Accueil > politique | Entretien par Benoît Borrits | 9 décembre 2011

Dialogue pour une autre Europe

Austérité, refuser la prise d’otage.

La récente crise de la dette a fait apparaître
des dirigeants allemands particulièrement
intransigeants à l’égard de la
population grecque. L’eurodéputé grec
Nikolaos Chountis et son homologue
allemand Jürgen Klute, tous deux
membres du groupe confédéral de la
Gauche unitaire européenne/Gauche
verte nordique (GUE/NGL), échangent
sur la dette, la gauche et l’Europe.

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Regards.fr : Pouvez-vous nous présenter vos formations
politiques ?

Jürgen Klute : Le nom de mon parti est
Die Linke : « La Gauche ». Comme le Front de
gauche, notre formation est issue d’une alliance
entre deux partis. Le WASG (Alternative électorale
travail et justice sociale) a été fondé en
2005, en réponse aux réformes du marché du
travail promues par le gouvernement du socialdémocrate
Gerhard Schröder et du Vert, Joshka
Fischer. Le Parti du socialisme démocratique (PDS) [1] est originaire de la partie orientale de
l’Allemagne. Nous avions plus ou moins le même
programme et notre complémentarité était évidente.
Nous avons fusionné en 2007. Nous
sommes huit députés au Parlement européen.

Nikolaos Chountis : Je suis le seul membre de
Synaspismos au Parlement européen. Je représente
Syriza qui est une coalition regroupant
plusieurs formations de gauche. Avant cette
élection, j’ai été durant cinq ans secrétaire général
de Synaspismos. Durant ma jeunesse et
pendant vingt ans, j’ai été membre du KKE, le
parti communiste grec. J’ai même fait partie du
bureau politique. Le KKE ne fait pas partie de la
coalition Syriza.

Regards.fr : Quelle est votre appréciation de la crise
de la dette et tout particulièrement de ses
origines ?

Nikolaos Chountis : Cette crise est celle de l’Europe
tout entière même si elle prend la forme
d’une crise de la dette. Elle s’explique par l’idéologie
néolibérale qui a présidé à la mise en place
du traité de Maastricht établissant l’euro. Ces
politiques ont été implémentées dans notre pays
par les deux grands partis que sont le PASOK
(socialiste) et la Nouvelle démocratie (conservateur).
Notre pays n’était pas prêt à intégrer
l’euro et l’a rejoint sur la base de statistiques
falsifiées. Notre dette actuelle s’explique par
la propension des banques françaises et allemandes
à prêter afin de permettre aux Grecs
d’acheter des produits de l’Union européenne,
tels que des automobiles, ce qui a permis de
masquer de nombreux besoins sociaux L’argent des banques a ainsi été recyclé vers les
entreprises européennes, mais la dette, elle, est
restée. À l’inverse de la Federal reserve américaine,
nous n’avons pas la possibilité de nous
financer auprès de la Banque centrale européenne
(BCE). Nous sommes ainsi à la merci
des marchés financiers, les taux exorbitants augmentent
l’endettement. Nous ne pourrons pas
payer cette dette.

Jürgen Klute : La gauche allemande a expliqué il
y a dix ans que la construction de la zone euro
était défectueuse. D’abord en raison de l’interdiction
faite à la BCE de financer le budget
des États, à laquelle faisait allusion Nikolaos. À
l’inverse de la Bank of England ou de la Federal
Reserve, la BCE ne peut être prêteuse en
dernier ressort. Ceci signifie que les États sont
contraints de trouver des fonds sur les marchés.
C’est une incitation pour les marchés financiers
à spéculer contre l’euro : nous devons arrêter
cela et permettre à l’État d’être moins dépendant
du secteur financier. Mais au-delà de cette
question, les autres politiques, fiscale et sociale,
ne peuvent plus être gérées au niveau national.
Avant le traité de Maastricht, nous aurions pu
agir sur notre propre monnaie. Désormais, les
seules solutions proposées pour réduire les
déséquilibres consistent à s’en prendre aux salaires
et aux dépenses sociales.

Regards.fr : Quels sont les effets de la crise sur les opinions
publiques de vos pays respectifs ?

Jürgen Klute : Les travailleurs allemands n’ont
pas été aussi fortement touchés par la crise
que les Grecs. La Grèce est présentée comme
un pays où les travailleurs sont toujours en
vacances, gagnent de l’argent facilement et
prennent leur retraite trop tôt. Ce discours est
relayé par le FDP (le parti libéral) qui critique le
mécanisme européen de stabilité (ESM) et renforce
l’opinion que les impôts des Allemands ne
doivent pas servir à la Grèce. Cette campagne
porte ses fruits et il devient difficile de s’affirmer
solidaires des Grecs et de présenter des alternatives.
Die Linke a beaucoup discuté de la situation
et soutient l’idée d’euro-obligations. Par
ailleurs, nous voyons dans notre excédent commercial
la raison du déficit des autres membres :
c’est un déséquilibre macroéconomique qui participe
à la crise et qu’il faut résoudre, notamment
en privilégiant la consommation intérieure. Angela
Merkel et les conservateurs défendent une
stratégie d’exportation afin que l’Allemagne soit
dans une position dominante en Europe.

Nikolaos Chountis : On accuse en effet les
Grecs de ne pas travailler. Mais les statistiques
d’Eurostat montrent que les travailleurs grecs
travaillent beaucoup et ont peu de vacances. En
Grèce, nous subissons aussi une propagande
présentant l’Allemagne comme un nouveau
Reich. En fait, comme les travailleurs allemands,
nous sommes contre la politique de Merkel.
Nous avons tous le même but : de bons salaires
qui constituent en soi une réponse à la crise.
L’augmentation des salaires allemands permet
de mieux écouler nos produits, ce qui est bon
pour l’ensemble de l’Union.

Regards.fr : Assiste-t-on à des glissements politiques
significatifs ?

Nikolaos Chountis : Cette crise n’est pas seulement
économique : elle est aussi sociale et débouche
sur une crise politique. Notre nouveau
gouvernement est une coalition surprenante qui
va du PASOK à l’extrême droite en passant par
la Nouvelle démocratie. À sa tête, un banquier,
Lucas Papademos, ex-vice-président de la BCE.
Papademos a permis l’entrée de la Grèce dans
l’euro à la faveur de statistiques erronées. Il est
responsable de cette situation et ce nouveau
gouvernement tente une politique encore plus
rigoureuse. La mobilisation dans la rue ne faiblira
pas. Les sondages le confirment. Si tous
les partis de gauche s’unissaient, nous serions le premier parti en Grèce. En effet, les socialistes
sont donnés à 11 %, les conservateurs à 22 %,
les communistes sont entre 10 et 11 %, Syriza
entre 9 et 10 % et les autres partis de gauche
recueillent 5 à 6 % des voix.

Jürgen Klute : Le Parti libéral démocrate (FDP)
est le parti le plus opposé à la transformation du
mandat de la BCE et au soutien à la Grèce. Les
démocrates chrétiens (CDU), au nom de l’unité
européenne, ne peuvent pas rester sans rien faire
et laisser la Grèce faire défaut. Quant aux sociaux-
démocrates (SPD), ils n’ont pas de position
claire à l’égard du mandat de la BCE. Concernant
la réduction de la dette, le SPD est favorable à la
réduction des dépenses courantes mais pas des
dépenses d’investissement. Il pense aussi qu’il
faut réduire l’excédent commercial, ce qui est
encore une différence avec la CDU. Cependant,
leur objectif prioritaire reste la réduction de la
dette afin de restaurer la confiance des marchés.

Regards.fr : Un dernier mot sur l’issue de cette crise ?

Jürgen Klute : Bien qu’en Allemagne on commence
aussi à parler de changements dans les
traités, nous courrons le risque d’une division
de l’Europe. Quelle issue à cette crise ? Nous
devons aujourd’hui nous demander qui sont les
capitalistes en Allemagne. Bien sûr, nous avons
des gens très riches. Mais d’un autre côté, le
grand capital est aujourd’hui représenté par une
addition de petits capitaux. Les compagnies
d’assurances et les fonds de pension possèdent
50 % des actions des banques allemandes. Si
ces dernières ont des problèmes, tous les travailleurs
allemands en subiront les conséquences.
La société est structurellement de plus en plus
capitaliste. Nous devrons arrêter les fonds de
pension, revenir aux retraites par répartition mais
cela prendra une génération.

Nikolaos Chountis : La crise européenne est profonde
parce que la politique des dirigeants est
néolibérale : ils ne comprennent rien à la flexibilité
du capitalisme, ils réfutent Keynes et cela
peut aboutir à la fin de la zone euro et donc de
l’UE. Nous sommes à la croisée des chemins. Le
problème est politique. Qui, du capital ou du travail,
va bénéficier de cette crise ? La balance ne
penche pas du côté du travail. Les partis socialistes
ont tous suivi les politiques néolibérales et
ce, même s’il existe des oppositions à l’intérieur
de ces partis. Si nous ne sommes pas capables
de changer cette politique, nous aurons affaire
à une nouvelle UE sans solidarité, avec un leadership
de l’Allemagne, de l’argent et des forces
du marché. Cela sera très loin du rêve de l’unité
européenne intégrant protection sociale et politique
de paix. Mais est-ce que ce nouveau type
d’UE peut vivre ? Nous sommes dans une période
cruciale au Parlement européen où nous
pouvons envisager des regroupements avec des
personnes venant de parti sociaux-démocrates et
de partis verts afin d’engager des changements.
Le Parlement européen est la seule institution
européenne élue. Parfois l’histoire s’accélère et
l’année prochaine sera une année historique.

Nikolaos Chountis est
député européen grec, membre
du parti politique Synaspismos
(Coalition de la gauche) appartenant
à la gauche démocratique
radicale (Syriza).

Jürgen Klute est
député européen allemand,
membre du bureau du parti
fédéral Die Linke depuis 2008.

Notes

[1Issu de l’ancien Parti communiste au pouvoir en Allemagne
de l’Est.

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