Accueil > Société | Par Sabrina Kassa | 1er mai 2008

De Bondy à Mitry, dans les pas d’une femme de ménage

Horaires décalés, lieux de travail fragmentés, quartiers isolés... Nous avons suivi Fatiha, 25 ans, femme de ménage, de Bondy-Nord jusqu’à la zone industrielle de Mitry-Compans. Reportage.

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Dehors, à 5 h 30, personne ou presque, quelques taxis, quelques ombres circulent à pied, têtes baissées pour mieux supporter la pluie et le froid matinal. Dans les sous-sols de la gare du Nord, l’ambiance est plus animée, des hommes, des femmes, très peu de « Blancs », vont bosser. Dix minutes plus tard, le RER pour Drancy plonge dans l’obscurité de la ville.

DÉPART

6 h 04. Fatiha, chignon bien serré, pull et jean bleu clair bien ajustés, m’attend à la gare de Drancy. Normalement, on aurait dû se retrouver à Bondy, à 5h54, près de la cité où habite une partie de sa « grande famille », sa mère, plusieurs tantes, sa grand-mère et, bien sûr, ses frères, sœurs et cousins, « 24 petits-enfants en tout » . Mais tard dans la soirée, la veille, elle m’a prévenue du changement de programme car elle garde ses cousins à Villepinte. A 25 ans, la jeune femme est déjà toute dévouée à sa famille. Depuis septembre 2006, elle est femme de ménage à La Reine du Balai, une petite société de nettoyage, dont la patronne est une amie de la famille. En insistant un peu, j’apprends qu’elle assure sept contrats par semaine (dont quatre le lundi) éparpillés dans cinq entreprises différentes, tout ça pour 500 euros par mois. « Je ne compte pas mes heures, pour moi c’est ma paye qui compte. J’aimerais bien travailler plus. » Mais sa patronne n’a pas d’autres contrats à lui proposer.

QUINZE MINUTES DE TROTTE

Le premier client, lundi matin, se situe dans un pavillon à Blanc-Mesnil, « des masseurs-kiné, je crois » . Quinze minutes de trotte, en sortant de la gare de Drancy, le temps d’apprendre que son père est tisserand à Tlemcen, qu’elle est née en Algérie et vit à Bondy depuis dix ans. « J’aime bien mon boulot, ça me permet de sortir de chez moi » , assure-t-elle.

Le rituel de la femme de ménage démarre : ouvrir les fenêtres, passer un chiffon sur les bureaux, vider les poubelles, nettoyer les sanitaires, passer le balai et frotter le sol à la serpillière. Alors qu’elle passe l’éponge sur le lavabo, à main nue, parce qu’elle ne supporte pas les gants, elle m’avoue que parfois elle pense à ses rêves de jeune fille. « Je voulais dessiner et coudre des vêtements... J’avais commencé à étudier en Algérie mais quand mon père a décidé de me faire venir en France, j’ai trop déprimé, du coup j’ai rien fait ! »

Soudain, elle lève les yeux, un bruit étrange dans le jardin vient de nous surprendre. D’un pas assuré, elle va vers la porte-fenêtre, jette un rapide coup d’œil et rebrousse chemin. « Ne vous inquiétez pas, il n’y a personne. Au début, dès que j’entendais un bruit, je sursautais. Un pavillon, en pleine nuit... Maintenant, ça va, je suis habituée. » Les kinés arrivent vers 8 h 30, nous, à 7 h 30, nous sommes déjà dehors. Direction Montreuil, dans un open-space où travaillent plusieurs indépendants.

Dix minutes plus tard, le bus pour rejoindre la gare de Drancy finit par arriver. Hélas, il est bondé ! En poussant un peu, on se retrouve sur le marche-pied, les visages collés à la vitre. Autour de nous, seul le bourdonnement de quelques MP3 rompt le silence. Un type se met alors à raconter à son ami qu’il attend l’appel de Champion depuis des semaines. « A la fin de mon stage, ils étaient contents pourtant. C’est toujours pareil... Après, ils se plaignent des jeunes ! Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? »

Le bus ralentit au carrefour, plusieurs flics devant leur voiture scrutent le va-et-vient. Puis, le bus s’arrête à la gare et, portées par une marée humaine, nous courons vers le RER. Fatiha chope un Matin plus au passage et, coup de bol, nous arrivons à monter dans le train juste avant son départ. « Il est déjà 8heures, mince, d’habitude je suis déjà à Montreuil. Si je loupe le créneau du matin, je me retrouve avec les gens qui vont au travail, c’est foutu. » Nous arrivons à la gare du Nord à 8 h 25. On court pour attraper la ligne 5, changement à Oberkampf, on court de nouveau pour sauter in extremis dans la ligne 9.

PETITE PAUSE À BONDY

9 h 00 : Croix de Chavaux. Au bureau des indépendants, le rituel recommence : poussière, vaisselle, balai (l’aspirateur ne marche pas), serpillière. Une heure plus tard, les poubelles à la main, nous repartons. Fatiha a refusé le café proposé par les photographes les plus matinaux. Elle préfère rester en paix dans son monde à elle. Le prochain contrat est à 12 h 30 à Mitry, en zone 5. Nous allons faire une pause chez elle à Bondy. Métro 9, puis bus 351. Dans le bus, elle allume Beur FM sur son téléphone, met ses écouteurs et tient à la main un livre : Souad, brûlée vive. Juste avant d’arriver, elle m’avoue : « Je n’ai pas de rêve. C’est vrai, je ne pense pas à moi. Je travaille pour mes frères et mes sœurs, pour qu’ils n’aient besoin de rien. Quand j’ai du temps libre, je fais les courses avec mes tantes... »

Welcome à Bondy : Buffalo, Leclerc, Tati... Les enseignes nous accueillent à leur façon. A la descente du bus, à droite, à gauche, des barres HLM sont disposées sans aucune logique. « Les points de repère ici, c’est le marché, le Lidl, l’école. » Nous passons à la boulangerie acheter du pain et des croissants pour prendre enfin notre petit-déjeuner. Elle me décrit les lieux stratégiques : « Dans cet immeuble habite ma grand-mère, dans celui-ci ma tante, dans l’autre mon autre tante, ma mère, c’est de l’autre côté, mais je préfère qu’on aille chez ma tante, c’est plus calme. » Nous échangeons quelques rapides bonjours avec les voisins du quartier. Chez ses tantes et sa grand-mère, les repas sont ouverts aux amis des frères, des oncles et cousins. Et les fêtes ne manquent pas : mariages, naissances, circoncisions... Filtrées par la famille, les relations amicales sont alors permises.

NOUVELLES TRAVERSÉES

11 h 45. Nous prenons le bus 615 jusqu’à la gare d’Aulnay. Nous traversons les beaux quartiers. « Ces pavillons, je les kiffe. » J’en profite pour lui demander où elle aimerait vivre. « En Algérie, en France, au Maroc, qu’importe. Ce qui est important pour moi, c’est d’être tranquille. »

12h 01. Aulnay. Fatiha se faufile dans la foule. RER E, direction Mitry. 12h15, terminus. Au milieu des champs en jachère, nous empruntons le petit trottoir pour pénétrer dans la zone industrielle de Mitry- Compans. Un quart d’heure plus tard nous arrivons dans les bureaux de la société de transport, lieu de son troisième contrat. Les quelques personnes encore assises, face à leur ordinateur, lèvent à peine leur nez en nous voyant arriver. Sur la pointe des pieds, elle se met au travail. Je la suis, un chiffon à la main, puis plus tard en tenant le fil de l’aspirateur qui fonctionne par intermittence. Pendant deux heures, je la suis à la trace, en stage. Personne ne trouve ça étrange. Me voilà dans la peau d’une invisible ! L’indifférence de part et d’autre se solde par un « au revoir », deux heures plus tard, sans même échanger un regard.

14 h 10. Nouvelle traversée de la zone industrielle. Tout en marchant, nous en profitons pour engloutir nos sandwichs. A 14 h 25, telles des zombis, nous arrivons sur le lieu du dernier contrat. Nous pénétrons dans un grand parking recouvert de gravats où stationnent des camions, des bennes remplies de cartons et quelques voitures. Fatiha n’a pas la moindre idée de l’activité qui s’y mène. Les bureaux à nettoyer : deux Algeco de 20 m2 empilés l’un sur l’autre, éclairés aux néons. Et un autre, plus petit qui fait office de vestiaire et de toilettes. Coinçée entre les chiottes et les armoires métalliques, j’attends Fatiha en m’asphyxiant doucement à respirer la réserve de mini-croquettes des deux molosses qui aboient dehors aux passages des avions entamant leur descente vers Charles-de-Gaulle. Une heure plus tard, visage fermé, elle ressort de l’Algeco-bureau. Il ne reste plus qu’à attendre 20 minutes le passage du bus, puis du RER, puis un autre bus pour rebrousser chemin jusqu’à Bondy. Il est 17heures, au final, elle a travaillé 4 heures 45 minutes sur une journée de 11 heures 30 minutes, plus de la moitié en transport et en attente. Dans le wagon à moitié vide, Fatiha, pendue au téléphone avec son prétendant, chuchote et glousse de joie... La vie, enfin, reprend ses droits !

S.K.

Paru dans Regards , numéro spécial, mai 2008 (déjà publié en janvier 2008)

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