Accueil > politique | Reportage par Jean-Baptiste Malet | 16 janvier 2012

Dealer la peur

L’insécurité, un thème de campagne ?
Alambiquée ou réelle, l’UMP la cuisine
à toutes les sauces, tandis que la gauche
s’y confronte et que le FN espère en récolter
les fruits pourris. Reportage dans le Var.

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Les carrioles lestées de courges,
de salades ou de sachets d’olives
s’entrechoquent dans la cohue et
les couleurs, sur le grand marché
provençal du Cours Lafayette, à
Toulon. Ce matin, des militants du Front national
distribuent des tracts fustigeant l’immigration
et l’insécurité. Dans la ville qu’ils ont perdue
en 2001, il n’y a guère que le stand de la Ligue
des droits de l’homme (LDH) pour leur donner
le change. « L’insécurité ? Ici, c’est surtout un
fantasme
 », affirme François Nadiras, figure de la
LDH locale, avant d’essuyer une réplique raciste
en réponse à ses tracts plébiscitant la construction
de logements sociaux et le respect des droits
des migrants. « Vous ne trouvez pas qu’il y a déjà
trop d’Arabes ?
 », lui lâche, avec un accent piednoir
impeccable, un homme au cou cerclé d’une
épaisse chaîne en or.

Ici, depuis plus longtemps qu’ailleurs, « l’insécurité
 » est une lampe magique que les élus de droite
dure ont toujours su asticoter pour en soutirer
des bénéfices électoraux, en lui attribuant, bien
entendu, des origines « étrangères ». « Quand je
parcours ma circonscription, je rencontre beaucoup
de déçus de l’UMP
, témoigne Philippe Vitel,
député toulonnais membre du collectif Droite
populaire (groupe parlementaire rassemblant
42 députés UMP, principalement préoccupés
par les questions d’identité, d’immigration et de
sécurité, ndlr). Ils me demandent où est passé
le kärcher que nous leur avions promis. Ils me
disent : remettez-le en marche !
 » Depuis sa permanence
aux murs tapissés de Unes jaunies du
Figaro et de Var Matin annonçant les écrasantes
victoires de la droite dans le département depuis
six décennies, le vice-président de la Commission
défense et forces armées définit ce qu’il
considère comme « la nouvelle insécurité » de
2012. « L’insécurité civique pure s’est élargie
à l’insécurité sociale générée par les fraudeurs
du système social. Désormais, nous devons faire face à une insécurité globale
 », assène-t-il
avant de développer son concept « d’insécurité
identitaire
 ». « C’est la perte des valeurs de la
nation
, explique-t-il avec véhémence. Regardez
le centre-ville de Toulon ! Auparavant, les personnes
venues avec l’immigration avaient un
désir d’intégration. Aujourd’hui, la troisième génération
se promène habillée avec des djellabas,
des babouches et des petits chapeaux
. » Pour lui,
c’est évident : « Il y a une globalité dans tout ça »
dont le mot insécurité est une synthèse.

Monnaie électorale

Mais parler de lepénisation des esprits, en plus
d’être un euphémisme, est sûrement anachronique
 : derrière Philippe Vitel trônent des photographies
en noir et blanc de son père, le député
Jean Vitel qui a quitté l’UNR en 1961 parce qu’il
était fervent défenseur de l’Algérie française.

« Avec la conjoncture nationale, Toulon est devenue,
malgré elle, une maquette de la France
en crise. Elle a toujours été pauvre. Ceux qui
ont un petit quelque chose ont très peur de le
perdre
 », commente la première secrétaire fédérale
socialiste du Var, Mireille Peirano, qui considère
que seul un « sentiment d’insécurité » existe
à Toulon et ternit l’image du centre-ville. « Je
connais des agents de la BAC qui m’expliquent
que le centre-ville est tout à fait désert la nuit
 »
affirme-t-elle. Quant à Gilles Suchey, l’un des
fers de lance du journal Cuverville qui rassemblait
durant la mairie FN de nombreux opposants
de gauche, il ajoute « Pour se faire agresser à
Toulon, encore faudrait-il croiser un agresseur la
nuit.
 » Pour lui, le discours sécuritaire xénophobe
de la droite dure locale est avant tout une monnaie
électorale. « Mais ils ont un gros problème
aujourd’hui ! Avec leur idéologie néolibérale, ils
ont même réussi à fracasser la police
, poursuit-il.
Ils ne sont plus crédibles pour parler de sécurité.
Je pense que beaucoup d’électeurs qui votent
Hubert Falco (sénateur-maire UMP de Toulon,
ndlr) aux élections locales voteront FN à la présidentielle.
 »

Le credo de « l’insécurité identitaire » qu’entonnent
les élus de la droite locale est en réalité
le résultat d’une poussée communautariste en
pleine expansion dans le port militaire. En symétrie
à la présence réelle d’intégristes musulmans
au centre-ville, se développe une « paroisse personnelle
 » catholique traditionaliste en pleine
forme, dont les messes en latin sont animées
par les « missionnaires de la miséricorde divine ».
Il s’agit d’ecclésiastiques ayant adopté l’aube
blanche comme habit de tous les jours. Et parce
qu’ils se considèrent missionnaires en terre musulmane,
ils pratiquent ostensiblement l’évangélisation
de rue. Cyril, patron de L’Arbre à bulles,
un bar à cocktails branché situé dans une zone
sinistrée du centre-ville, sert une clientèle étudiante.
Il est le premier à regretter l’échec de la
mixité et les tensions naissantes. « Le problème
qui se pose assez souvent, ce n’est pas de l’insécurité
pure car on n’est pas dans un coupe-gorge
ici,
décrit-il. Le problème, c’est avant tout
des jeunes femmes qui viennent boire un verre
et qui doivent subir des réflexions machistes ou
des insultes parce qu’elles viennent apprêtées,
ou en minijupe. Tout le monde n’a pas les outils
intellectuels pour comprendre le communautarisme
et il m’arrive d’entendre certaines clientes
réagir par des propos racistes
. »

Traverser la rade en bateau, c’est arriver à La
Seyne-sur-Mer, l’ancienne ville rouge. Les blessures
et le chaos social engendrés par la fermeture
de ses chantiers navals ne peuvent se
résumer d’un trait. Pour de nombreux Seynois, il
en reste souvent une cicatrice dans leur propre
vie familiale. Après une courte éclipse à droite, la
municipalité est repassée à gauche en 2008, et,
contrairement à Toulon, connaît de véritables problèmes
d’insécurité, notamment à la cité Berthe.

Le maire et conseiller régional PS, Marc Vuillemot,
ne cache pas son désarroi. Il prend pour
exemple le programme de rénovation urbaine
de la cité, débuté en 2007, dont l’achèvement
est programmé en 2015, pour un budget de
270 millions d’euros. « Le programme est avancé
à 60 %. Mais depuis trois mois, nous sommes
confrontés à une cinquantaine de jeunes, qui,
sous prétexte qu’ils ne seraient pas embauchés
sur les chantiers, se livrent à des actes de destruction.
Ce sont des véhicules de travaux incendiés,
des agressions à l’encontre du personnel
des bailleurs sociaux, des halls d’immeubles
détruits à peine achevés… Les habitants ne
comprennent d’ailleurs pas pourquoi l’on détruit
à coup de masse un hall rénové. Le sous-préfet
chiffre pour l’heure les dégradations à 1 million
d’euros. Pourtant, la clause d’insertion, fixée à 5 %, est largement dépassée puisque nous en
sommes à 12 % des personnes des quartiers
embauchées
. » Bien que le maire confesse ne
pas avoir une analyse très claire de la situation
et avoue qu’elle le dépasse quelque peu, il pointe
avant tout le non-respect étatique de l’égalité territoriale.
Notamment en ce qui concerne la répartition
des moyens policiers et sociaux. En 2007,
au début du mandat Sarkozy, le commissariat de
La Seyne comptait 110 policiers. Aujourd’hui, ils
ne sont plus que 100. Même chose depuis quatre
ans avec l’accélération de la diminution des
moyens dans les services d’éducation spécialisée
et dans les chantiers d’insertions de la ville,
dont l’un a dû fermer récemment. « La droite a fait
des lois pendant sept ans sur la sécurité et l’on constate une hausse de l’insécurité… Ici, les
gens ne sont pas aveugles, ils voient qu’un maire
de gauche n’arrive pas non plus à faire appliquer
la loi républicaine. Avec un bon travail de communication
en provenance du FN, je m’attends
au pire pour 2012
 », soupire exaspéré Marc Vuillemot,
dont les camarades ont dû affronter, lors
des dernières cantonales, un candidat FN « national-
bolchévique » se revendiquant de Jacques
Doriot (1). « Je suis convaincu que l’insécurité
sera un moteur de vote en 2012
 », conclut-il. Au
pied d’une barre d’immeuble, Josette, 74 ans, se
souvient d’un de ses prédécesseurs, Toussaint
Merle. Maire de 1947 à 1969, il a adhéré au Parti
communiste clandestin en 1941. « Lui, il vivait
dans mon immeuble, parmi les gens du peuple.
Ce n’était pas comme les politiques d’aujourd’hui
qui vivent dans des villas ! On n’avait pas besoin
d’attendre les problèmes pour qu’il se balade
dans les quartiers
 », témoigne celle qui regrette
les communistes mais qui, paradoxalement,
déclare ne plus voter.

Privilèges

Les villas dont Josette parle, ce sont celles des
lotissements qui ont fleuri dans toute l’agglomération
varoise depuis les années 1970 et qui
ont mené au quasi-anéantissement des terres
agricoles du littoral. C’est dans cet urbanisme
du tout béton que se développent désormais, à
l’instigation de municipalité et encouragées par le
gouvernement Sarkozy, les initiatives des « voisins
vigilants ». Il s’agit de confier aux résidents la surveillance
de leur quartier, ces derniers ayant pour
missions de dénoncer, anonymement, le moindre
mouvement suspect. Dans une commune comme
La Crau, l’initiative rassemble déjà plus de 200
foyers. Fabien est l’un d’eux. «  Moi, je n’ai rien à
me reprocher et je n’accepte pas que l’on dise
de moi que je suis un milicien
 », précise celui qui
déclare avoir voté Sarkozy et récidivera en 2012.
« Je ne vois pas où est le problème quand on
n’est pas armé et que l’on surveille simplement si
un cambrioleur rode ou non dans les parages.
 »
Sa femme est du même avis. Elle affirme que tout
le monde, dans le quartier, pense la même chose
« même si certain sont un peu déçus et voteront
plutôt Marine.
 »

« Oui, je suis sarkozyste ! s’époumone maintenant
Philippe Vitel en se frappant le coeur avec le
poing tandis qu’il est interrogé sur la contradiction
entre le discours sécuritaire et la réduction
des effectifs policiers. Aujourd’hui, je réclame à
mon ami Claude Guéant d’aller plus loin. Dernièrement,
la police a saisi 135 fusils dans la cité de
la Beaucaire. Et bien les gens apprécient, grâce à cela ils ont l’impression de vivre dans une zone
de droits. Puis, jurant ne pas courir derrière le
FN, il conclut en guise d’aveu : si je n’ai pas la
réponse aux problèmes d’insécurité, où vont-ils
aller voter, les gens ? Ils vont voter FN !
 » Pour ce
fervent soutien de Claude Guéant, les problèmes
d’insécurité ne semblent pouvoir se régler qu’à
l’artillerie lourde.

En campagne

A quatre mois de l’échéance présidentielle, Regards poursuit sa série de reportages pour décrypter le rapport des français au politique.

Onze épisodes, onze territoires, onze questions, avant le dénouement de mai 2012. Huitième volet ce mois ci. En campagne s’est posée dans le Var. Au coeur de PACA, région d’élection de la Droite populaire et où le FN obtient régulièrement ses meilleurs scores, le thème de l’insécurité se brode à l’infini. La droite surenchérit, la gauche subit et le FN est en embuscade. Dans la rade, entre La Seyne et Toulon, le fond de l’air politique reste bien vicié...

Portfolio

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