Accueil > actu | Éditorial par Catherine Tricot | 1er mars 2008

De quoi Sarkozy est-il le nom ?

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Comment comprendre, qualifier la droite qui vient d’accéder au sommet de l’Etat ? Quelle est cette société qui élit confortablement Nicolas Sarkozy et s’en s’écarte neuf mois après ? Et, bien sûr, quelles conséquences tirer de ces analyses ? De réflexions des cercles intellectuels, dont Regards rendait compte le mois dernier, ces questions sont devenues politiques. Elles dessinent un débat politique qui va structurer la gauche au sortir des municipales.

Parmi les très nombreuses caractérisations qui fleurissent à propos du président et du nouveau pouvoir, il y a celles qui insistent surtout sur la continuité avec les politiques libérales dominantes, en France et dans le monde, depuis le milieu des années 1990. C’est ce point de vue qui prévaut à la LCR : « Cette victoire s’inscrit dans l’évolution de la situation nationale et mondiale. » Les amis d’Alain Krivine considèrent que, s’il y a une rupture politique, elle tient d’abord dans la fin d’un cycle « d’un quart de siècle de gouvernements d’alternance et de cohabitation pendant lequel gouvernements de gauche et gouvernements de droite se sont succédé pour mener des politiques antisociales » . Ils en tirent la conclusion logique qu’il s’agit non pas de constituer un « front large » , pour reprendre les concepts trotskistes, mais une organisation qui rompe avec cette alternance, un parti anticapitaliste, autonome du parti socialiste. A l’inverse, les très minoritaires amis de Christian Picquet voient dans cette élection la victoire d’une droite dotée d’un projet visant à un remodelage d’ensemble de la société française. Ils regrettent que leurs camarades s’obstinent « à nier les ruptures en cours dans la vie politique française : à droite, celle qu’opère le sarkozysme pour initier une tentative de contre-révolution conservatrice à la française » . Cette cécité « aboutira à désarmer les militants et, au-delà, toute la gauche radicale, devant la gravité des épreuves qui s’annoncent » , préviennent-ils.

Un autre courant, reprenant la veine des mobilisations « tout sauf Sarkozy », insiste, lui, davantage sur les ruptures avec l’Etat de droit et met en garde contre la remise en cause des principes républicains. C’est cette analyse d’un danger lié à la pratique personnelle et autoritaire du pouvoir qui a conduit 17 personnalités de gauche et de droite à signer ensemble un texte dans l’hebdomadaire Marianne (1). Ils affirment ensemble « leur refus de toute dérive vers une forme de pouvoir purement personnel confinant à la monarchie élective » . Et, solennellement, ils annoncent « leur engagement à défendre, séparément ou ensemble, ces impératifs, comme toujours cela fut fait au cours de l’Histoire de la République » .

Avec l’évocation d’un passé où la République fut mise sous le boisseau, les signataires de Marianne font-ils leur la proposition faite par Alain Badiou de comprendre le sarkozysme comme un pétainisme ? Ce serait conclure trop vite. Dans son essai De quoi Sarkozy est-il le nom ? (2), le philosophe ne compare pas Sarkozy à Pétain et ne veut pas même faire de parallèle fâcheux entre deux époques. En revanche, et c’est cela qui nous paraît pertinent, il nomme « pétainisme » une forme de réaction après de grandes peurs (les révolutions du XIXe siècle, le Front populaire, Mai-68). Il nous invite à nous souvenir que le « pétainisme » fut aussi cette alliance singulière qui rassembla les « modernisateurs » issus alors de la haute fonction publique et les franges politiques conservatrices de l’Etat. Avec Badiou, nous pouvons dire qu’il s’agit bien là, dans l’histoire française, d’une forme de réponse éprouvée aux crises politiques. Cette alliance se traduit aujourd’hui très concrètement par une politique d’ordre et une attraction exercée par Sarkozy auprès d’une part des intellectuels et technocrates de gauche. Le rôle central : idéologique et pratique : occupé naguère par les ingénieurs des grandes écoles et par les bureaux d’études est aujourd’hui assumé par les managers, les « capitaines d’industrie ». Dans tous les cas, la technique s’est substituée à la politique.

Mais le sarkozysme n’est pas seulement le nom d’un camp politique. Il caractérise une époque, un état du débat politique. La tonalité qu’il dégage, ce grand retour des « compétences » et de l’ordre social et moral ne concernent pas que Sarkozy, ni même que la droite française. D’une façon ou d’une autre, cette petite musique d’ensemble a irrigué le discours des trois principaux candidats de la récente présidentielle. La tentation de l’alliance des « modernisateurs » et des « moralisateurs », par-delà les clivages politiques supposés dépassés ou secondaires, est aujourd’hui largement partagée. Les rapprochements PS-Modem procèdent de cette même évacuation du choix politique sur fond de conservation. L’offre d’alliance accompagne une évolution politique dans laquelle ce qui est reproché au pouvoir en place est moins sa politique que sa méthode.

La reconstitution d’un débat politique autour d’alternatives identifiées est le seul antidote possible au sarkozysme. Le retour du débat politique, la contestation des choix sociaux, politiques, moraux en est le prix. A défaut, nous resterons dans ce pétainisme rampant et nous pourrions être contraints, au nom du « tout sauf Sarkozy », d’avaliser ce dont nous ne voulons pas. La séquence des élections municipales n’aura guère contribué à cette reconstruction...

Les forces de gauche vont désormais entrer dans une réflexion plus profonde sur leurs positions. En l’état, elles ne sont pas en mesure d’opposer une résistance politique globale à l’évolution ambiante. Le PS ne semble guère désireux d’éviter les sirènes d’un blairisme à la française qui l’insère dans le glissement idéologico-culturel évoqué ici. Le PCF a du mal à définir politiquement un cadre qui le sorte de l’impasse entre isolement et subordination à l’égard du PS. Quant à la LCR, elle trouve pour l’instant plus d’avantages à la solitude politique qu’à la recherche de convergences.

Pour l’instant, la gauche d’alternative ne semble pas en mesure d’échapper au balancement du renoncement et de la répétition. Face au sarkozysme, on ne peut manquer de repenser les termes de la modernisation pour en faire un objet de débat politique, de nécessaire conflictualité. Il faudra articuler cette pensée à une conception contemporaine et ouverte de la société. Là encore au bénéfice du conflit, et donc de la politique et du débat démocratique. C.T.

 [1] [2]Paru dans Regards n°49, mars 2008

Notes

[11. Marianne , n°266 publiant l’appel à la vigilance républicaine contre Nicolas Sarkozy.

[22. Alain Badiou, Circonstances , tome 4 : De quoi Sarkozy est-il le nom ? , éd. Lignes, 2007, 14 e

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