Accueil > politique | Par Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot | 7 juillet 2011

DSK : portrait d’un oligarque

Dominique Strauss-Kahn, né à Neuilly, a grandi entouré
de l’élite économique et sociale. Pour les sociologues Michel
et Monique Pinçon-Charlot, il est un pur produit de l’oligarchie.
Or c’est le propre des dominants de posséder les réseaux
et l’argent qui leur permettent de se remettre sur pied.

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Dominique
Strauss-Kahn
naît, en 1949,
à Neuilly-sur-
Seine – une
ville qui est déjà l’emblème des
familles les plus riches. A cette
époque, l’habitat reste clairsemé,
la densification remontant
aux années 1950-60. Avocat
et consultant, il baigne dès l’enfance
dans le monde du droit,
de la fiscalité et des médias par
son père, conseiller juridique et
fiscal, et sa mère, journaliste et
assureur.

Dès le plus jeune âge

Après avoir suivi des études
de droit comme de nombreux
enfants de Neuilly, il intègre
HEC, une grande école de
commerce. Il réussit l’agrégation
de sciences économiques
et obtient le diplôme de l’Ecole
des sciences politiques de
Paris, ce qui lui permet d’être
en phase avec le passage du
capitalisme industriel au capitalisme
financier.

Si les études juridiques sont
une spécificité de la grande
bourgeoisie, c’est que cette
discipline, qui n’est enseignée
ni en primaire ni dans le secondaire,
est au coeur du dispositif
de la reproduction des rapports
sociaux. Pour continuer à dominer,
en transformant leurs intérêts
particuliers – financiers,
fiscaux, culturels – en intérêt
général, les dominants doivent
se familiariser avec le droit dès
leur plus jeune âge. C’est pourquoi
la version réactualisée du
Président des riches propose
que le droit soit enseigné dès
l’école primaire.

Le jeune Dominique Strauss-
Kahn, comme tous les enfants
de ces milieux, grandit dans la
collusion de fait entre les différentes
élites. Sa famille, politiquement
à gauche, a vécu à
Agadir, au Maroc, où DSK a
connu le tremblement de terre atroce du 29 février 1960
dans lequel il a perdu plusieurs
de ses amis. Ensuite, elle s’est
installée à Monaco.

Dominants

On peut supposer qu’autour
de la table familiale, il y avait
des avocats, des hommes
politiques, des hommes d’affaires
et peut-être même des
artistes. Des individus qui
représentent les pôles dominants
des différents secteurs
de l’activité économique et
sociale.

Le conflit d’intérêts est consubstantiel
à la grande bourgeoisie
 : elle ne peut même pas
en prendre conscience, cette
collusion allant de soi. La séparation
des pouvoirs n’existe
pas pour cette classe qui fonctionne
en tant que classe. Tout
se mélange à travers la sociabilité
mondaine.

Dominique Strauss-Kahn est
membre du Siècle, un cercle
où il retrouve de grands journalistes,
au point d’épouser
l’une d’elles, des conseillers
fiscaux, des hommes politiques
de droite et de gauche. C’est
là qu’il peut rencontrer Marc
Ladreit de Lacharrière, le propriétaire
d’une agence de notation,
Martine Aubry, François
Fillon, etc.

Candidat des riches

Dominique Strauss-Kahn portait
à un point inimaginable
les qualités de représentant
de l’oligarchie. Il aurait été le
candidat des riches en 2012.
Quelques exemples suffisent à
étayer cette affirmation.

En 1999, alors qu’il est encore
ministre de l’Economie et des
Finances sous le gouvernement
de Lionel Jospin, il baisse
de manière considérable la
fiscalisation des stock-options,
y compris donc celles
des patrons du CAC 40, en la
faisant descendre de 40 % à
26 %. Par ailleurs, il privatise
l’Aérospatiale au bénéfice de
son ami Jean-Luc Lagardère, membre du Cercle de l’Industrie,
que DSK a créé en 1993
alors qu’il était ministre. Dans le
Conseil d’administration de ce
cercle, on retrouve aussi Lindsay
Owen-Jones, de L’Oréal, et
Vincent Bolloré.

Dominique Strauss-Kahn procède
également à la privatisation
de France Télécom dont
l’actuel président est Stéphane
Richard, autrefois son conseiller
à Bercy. France Télécom
est aujourd’hui conseillée par
Euro RSCG, et notamment par
Stéphane Fouks, qui s’occupait
aussi de l’image de DSK et du
FMI. Ainsi se déroule la pelote
de laine oligarchique.

L’ami Sarkozy

Si Dominique Strauss-Kahn
scinde la SNCF, les rails relevant
dorénavant de Réseau ferré
de France, c’est pour amorcer
une privatisation interne,
comme lorsqu’il sépare GDF
de EDF. Henri Proglio, patron
d’EDF nommé par Nicolas
Sarkozy, est un ami de longue
date de Dominique Strauss-
Kahn dont les liens avec le président
de la République sont
nombreux. Ils travaillent en effet
avec les mêmes communicants,
dont Alain Minc avec lequel
Dominique Strauss-Kahn dînait
régulièrement.

Parmi les anciens collaborateurs
de DSK à Bercy, Mathieu
Pigasse est devenu banquier
chez Lazard, François Villeroy
de Galhau est aujourd’hui l’un
des hauts responsables de
la BNP-Paribas et Stéphane
Keïta a obtenu d’importantes
responsabilités à la Caisse des
dépôts.

Dans Le président des riches,
nous relatons un dîner dans
le septième arrondissement
de Paris au cours duquel on
demande à un grand banquier
quel est son ministre de l’Economie
et des Finances préféré.
Sa réponse : « Pierre Bérégovoy,
car il a déréglementé tous
les marchés.
 » On peut donc
travailler pour les intérêts de
l’oligarchie tout en affichant des
valeurs socialistes.

L’épisode judiciaire récent n’a
pas ébranlé ce système oligarchique.
C’est aujourd’hui un
individu qui s’écroule, et encore,
la suite peut réserver des
surprises. Dominique Strauss-
Kahn a jusqu’à présent toujours
su rebondir, comme lorsqu’il a
bénéficié d’un non-lieu dans
l’affaire de la Mnef. C’est d’ailleurs
le propre des oligarques
de posséder des réseaux et de
l’argent qui leur permettent de
se remettre sur pied dans bien
des circonstances, et d’être
déclarés innocents.

Coexistence

La professionnalisation de la politique
conduit inéluctablement
à une coexistence permanente
avec les autres personnalités
de la vie économique, sociale et
culturelle. En premier lieu avec
les patrons et les dirigeants
d’entreprises. Mais aussi avec
les magnats de la presse, les
hauts fonctionnaires, les hauts
magistrats et les responsables
des forces de l’ordre.

Dominique Strauss-Kahn est,
ou était, l’un des représentants
les plus marquants de ce haut
personnel politique qui fait partie
de l’oligarchie, qu’elle soit de
droite ou de gauche.

Michel Pinçon et
Monique Pinçon-Charlot

sont sociologues, spécialistes
de la grande bourgeoisie
française. Dans
leur dernier ouvrage,
Le président des riches ,
(éd. Zones, 2010), ils
mettent en cause les collusions
d’intérêts chez
les dominants.

Retrouvez le grand entretien qu’ils avaient accordé à Regards en septembre 2010 à l’occasion de la sortie de leur ouvrage.

Cet été, Monique et Michel Pinçon-Charlot vous suggèrent...

... un film : La conquête

« La presse n’a pas été du tout unanime
pour saluer ce film que nous
avons trouvé très intéressant. On y
voit à l’oeuvre le fonctionnement du
pouvoir, ce tricotage entre vie personnelle
et publique, et le jeu des acteurs
exceptionnel.
 »

La conquête , de Xavier Durringer, avec Denis
Podalydès et Florence Pernel. Déjà en salles.

Portfolio

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