Accueil > monde | Par Karine Gantin | 1er mai 2006

Dilemme occidental

Les sanctions des Occidentaux contre le Hamas, pour la reconnaissance d’Israël et l’arrêt de la violence armée, doivent-elles se concrétiser par un embargo contre le peuple palestinien ?

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les rebondissements au Proche-Orient mettent en pleine lumière les contradictions occidentales face aux questions politiques posées aujourd’hui par le monde arabo-musulman : ambivalence dans les valeurs affichées - et prônées - par les Occidentaux dans leur offre politique respective selon qu’il s’agit ici d’Israël ou de la Palestine, accusation récurrente de racisme (ou de néocolonialisme) portée contre l’Occident, difficulté occidentale à analyser l’islam politique dans sa diversité et ses évolutions... et plus encore à se confronter à lui concrètement sur le terrain politique proprement dit. Bref, la crise est multiforme. Quant aux réponses qui y seront apportées dans la prochaine période (déjà commencée) par la France ou l’Union européenne, même (ré)ancrées dans des valeurs anciennes réaffirmées pour la circonstance (droits de l’Homme, droit des peuples, etc.), elles feront nécessairement figure de nouveauté, elles auront valeur d’exemple et seront des signes essentiels dans une donne internationale elle-même hésitante et en mutation (comme en témoignent les crises successives, de « l’affaire des caricatures » à l’impossible règlement du conflit irakien).

APPROCHE UNILATERALE

Résumons. Le fameux quartette chargé de négocier la paix au Proche-Orient, formé par l’Union européenne, les Etats-Unis, la Russie et l’ONU, a affirmé dès l’élection du Hamas que l’aide future à tout nouveau gouvernement sera réévaluée en fonction de son engagement à reconnaître Israël et la validité des accords signés avec lui, en fonction aussi de sa proclamation de l’abandon de la violence armée. L’administration américaine, elle, considérant le Hamas comme une organisation terroriste, a annoncé d’emblée qu’elle revoyait tous ses contacts avec des responsables palestiniens pour ne pas entrer en relation avec le Hamas. C’était là une position conforme aux intérêts israéliens, alors même que de semblables mises en garde n’ont pas été produites à l’égard des extrémistes de droite de la scène israélienne, et que le droit du peuple palestinien n’a pas servi de base à quelque interruption des relations diplomatiques ou économiques avec le peuple d’Israël. Dans ce cas, et dans ce dernier cas seulement, la « politique », réelle ou adossée à la prise en compte d’intérêts d’autre nature, aura prévalu. Pourquoi cette approche « deux poids, deux mesures » ?

DES CONDITIONS HUMILIANTES

Le nouveau premier ministre palestinien, membre du Hamas, Ismaïl Haniyeh, a donc qualifié de « raciste » l’approche des Occidentaux : « Nous sommes écœurés et fatigués de l’approche raciste de l’Occident face au conflit, dans lequel les Palestiniens sont considérés comme inférieurs » , a-t-il déclaré au quotidien britannique The Guardian . Raciste, et non politique : Omar Abdelrazeq, nouveau ministre des Finances palestinien, s’en est plaint en ces termes : « Nous attendions des gens qu’ils entrent en contact avec nous avant de faire de telles menaces et nous attendions d’eux qu’ils fassent la différence entre des positions politiques et des questions économiques et humanitaires » , a-t-il affirmé selon le quotidien Le Monde . « Que des sociétés occidentales refusent un processus démocratique que tous les observateurs ont reconnu s’être bien déroulé nous surprend ! » Voilà du reste bien ce qui choque une majorité des opinions arabo-musulmanes, démocrates et adversaires politiques compris... Dans un entretien avec la chaîne CNN, le responsable du Fatah et président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a par exemple lui-même assuré que son adversaire politique, le Hamas, « sait qu’il est maintenant responsable. Il est responsable du bien-être du peuple palestinien (...) économiquement et politiquement. Il sait donc ce qu’il doit faire mais attendons un peu ». Le premier ministre Ismaïl Haniyeh martèle : « Le message du Hamas et de l’Autorité palestinienne au monde est le suivant : ne nous parlez plus de reconnaître le droit d’Israël à exister ou de mettre fin à la résistance tant que vous n’aurez pas obtenu de la part des Israéliens un engagement à se retirer de nos terres et à reconnaître nos droits. » De l’avis d’une majorité d’observateurs, il paraît clair que le Hamas hésite à céder aux exigences du quartette de peur notamment de se dessaisir d’une carte maîtresse dans la poursuite des négociations ! D’autres points doivent être portés de façon plus visible au débat en cours, sans que celui-ci soit pour autant certes tranché : les élections palestiniennes ont été démocratiques et le Hamas, comme beaucoup de partis liés aux Frères musulmans dans le monde arabe, est un élément ancré du paysage politique (en Egypte, les Frères musulmans font même partie de l’opposition démocratique de gauche au régime). De plus il est sans rapport avec les extrémistes du Djihad palestinien, qui est une autre formation, enfin ses électeurs l’ont porté au pouvoir notamment pour protester contre la corruption et le clientélisme du Fatah précédemment au pouvoir. Les raisons pour lesquelles le dialogue n’a pas été amorcé avec le nouveau gouvernement palestinien sont-elles nécessairement les bonnes, sur le fond... et conjoncturellement ? Surtout, fallait-il en passer par un embargo contre une population déjà affaiblie et alors qu’Israël poursuit, pendant ce temps, ses manœuvres actives de démembrement du territoire palestinien ? Où est le politique dans cette histoire ? Où sont les valeurs occidentales prônées en référence ? « Chacun le sait, l’arrêt de cette aide aura des conséquences économiques et sociales dramatiques dans un contexte où la population des territoires palestiniens occupés se trouve déjà en situation d’urgence humanitaire. 140 000 agents de l’Etat privés de traitement, c’est près d’un million de Palestiniens privés de ressources » , désespère un collectif d’organisations françaises dans un appel adressé aux autorités françaises et européennes (1). « Nous condamnons une décision qui revient à infliger une punition collective à tout un peuple à la suite des récentes élections législatives en Palestine, dont l’UE elle-même a reconnu le caractère démocratique. » La crise proche-orientale n’en finit pas de faire saigner peuples et consciences, ni d’interroger chacun, l’Occident universaliste y compris, sur ses pratiques et ses valeurs, sur le véritable sens enfin du vivre-ensemble et du politique.

K.G.

Paru dans Regards n°29, mai 2006

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?