Accueil > économie | Par Cécile Babin | 1er mai 2006

Denis Durand : « Soumettre les banques à un contrôle démocratique »

Fonder la croissance sur l’emploi et la sécurisation des parcours professionnels, assoir ainsi le crédit sur des bases plus solides : le crédo d’un économiste.

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Quel regard portez-vous sur l’endettement des ménages en France ?

Denis Durand . Il recouvre des situations très diverses. Une partie de la population, dans la précarité ou la pauvreté, a besoin d’accéder au crédit sans quoi elle se retrouve exclue. Sur cette question, nous n’avancerons pas tant que nous connaîtrons chômage de masse et précarité de l’emploi. Le dernier rapport de la Banque de France sur le surendettement le montre bien : la principale explication au surendettement des ménages de 2003 à 2005 est la montée du chômage. Il est important d’apporter des remèdes à l’exclusion, mais tant qu’on ne s’attaque pas aux causes profondes, on ne soigne que les symptômes. Les couches moyennes ou riches connaissent un autre phénomène : la montée très forte du crédit à l’immobilier depuis 2001. Et il y a un lien entre montée du crédit à l’immobilier et hausse des prix de l’immobilier. Nous avons connu durant les années 1990 une inflation financière monstrueuse. Les prix des actions et des titres sur les marchés financiers ont augmenté de façon vertigineuse. Les fonds de placement, les fonds spéculatifs, les firmes, les multinationales, les banques et les compagnies d’assurance, qui sont les acteurs essentiels du marché financier, ont acheté ces actions et ces titres à crédit. Il y a donc eu une responsabilité du crédit bancaire dans l’inflation financière des années 1990. En 2000, cette inflation financière a débouché sur un krach à l’échelle mondiale. L’argent s’est, en quelque sorte, retiré en partie des marchés financiers. En fait, cet argent était toujours là, mais s’était déporté sur l’immobilier. A l’échelle du monde, la bulle financière gonflée par le crédit dégonflait un peu, mais en contrepartie, c’est la bulle immobilière qui gonflait. Résultat : les prix de l’immobilier ont augmenté dans tous les pays du monde sauf au Japon et en Allemagne. En France, ils ont doublé entre 1998 et 2004, rendant aux classes moyennes l’accès au logement de plus en plus difficile. Le crédit est alors devenu un palliatif et elles se sont endettées davantage. Cela explique pour une part la croissance du crédit en France et en Europe au cours de la dernière période. Aux risques et périls de ceux qui se sont endettés : si demain les taux d’intérêt remontent et que l’on assiste à une aggravation de la situation de l’emploi, ces gens seront étranglés. Et la croissance économique avec eux. C’est l’un des vrais risques qui pèsent sur la croissance mondiale.

Comment sortir d’un tel cercle vicieux ?

Denis Durand. Donner un revenu minimum aux chômeurs en les laissant au chômage et en pesant sur les comptes de la Sécurité sociale n’est qu’un palliatif, et une occasion offerte aux néolibéraux de pointer le coût élevé du social. La seule solution durable et profonde à cet ensemble de questions sociales est de fonder la croissance sur l’emploi et la sécurisation des parcours professionnels. Cela permettrait d’initier un cercle vertueux induisant une augmentation de la demande et de la croissance, mais aussi de l’épargne, ce qui assoirait le crédit sur des bases plus solides, offrirait la possibilité de former les gens, d’avoir une main-d’œuvre plus qualifiée, donc plus efficace, et, au global, d’améliorer l’économie et de mieux développer les territoires.

La solvabilité des ménages est prise en compte dans l’octroi du crédit : elle est pensée comme un risque à faire payer. Votre logique est de la situer beaucoup plus en amont dans le mécanisme d’ensemble de l’économie.

Denis Durand. Résoudre le problème de la vulnérabilité des ménages face au crédit suppose de sécuriser l’emploi, d’en faire la priorité. Or cela fait vingt-cinq ans que l’on donne la priorité aux produits financiers en pensant que l’emploi viendra de surcroît, que ce qui est bon pour les acteurs les plus dynamiques de l’économie le sera par effet d’entraînement pour tout le monde et donc pour les plus pauvres. Or, il est maintenant flagrant que cette logique des retombées n’empêche pas l’augmentation du chômage et de la précarité. Choisir de renverser cet ordre des priorités suppose d’agir sur le crédit, et notamment le crédit aux entreprises en veillant à ce qu’il leur permette d’investir pour créer des emplois. Il est déplorable que la part de crédit des banques qui se développe le plus est celle du financement des OPA. Quand Sanofi achète Aventis, quand Suez achète GDF, elles ne le font pas avec leur propre argent mais avec de l’argent emprunté. Et pendant que les banques octroient des prêts à des taux défiant toute concurrence à ces multinationales, elles ne soutiennent pas des PME qui pourraient embaucher. S’attaquer au chômage et à la précarité suppose donc aussi d’influencer la façon dont les banques fonctionnent et dont elles financent l’économie.

Vous voulez les soumettre à un contrôle politique ?

Denis Durand. Disons plutôt à un contrôle démocratique. L’idée n’est pas qu’une administration tentaculaire vienne regarder dans chaque agence bancaire si l’octroi de crédit est conforme aux volontés du gouvernement. Cela peut très bien s’organiser au niveau des régions. La proposition de fonds régionaux pour l’emploi et la formation est un exemple d’instrument de démocratie participative. Son but est de donner du pouvoir aux élus locaux, aux syndicats ou aux associations de lutte contre le chômage pour évaluer les projets existant dans une région et sélectionner ceux qui semblent économiquement viables, socialement efficaces et intéressants pour le développement des territoires. Ces projets peuvent alors bénéficier d’une aide pour trouver les crédits bancaires nécessaires à leur réalisation. Car les régions disposent d’instruments d’intervention, de systèmes de garantie d’emprunt et de bonification d’intérêts qui peuvent apporter du crédit bancaire là où il n’y en aurait pas autrement.

Cela fait partie des outils qui existent selon vous déjà pour parvenir à une rationalité économique qui s’appuierait plutôt sur des critères d’efficacité sociale.

Denis Durand. L’exemple que je viens de donner est un outil assez directement accessible aux citoyens, d’autant qu’aujourd’hui les régions ont presque toutes des majorités de gauche. Quelques-unes ont commencé à faire des expériences de réorientation de leurs aides publiques dans ce sens, ce qui mérite d’être encouragé. Oui, au niveau régional on a déjà des portes d’entrée dans le système.

Et à d’autres niveaux ?

Denis Durand. Le « non » au référendum sur le projet de constitution européenne est une autre porte d’entrée. Il a remis en cause une conception de la construction de l’Europe dont la clef de voûte était l’indépendance de la Banque centrale européenne.

Recueilli par C.B.

Paru dans Regards n°29, mai 2006

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