, ainsi que par l’assassinat de Malcolm X, puis de Martin Luther King. Eleo Pomare, l’une des figures les plus engagées de ce mouvement, se veut en rupture avec « le romantisme du travail d’Ailey »  : « Je ne crée pas des œuvres pour amuser les Blancs, et je ne veux pas non plus leur montrer à quel point le « peuple noir » est charmant, fort et pittoresque, comme ils l’imaginent... » , affirme-t-il. Puis il y aura les années 1980, marquées par l’arrivée de la breakdance et par l’introduction de nouvelles interrogations qui traversent les œuvres contemporaines, comme celle de Bill T. Jones, au croisement de questions sur la sexualité, le sida, la violence... « Aujourd’hui, les artistes noirs revendiquent, sous le terme « noir », une multiplicité de sous-identités, assure ainsi Claire Rousier. Ils veulent donc faire valoir une identité complexe et mobile. » Ces danses n’ont assurément pas fini de troubler l’ordre du monde et des idées... M.R.

 [1] [2]Paru dans Regards n°60, mars 2009

L’EXPO, LES SPECTACLES, CONFÉRENCES’

L’exposition « Danses noires/ blanche Amérique » se tient jusqu’au 7 avril 2009 au Centre national de la danse. La saison est aussi marquée par des conférences, des projections et des spectacles autour du thème « Soleils noirs, continents partagés » . Au Centre national de la danse, 1 rue Victor Hugo à Pantin (93), M° Hoche (ligne 5). Plus d’informations sur www.cnd.fr

L’EXPO, LES SPECTACLES, CONFÉRENCES’

L’exposition « Danses noires/ blanche Amérique » se tient jusqu’au 7 avril 2009 au Centre national de la danse. La saison est aussi marquée par des conférences, des projections et des spectacles autour du thème « Soleils noirs, continents partagés » . Au Centre national de la danse, 1 rue Victor Hugo à Pantin (93), M° Hoche (ligne 5). Plus d’informations sur www.cnd.fr

Notes

[11. Voir Regards n° 49, mars 2008, http://www.regards.fr

[22. Pensées critiques, dix itinéraires de la revue Mouvements, 1998-2008, éd. la Découverte, 2009.

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