Accueil > Société | Par Cécile Babin | 1er novembre 2005

Délinquance sexuelle. Entretien avec Michela Marzano : « Focaliser son attention sur une minorité de « monstres » est une façon de se libérer la conscience »

Que pensez-vous des idées qui ont émergé du débat sur la récidive des délinquants sexuels ?

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Michela Marzano. Face à une telle question, le risque est de prendre une position extrême et de perdre la complexité du problème. Le recours au bracelet électronique est un pas vers une société où le contrôle permanent des gens vient se substituer à la conscience propre de leurs gestes. D’un point de vue de philosophe moral, c’est choquant car ce sont justement la liberté et la responsabilité qui permettent de parler d’éthique et de morale. Cette posture n’évacue évidemment pas la prise en compte de la souffrance des victimes, au contraire, puisque la philosophie morale veut contrecarrer l’extrême fragilité de la condition humaine. Mais la question de départ est : sur quels fondements veut-on faire reposer la société ? Sur la répression, et potentiellement la privation de liberté ? Ou bien préférons-nous élaborer des stratégies d’anticipation, d’éducation et de construction de valeurs ? Pour revenir au bracelet, il faut être conscient qu’imposer à quelqu’un d’en porter un rentre dans la logique qui veut être combattue : cette personne est coupable de ne pas avoir tenu compte de la subjectivité d’autrui, en retour la société la traite comme un objet. C’est la loi du talion.

Comment percevez-vous la tournure très caricaturale et démagogique prise par la question de la délinquance sexuelle ?

Michela Marzano. J’ai la sensation qu’on se retrouve dans une société quasi schizophrène. D’un côté, on désigne certaines personnes comme des monstres, de l’autre, on valorise l’idée de toute puissance de l’individu. Au nom de la liberté, il doit pouvoir tout faire, tout réaliser, sans être jamais contraint par aucune limite. C’est notamment le cas pour la sexualité : dès que l’on se montre critique à l’égard de certaines représentations mettant en scène une sexualité violente, on est accusé d’être réactionnaire parce qu’on touche à la liberté d’expression. Mais qu’entendons-nous aujourd’hui par liberté ? Est-ce la possibilité d’exprimer sa propre subjectivité en même temps que de prendre en compte autrui ? Pas tellement. Aujourd’hui, je suis libre si et seulement si je peux tout faire, tout m’approprier, imposer ma volonté. La présence d’autrui est devenue une barrière devant la toute-puissance.

Le consentement de l’autre n’est-il pas une limite valorisée ?

Michela Marzano. C’est effectivement le consentement qui permet de distinguer ce qui est licite de ce qui est illicite. Ce qui caractérise le viol est qu’il s’agit d’un acte sexuel sans consentement, et c’est l’absence de consentement qui définit la violence. Le viol est un cas extrême, un crime. Mais le consentement est biaisé toutes les fois où l’on croit faire un choix alors qu’on est au fond victime d’un système de pouvoir et d’ingérence. On peut être consentant par peur, parce qu’on est dans une situation de fragilité, parce qu’on n’a pas d’autre possibilité. Le consentement n’est en fait valable que dans les situations d’égalité, sans quoi, non seulement il perd son sens, mais il renforce en plus le pouvoir des plus forts et la marginalisation des plus faibles.

La question du viol prête à s’interroger sur nos représentations de la sexualité. La violence n’y est-elle pas souvent présente ?

Michela Marzano. Le problème est que nos représentations de la sexualité s’inspirent beaucoup des standards pornographiques. La pornographie d’aujourd’hui est de plus en plus hard et le désir n’y est plus mis en scène. L’individu y est réduit à son corps, et le corps à un assemblage de parties. L’acte sexuel n’y est pas représenté comme un moment de rencontre, de découverte et de partage de plaisir mais plutôt comme un acte de domination et d’exploitation. L’autre, et le plus souvent la femme, est là en tant que jouet, en tant que chose consommable. La notion de désir en est souvent absente alors que c’est le désir qui anime les êtres humains. Trop souvent, il est confondu avec le besoin, l’appétit. On peut désirer quelqu’un, il n’en demeure pas moins sujet de son propre désir. Il n’est donc pas réduit à un objet à avaler, comme un morceau de pain si j’ai faim. Une faille ontologique pousse l’être humain à rencontrer l’autre, mais l’autre n’est pas pour autant là pour combler ce vide. Il est là pour pouvoir être rencontré, et non approprié. En outre, ces images valorisent souvent un présupposé de servitude volontaire des femmes : leur consentement y est souvent réduit à un « oui » ou « non » sans consistance.

Comment expliquez-vous l’adhésion du public au discours sur la délinquance tel qu’il nous a été servi ?

Michela Marzano. Focaliser son attention sur une minorité de « monstres » est une façon de se libérer la conscience. Cela revient à se dire : il y a des coupables, ils sont punis et contrôlés, et pour le reste, je suis libre de faire ce que je veux, car moi je sais me tenir à des limites, je ne suis pas l’un d’eux. Mettre les monstres hors de la vue est rassurant. Cela évite de renvoyer tout un chacun à quelque chose qui est à l’intérieur de soi. On écarte ce que l’on veut penser si différent, quand la folie nous guette tous : personne n’est à l’abri d’une décompensation psychotique ou d’un mouvement de violence envers autrui. Ces monstres sont humains. Refuser cette idée nous permet d’évincer la question : pour quelles raisons cette image de violence nous dérange, qu’est-elle en train de nous dire de la société dans laquelle nous vivons ?

Propos recueillis par C.B.

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