Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er janvier 1999

Ecole

Entretien avec Annick Davisse

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Les méthodes du ministre de l’Education focalisent en polémiques des énergies indispensables ailleurs, pour construire des dynamiques de changement.

Des élèves en attente de sens

Pourquoi l’école ? -Pour avoir un bon métier et une bonne vie ". Cette réduction de la fonction de l’école au seul aspect utilitaire brouille ce que signifie apprendre. Lorsqu’un enfant sur dix entrait en sixième, il allait de soi qu’on allait à l’école pour apprendre. Plus maintenant. Pour beaucoup de collégiens et de lycéens, il s’agit de "passer d’une classe à l’autre". Que le passage dans une classe supérieure constitue une nouvelle étape de la scolarité comportant nécessairement des apprentissages ne constitue pas une évidence pour eux. Des élèves de seconde dont le conseil de classe refuse le passage en première s’indignent : " Mais j’ai été là toute l’année ! ". Ils ont en effet été présents dans l’enceinte du lycée... Ce défaut de sens, interprété quelquefois comme de la mauvaise volonté, ou encore comme un problème de niveau culturel familial, constitue un facteur de sélection très opérant. Qu’il faille apprendre pour passer de l’état " ne pas savoir " à celui de " savoir ", n’est pas du tout clair pour des élèves en difficultés ; c’est ce qui les sépare des bons élèves, à milieu " socio-culturel " égal - les travaux des chercheurs en éducation de Paris-VIII le démontrent.

Les nouvelles articulations de sens à créer représentent bien sûr une charge de travail supplémentaire pour les enseignants et un renouvellement de leurs conceptions et de leurs pratiques. C’est un problème professionnel.

Des enseignants exaspérés

Les enseignants de collège n’ont pas appris à construire ce qui fait défaut chez leurs élèves et dont ils attendaient que ce fût " prérequis ", bouclé en primaire ; les professeurs de lycée n’ont pas appris à réactiver des prérequis qu’ils attendaient des collèges. De plus, les diplômes, notamment en enseignement professionnel, font moins sens qu’autrefois, à cause du manque de débouchés et d’emplois. Comment construire ce qu’il faut de rapport à l’avenir pour que les élèves aient envie d’apprendre ?

Ces questions sont extrêmement difficiles. Des éléments de réponses sont en débat : quelque chose comme un nouveau " contrat didactique " est à établir entre la classe et l’enseignant ; il s’agit de clarifier ce que signifie apprendre et ce qu’il y a à apprendre. Fondamentalement, l’objectif du métier d’enseignant ne change pas mais sa pratique dans les conditions actuelles suppose une évolution considérable qui ne va pas de soi. Il y a lieu d’inventer des savoirs professionnels répondant à une véritable démocratisation de l’enseignement (1). Les enseignants enseignent comme on leur a appris à le faire. Ni la bonne volonté ni le bricolage ne suffiront à assurer cette transformation qui représente un coût en recherche, en formation continue et en recrutement.

Déjà mal à l’aise, les enseignants sont exaspérés et culpabilisés par les interventions de leur ministre de tutelle, qui les humilie au moment où on leur demande d’entendre la demande de respect des lycéens, et qui les somme de changer leurs pratiques, quand c’est précisément l’injonction à changer qui ne fonctionne pas dans leurs propres rapports avec leurs élèves !

Des choix politiques

Les méthodes ministérielles sont-elles seulement irritantes et maladroites ? Disent-elles un choix politique ? La volonté affichée de transformation et de simplification ne masque-t-elle pas un renoncement à ce qu’exigerait la démocratie réelle ? Cela expliquerait la tentative de discréditer les enseignants auprès de l’opinion, en les faisant passer pour des conservateurs, pour paralyser leurs résistances. Sans élan politique à gauche pour l’égalité réelle des enfants, la massification peut déboucher de facto sur un système dual d’enseignement. Car le système peut dériver, entre les difficultés des enseignants à surmonter les obstacles qu’ils rencontrent, et les choix des parents les plus favorisés. Dans le même quartier, les enfants n’iront pas à la même école ; les stratégies parentales d’évitement le montrent déjà (2). Les enseignants se sentent coincés à un point tel qu’ils peuvent, s’ils ne voient pas d’issue positive à cette situation, mettre en cause de fait l’objectif des 80% d’une classe d’âge au niveau du bac.

Le débat dépasse les méthodes de Claude Allègre, qui focalisent en polémiques autour de sa personne des énergies indispensables ailleurs. Précisément pour construire des dynamiques de changement. Les enseignants ont besoin de confiance et de formation pour développer des pratiques nouvelles. La recherche et l’éducation ont besoin d’investissements utiles, très importants. Une politique ambitieuse pour l’avenir coûte cher, c’est le fond du problème. La contradiction éclate entre le refus de se donner de nouveaux moyens et les besoins réels du pays.

* Inspectrice pédagogique et intervenante en formation d’enseignants.

1. Elisabeth Bautier, Regards, décembre 98

2. Pierre Merle, Regards, octobre 1998.

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