Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 26 septembre 2012

Du neuf avec du vieux

A 90 printemps, Alain Resnais poursuit avec Vous n’avez encore rien vu, son nouveau film, l’exploration théâtrale et cinématographique de l’existence humaine qu’il avait entamée il y a vingt cinq ans avec Mélo. S’appuyant sur le mythe d’Orphée et le texte dramaturgique de Jean Anouilh, Resnais signe là un opus d’une vivacité intellectuelle et d’une fraicheur esthétique rare et indispensable. Novateur une fois encore.

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La première chose qui vient à l’esprit avant que la projection ne démarre, c’est qu’en choisissant d’intituler son dix-huitième long métrage en un demi siècle de carrière, Vous n’avez encore rien vu, Resnais n’adresse pas seulement un pied de nez à ceux qui pouvaient lui reprocher de sombrer progressivement dans un ronron formel parfois soporifique, mais qu’il fait aussi directement écho à son premier succès écrit avec Marguerite Duras, Hiroshima mon amour, et à sa réplique passée à la postérité cinéphile « tu n’as rien vu (à Hiroshima) », affirmant par là l’extrême cohérence artistique de sa longue carrière de réalisateur. Nous voilà prévenus.

Ensuite, ca commence par un appel téléphonique. L’ensemble des protagonistes reçoit la nouvelle de la disparition d’un des leurs. Un message identique pour chacun, jusqu’à la redondance, au point que cette scène, par son refus de l’ellipse donne le ton, programmatique, du film. Contre l’accélération des existences contemporaines et sa traduction narrative, Resnais, lui, a tout son temps. Cet appel c’est aussi celui de chacun des comédiens, identifiés par leurs patronymes respectifs. Une sorte de générique esthétiquement renouvelé, à l’instar de celui qu’avait mis en scène Godard dans le Mépris.


Cette redondance dans l’effet, dont le but consiste à bouleverser notre perception du film, passe aussi fortement par la musique, répétée à chaque ouverture de porte lors de l’entrée en scène des comédiens. Symphonique, tonitruante, péplumisante, elle est l’œuvre de Mark Snow, le compositeur du générique de la série paranoïaque X Files. Oui, oui, X Files ! Resnais fan de séries US, cela pourrait paraître surprenant, sauf à envisager que pour lui chaque saison narrative constitue une histoire énhaurme, réalisant sans le savoir forcément ce que Eric Von Stroheim ou Abel Gance appelaient de leurs vœux, à savoir des films de plusieurs heures. Un rapport particulier au temps, ici encore.

Enfin seulement, Resnais nous laisse entrer dans le vif du sujet, la volonté posthume d’un auteur théâtral, que ses comédiens et amis, jaugent l’interprétation de sa pièce la plus célèbre, Eurydice, par une troupe de jeunes acteurs. C’est alors que l’alchimie commence. Face à la captation de cette nouvelle mise en scène, chacun des protagonistes se met à réciter, reprendre, doubler, puis finalement rejouer les scènes qui se déroulent sur l’écran. « Redonder » une fois de plus, ses répliques, son rôle, sa vie. Une narration kaléidoscope dont le résultat immédiat consiste à produire, comme toujours chez Resnais, cette distanciation post brechtienne, qui lui tient tant à coeur. L’univers matériel s’efface alors pour laisser place à un décor numérique, une tapisserie mentale, un simple fond visuel pour l’expression théâtrale.

Un vertige saisit alors le spectateur, tant Resnais s’applique, à l’intérieur de son système, à briser son dispositif pour le recomposer dès qu’il semble compris, intégré, assimilé. Il faut reconnaître aussi que si la plupart sont hypnotisé par cette capacité baroque de pousser chaque fois plus loin la variation autour du même thème, certains, un peu comme lors d’une représentation de théâtre contemporain, quittent alors la salle, bruyamment, laissant claquer sièges, strapontins et portes d’issues de secours...

Si cette hybridation des formes esthétique, de la mise en scène d’un cinéma théâtralisé résiste pourtant à l’accusation de stérilité conceptuelle, c’est qu’elle repose aussi sur l’incarnation de ses comédiens, et leurs interprétations hors pairs. Amalric y est terrifiant de justesse, Arditi, souvent cabot ailleurs, se rappelle à l’exactitude de son métier. Et même Azéma, compagne du cinéaste et insupportable d’hystérie fofolle la joue ici concentrée, mezzo voce. C’est dire si ce film est un bonheur, créatif, narratif, cinématographique. Un moment, hors du temps, dont on ne peut qu’espérer qu’il soit largement partagé.

Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais avec Sabine Azéma, Anne Consigny, Pierre Arditi, Lambert Wilson, Mathieu Amalric (1 h 55). En salles le 26 septembre.

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