Accueil > Culture | Par Luce Vigo | 14 juillet 2010

Deux ou trois choses que je sais de Jean-Luc Godard

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Ce n’est pas parce qu’un jeune garçon de Film Socialisme se fait houspiller par un passager soucieux de goûter quelques instants de lecture tranquille à bord d’un bateau croisière où il est difficile de s’isoler qu’il faut en déduire que Godard n’aime pas les enfants. Ce n’est pas parce qu’il vit à Rolle, en Suisse, qu’il ne s’intéresse plus au monde. L’époque actuelle est porteuse de désespoir, Godard lui-même n’y échappe pas tout en n’ayant rien perdu de son sens du politique, encore moins de l’acuité de son regard sur cet univers, ni de son plaisir à nous donner à en voir les beautés comme les laideurs. C’est la magie de son cinéma, la force de ses engagements successifs, porteurs de plus en plus de questionnements auxquels, seuls peut-être, les enfants de ce film possèdent les réponses. Cette eau épaisse, presque noire, qui, soudainement, s’éclaircit d’écume, portée par des vagues, nous renvoie à une image semblable, pourtant si éloignée de celle qui la réveille : une simple tasse de café, filmée au plus près de son contenu dans Deux ou trois choses que je sais d’elle (1966). C’est un tournoiement de sons métalliques, de paroles chuchotées, de couleurs, comme un remous invisible qui attirerait nageur et bateau au fond de la mer, qui nous donne à voir ce qu’était la France, en ces années 1960 de construction de grands ensembles. Ici, pour le cinéaste, la prostitution occasionnelle de ses habitantes ne s’accompagne pas de jugements moraux. Il se penche sur la condition des femmes tout en nous faisant partager les soubresauts du monde, ses guerres qu’il ressent comme profondément injustes : la Palestine, le Viêtnam, Sarajevo. Avant même d’entrer en résistance dans sa période militante dure, au début des années 1970, marquée par la création, avec Jean-Pierre Gorin, du groupe Dziga Vertov, Godard avait réalisé deux films anti-militaristes, Le Petit Soldat (1960), interdit plusieurs années par la censure : il n’était pas innocent de parler de la guerre d’Algérie : et Les Carabiniers, dédié à Jean Vigo (1963). Cette fable qui tranche, par son écriture même et son décor, avec le reste de son œuvre, pourtant fidèle à son esprit provocant et inventif, apparaît comme un OVNI. J’en dirais autant d’Alphaville (1965), pour lequel il s’amuse à créer d’étranges décors. En menant à bien un vrai travail d’historien du cinéma : mais ses films prennent aussi en compte des événements passés comme la Résistance (Éloge de l’amour, 2001), et, aujourd’hui, ceux de l’Europe :, même lorsqu’il semblait s’être retiré à Grenoble au début des années 1970, il n’a jamais cessé de parfaire cette culture immense qui donne à son œuvre de cinéaste sa cohésion et sa richesse. Car Godard, à jamais peintre, cinéphile, mélomane, sait se servir de tout ce savoir pour nous apprendre à regarder. Chacun de ses films pourrait être pris pour un enfant isolé mais ils ont tous le même géniteur, à des âges différents, Jean-Luc Godard.

 [1]

Notes

[1À voir : Film Socialisme, en salles depuis le 19 mai. A lire : Film Socialisme, Dialogue avec visages auteurs (P.O.L., 8,50 ?).

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Du même auteur

1er avril 2009
Par Juliette Cerf,
Par Luce Vigo

Récits d’errances

1er février 2009
Par Juliette Cerf,
Par Luce Vigo

Figures libres

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?