Accueil > idées/culture | Par Arnaud Spire | 1er juillet 2000

Dominique Lecourt, Science et philosophie,un mariage de raison

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Le philosophe Dominique Lecourt est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages parmi lesquels Lyssenko, histoire réelle d’une science prolétarienne, qui est l’un des meilleurs ouvrages écrits en France sur les dérives que peut entraîner l’introduction d’un strict "point de vue de classe" dans l’appréciation que l’on porte sur une avancée scientifique. On peut sans hésiter affirmer que cet ouvrage, paru dans les années 80, a heureusement mis un terme à la fallacieuse opposition entre "science bourgeoise" et "science prolétarienne". Dans la même veine, Dominique Lecourt a également publié l’Amérique entre la Bible et Darwin, où il critique l’existence d’un fort mouvement d’opinion aux Etats-Unis pour enseigner l’origine de l’homme à partir du mythe d’Adam et Eve plutôt qu’en référence à la théorie de l’évolution de Darwin.

Jeudi 8 juin, c’est à la présentation du Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences (1) qu’était consacrée sa venue à l’Espace Regards, sous le double parrainage du mensuel et d’Espaces Marx, pour l’ultime rencontre philosophique de la saison. Il est l’architecte de cet ouvrage réalisé par 166 chercheurs et universitaires, comportant un millier de pages et 448 entrées. Dominique Lecourt a consacré la plus grande partie de sa carrière à combattre le légendaire divorce entre la science et la philosophie. C’est dire s’il est d’une grande vigilance vis-à-vis des perversions dogmatiques suscitées par le positivisme, le néo-positivisme et autre scientisme.

L’objectif de ce monument est de faire émerger la pensée philosophique qui soutient et prolonge les théories scientifiques. Dominique Lecourt contredit, au pied de la lettre, l’aphorisme du philosophe allemand Heidegger selon lequel la science calcule mais ne pense pas. Il affirme au contraire, s’appuyant sur les notions d’atome, de causalité mécanique, ou celles, plus récentes, de gène et de clonage, que la science pense au-delà d’elle-même. Elle fait surgir dans ses progrès un exercice qui en appelle d’autres et qui montre qu’on ne peut la traiter comme une simple distribution de certitudes. Cette attitude est, selon lui, la seule qui permette de sortir de l’oscillation ordinaire entre technolâtrie et techno-phobie, à laquelle est soumise de nos jours l’opinion publique. C’est dire que la visée de ce dictionnaire n’est pas sans incidence sur la pensée politique en tant qu’elle s’écrase elle-même sous les références à l’expertise et à la science.

La philosophie occidentale à l’oeuvre dans les sciences particulières

Dominique Lecourt, depuis onze ans, enseigne la philosophie à des physiciens. Il a donc eu l’occasion de recenser les motivations de ses étudiants : ils avouent manquer d’une vision d’ensemble de leur discipline et surtout de sa place dans le savoir. Ils ont généralement l’impression d’être passés à côté de l’enseignement de la philosophie en terminale. Dans le même temps, il se trouve que pour des raisons historiques qui relèvent d’une analyse spécifique, la plupart des philosophes, en se consacrant prioritairement à la déconstruction métaphysique et à l’élaboration de raisonnements logiques, ont donné une importance de moins en moins grande à leur culture scientifique. Oublieux du fait que la philosophie occidentale a été, dès sa naissance, à l’oeuvre dans les sciences particulières.

La discussion qui a suivi cet exposé a mis en relief la qualité d’écoute et de compréhension du public des rencontres philosophiques Regards-Espaces Marx. Une dizaine d’interventions plutôt que le jeu des questions-réponses pour une quarantaine de présents. A l’un d’entre eux qui s’interrogeait sur la compatibilité entre la foi en Dieu et la rationalité scientifique, Dominique Lecourt a longuement répondu que la science se présente comme une tentative d’apporter aux phénomènes naturels des explications tout aussi naturelles. La détermination de la part d’inconnu qui est connaissable dépend de ce qui est connu à un moment donné de l’histoire.

La croyance en Dieu, même si elle se situe sur le terrain de la mythologie avec laquelle la science a évidemment rompu, demeure et sa persistance n’a rien à voir avec la connaissance. C’est sur des interrogations irréductiblement énigmatiques comme la signification que peut revêtir, pour un individu, sa propre mort ou sa naissance, que s’articulent les angoisses inhérentes à la condition humaine. Au nom de la science, on peut réfuter les explications théologiques mais cela n’atteint pas le dépôt fondamental de la foi. Un autre participant a proposé une périodisation des rapports entre sciences et beaux-arts. Leur première interaction daterait selon lui du XVIIe siècle à une époque où la science et la philosophie ne se distinguent pas, puis au XIXe où les saints-simoniens auraient réconcilié les beaux-arts avec la science à l’occasion des premiers chemins de fer. Cela a fourni à Dominique Lecourt l’occasion de préciser que le XIXe siècle a surtout été marqué par le bricolage d’une religion de substitution sur une base scientiste. C’est l’époque des catéchismes : industriel avec Saint-Simon, positiviste avec Auguste Comte, et communiste avant le Manifeste de Marx et d’Engels...

Cette soirée a agréablement clos le cycle 1999/2000 des rencontres philosophiques. Celles-ci reprennent en septembre pour un nouveau cycle d’un an.

1. Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences, sous la direction de Dominique Lecourt, PUF, 1 032 p., 990 F.

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