Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er janvier 2008

Des tueurs et un vieil homme qui marche

Vieux shérif et jeune tueur, drogues, crimes, mort, motels, grands espaces : l’alchimie des frères Coen remue avec ironie ces matières fluides de plusieurs genres d’un cinéma fondateur. Une brique dans l’édifice du mythe américain.

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En portant aujourd’hui à l’écran Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, l’avant-dernier roman de l’écrivain américain Cormac McCarthy, les frères Coen renouent avec la veine la plus fertile de leur filmographie : ouverte en 1984 avec Sang pour sang :, délaissant les farces pataudes et désagréables que furent Ladykillers (2004) et Intolérable cruauté (2003). En plein Texas désertique, non loin de la frontière mexicaine, un trafic de drogues s’est changé en une abominable scène de crime : des cadavres gisent au sol ; un chien crevé parfait le tableau ; une sécheresse mortelle finit par assoiffer le dernier homme agonisant coincé dans sa camionnette et terrorisé par les loups. Conduit sur les lieux du carnage alors qu’il visait quelques gracieuses antilopes, Llewelyn Moss (Josh Brolin) prend la fuite avec une mallette trouvée sur place contenant deux millions de dollars. La mort rôde. Il lance à sa fiancée : « Si je ne reviens pas, dis à ma mère que je l’aime », « Mais ta mère est morte »,

« Alors, je lui dirai moi-même »... Tandis que Bell (Tommy Lee Jones), shérif vieillissant est chargé de l’enquête, Moss est poursuivi par un certain Anton Chigurh (Javier Bardem) qui n’a rien d’un « sugar » ; tueur psychopathe, ce colosse au regard de mort pétrifie ses victimes après avoir joué leur vie à pile ou face. Chigurh, pour reprendre le titre d’un magnifique livre de Jean-Pierre Vernant, c’est la mort dans les yeux. Et dans ce film, tout est affaire de jeu entre l’acte, le regard et la parole. Qui commet le crime ? Quel regard peut en témoigner ? Quel discours peut le relayer ? Ces trois directions sont travaillées de façon jouissive par les frères Coen. Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme joue d’un côté la synchronisation, l’adéquation entre les deux tueurs dans la fleur de l’âge et la pleine possession de leurs moyens physiques, et de l’autre, la pure désynchronisation de leur monde à eux avec celui du shérif Bell, figure anachronique par excellence, qui arrive toujours après, qui ne voit jamais rien. Rusés, forts de leur capacité d’adaptation (à leurs corps blessés qu’ils parviennent à soigner eux-mêmes) et d’improvisation (ils inventent leurs propres outils, leurs armes), les hommes ont toujours un temps d’avance ; le vieil homme, lui, a sans cesse un temps de retard.

Deux mondes

Devenu dans le film une voix off inaugurale qui s’imprime sur fond de grands espaces américains, le monologue du shérif Bell, retranscrit en italiques, ouvrait et ponctuait le roman. Bell se souvient de l’homme, meurtrier d’une gamine de quatorze ans, qu’il a fait condamner à mort : « Et il m’a dit qu’il avait prévu de tuer quelqu’un depuis plus longtemps qu’il pouvait s’en souvenir. Il disait que si on le relâchait il recommencerait. [...] J’ai pensé que je n’avais jamais vu quelqu’un de pareil et je me suis dit que c’était peut-être une nouvelle espèce. [...] Mais lui, c’était rien comparé à ce qui allait nous tomber dessus. On dit que les yeux, c’est les fenêtres de l’âme. Je me demande de quoi ces yeux-là étaient les fenêtres et je crois que j’aime mieux ne pas le savoir. Mais il y a un peu partout une autre vision du monde et d’autres yeux pour le voir et on y va tout droit. » On l’a compris, deux mondes s’affrontent, un monde finissant qui agonise de sa belle mort et un monde bien vivant mais qui meurt d’infliger la mort à bout portant. La grande force du film est d’entremêler ces deux mondes, notamment à travers la richesse de l’histoire cinématographique américaine, la disponibilité fluide d’une multiplicité de genres : western et polar, soit différentes figures archétypales, soit différents lieux (grands espaces, motels, etc.), que les frères Coen réinventent avec une majesté pétrie d’ironie. La présence dans le film d’un bestiaire signifiant (antilopes, chiens, chats, pigeons, etc.) figure secrètement toute l’étendue de cette histoire. L’interaction entre ces différents univers se polarise dans le film autour de la relation qui se noue à distance entre le shérif et Chigurh. Ainsi, cette scène nodale, répétitive qui voit tour à tour Chigurh puis le shérif s’introduire chez Moss, boire un verre de lait, et s’asseoir sur son canapé tout en mirant leur reflet dans le poste de télévision. Ainsi, ce plan où Chigurh, dissimulé derrière la porte, le visage à moitié caché par la pénombre, effleure celui du shérif entré par effraction dans la chambre du motel où Moss a été abattu. C’est la perception du monde parallèle de ces deux héros qui ne voient pas la même chose qui aimante le film : l’un a les yeux ouverts, l’autre les yeux fermés. « Et alors je me suis réveillé », profère pour finir le shérif. Juliette Cerf

Paru dans Regards n°47, Janvier 2008

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