Accueil > idées/culture | Par King Martov | 1er décembre 2004

Devant la Pink TV

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Pink TV, la première télé « payante » gay au monde (un projet devrait voir le jour aux Etats-Unis d’ici à cinq mois), a commencé à émettre le 25 octobre dernier. Un événement médiatique qu’aucune chaîne du câble n’avait réussi à susciter auparavant. Soirée de lancement au palais de Chaillot, illumination prolongée de la tour Eiffel, exceptionnellement accordée par la Mairie. Le tout-Paris s’y bousculait. S’il existe déjà des télés à vocation communautaire (TFJ ou KTO), leur assise confessionnelle ne leur fournit pas une telle aura ni un tel enjeu. L’ambition et le projet Pink TV se situent d’office à un échelon supérieur. Le public potentiel (7 % à 8 % de la population, selon le dossier de presse, dont 59 % abonnés au câble) semble garantir une marge de manœuvre raisonnable quant à la viabilité du projet (sans compter avec les « gay friendly »). En fait, Pink TV et ses programmes peuvent être interprétés sous trois angles.

D’abord, d’un point de vue économique, le capital de la chaîne s’appuie sur les grands groupes audiovisuels (TF1, M6, Canal +) ou de puissants acteurs économiques (Largadère et Financière Pinault). TF1 assure ainsi l’intendance technique via TV Breizh ainsi que directement la régie publicitaire. La chaîne dispose de la sorte d’un budget annuel de lancement de 12,2 millions d’euros (contre, par exemple, 17 millions pour Canal Jimmy, fondé en 1991). Pink TV est donc aussi une entreprise « dans laquelle on croit », destinée à occuper un créneau singulier du marché du câble, positionnée sur un secteur vacant, avant que l’inévitable arrivée d’émissions thématiques sur les chaînes généralistes ne viennent assécher les ressources publicitaires.

Ensuite, sur le plan culturel, Pink TV surfe et renforce la visibilité croissante de la communauté homosexuelle dans la société française. Sa campagne de pub reprend les grands thèmes qui aujourd’hui fédèrent les revendications des homosexuels en France (« La liberté cela se regarde » et « Liberté, égalité, télé »). Mais la notion de culture gay permet de s’ouvrir sur un public bien plus large, sensible aux « nouvelles tendances », aux « avant-gardes », à la vie nocturne. Les séries télé sont également une pièce maîtresse dans cette stratégie, qu’elle soit partagée (« Wonder Woman ») ou identitaire (« Queer as folk »). L’équilibre entre l’ouverture et le communautaire semble pour l’instant une marque de fabrique. L’émission de Claire Chazal, prototype du « gay friendly » (ou comment rafraîchir sa crédibilité à peu de frais), est accoudée au « Débat », qui se propose de traiter, dans un format classique (docu + discussion), des préoccupations spécifiques telles que l’homophobie, l’homoparentalité, etc. Reste une question : où sont les lesbiennes ? Pour l’heure absentes (jusque dans le versant porno, puisqu’à l’instar de Canal +, Pink TV ne diffuse pas de film X utilisant des gods ou autres sex toys), elles ont pourtant particulièrement besoin de visibilité. Mais, à la télé comme ailleurs, l’égalité a ses limites...

Enfin, d’un point de vue politique, Pink TV signale surtout la capacité de la droite à se moderniser dans les apparences. Le promoteur du projet et président de la chaîne, Pascal Houzelot, « fréquente à droite », comme l’explique Libération, sous la double figure tutélaire de Jacques Chaban-Delmas et Jacques Chirac. Homme de télé chez TF1, il procure à travers son parcours, son discours, une certaine idée de la respectabilité homo. Une révolution culturelle que des personnalités comme Nicolas Sarkozy incarnent dans bien d’autres domaines. Comme le résumait avec amusement Axelle Le Dauphin, DJ et journaliste à Têtu, interpellée lors de la soirée d’inauguration par Frédéric Taddéï, « cela fait bizarre de voir tous ces gens du RPR... enfin les socialistes sont quand même rentrés les premiers ». Pour le moment, on cherche vainement la valeur ajoutée par rapport à ce qui se fait déjà sur les chaînes généralistes, voire le câble (même le porno gay existe sur XXL)... La multiplication de talk-shows, d’émissions, de documentaires, etc., du plus absurde (« Queer » sur TF1) jusqu’à la maladresse pédagogique de Serge Moati sur Arte, devrait pourtant pousser les journalistes de Pink TV à se dégager rapidement de leurs lauriers de « premier sur le marché ».

King Martov

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