Accueil > Société | Par Mathilde Goanec | 26 avril 2011

Ecole : les classes sociales à la porte

La réforme des sciences économiques et sociales au lycée provoque
un tollé depuis 2008. Cette année, le débat se cristallise sur la notion
de « classe sociale » qui disparaît presque des manuels.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

C’est une majorité de droite qui
vient d’être élue, nous devons
donner des gages à notre électorat.

 » Février 2008, les professeurs
de sciences économiques et sociales
(SES) s’inquiètent des attaques faites à
l’encontre de leur discipline. C’est par ces mots
que leur répondra le conseiller aux affaires pédagogiques
de Xavier Darcos, alors ministre de
l’Education nationale. Il justifiait ainsi la mise en
place la commission Guesnerie, chargée d’un
audit sur les programmes et les manuels de
SES et censée relayer les critiques du monde
de l’entreprise. Depuis, la réforme des SES a
été rondement menée, avec la réécriture des
programmes de seconde, de première et, cette
année, de terminale. A chaque fois, le même
tollé. A tel point que plus un seul professeur de
SES ne participe au groupe d’experts diligenté
par le ministère de l’Education pour réfléchir au
contenu des programmes. Interrogé, le Ministère
n’a pas souhaité s’exprimer.

Le débat s’est cristallisé en ce début d’année
sur la notion de « classes sociales », qui a disparu
des programmes de seconde et de première et
ne survit, en portion congrue, que dans ceux de
terminale. Des programmes «  allégés en Marx et
débarrassés des “bourdieuseries” superflues
 »,
se réjouit Olivier Vial, président de l’UNI, organisation
universitaire de droite, sur le nouveau site
d’information Atlantico.

Un choix idéologique

« Franchement, est-ce que nous sommes encore
dans un monde où l’on se positionne selon
sa classe sociale ? Quel consultant se sert de
ça dans sa pratique professionnelle ?
 » s’interroge
à son tour Gérard Thoris, de l’Institut de
l’entreprise. Ce think tank, soutenu par le Medef
et le CAC 40, a vu son ancien délégué général
invité lui aussi à contribuer à la réécriture des
programmes de SES. Pour Frédéric Neyrat, président
de l’Association des sociologues enseignants
du supérieur, la disparition progressive de la notion de « classes sociales » dans les programmes
et les manuels est la marque d’un vrai
choix idéologique : «  Il y a tout un mouvement
qui voudrait nous faire croire que l’individu n’est
qu’un acteur totalement libre au sein de tribus
ou de réseaux… Je crois qu’il est au contraire
important que les élèves comprennent que les
choix qu’ils pourront faire ont été en partie déterminés,
et que l’on peut mettre son grain de
sable dans cette chaîne de reproduction.
 »

Au delà de cette « aseptisation  » des programmes,
selon les mots d’Erwan Le Nader,
co-secrétaire général de l’Association des
professeurs de sciences économiques et sociales
(Apses), les enseignants craignent que
s’impose une vision technicisée de l’économie
et un renoncement à la pluridisciplinarité.

« Pour nous, le bonheur se trouve dans les SES
sous leur forme actuelle, qui croise l’économie,
la sociologie, les sciences politiques,
argue Julien
Fretel, ancien professeur du secondaire et
chercheur en sciences politiques. Une pratique
que l’on retrouve à l’Ecole normale ou dans les
grandes écoles, donc réservée à une élite. Ailleurs,
à l’université, l’économie est très déductive
et mathématisée.
 »

Cette réflexion rejoint celle de quelques étudiants
qui militent au sein de l’Association
Peps-Economie (Pour un enseignement pluraliste
dans le supérieur en économie). « Nous
sommes allés en fac d’économie car nous savions
que la façon dont les étudiants abordent
la matière a ensuite un impact fort et direct sur
l’économie réelle. Or, là, nous avons en notre
possession une simple boîte à outils
 », s’insurge
Arthur Jatteau. « Les questions de stratification
de la société sont importantes, au-delà de tout
l’appareil marxiste. Les étudiants en économie
n’étudient tout simplement plus les logiques
de domination ! On ne les étudie plus, et on ne
les critique plus non plus
 », regrette quant à lui
Simon Bittmann.

« Anecdotique »

En filigrane de ces différentes interrogations
plane la peur de voir le social s’effacer peu à peu
à l’école, un constat que fait Laurence De Cock.
Cette enseignante en histoire au lycée de Nanterre,
chercheuse en sciences de l’éducation, est
l’un des membre du Comité de vigilance contre
les usages publics de l’histoire. « Il y a beaucoup
de points communs entre notre mouvement et
celui des SES,
explique-t-elle. Faire de l’histoire,
c’est aussi faire des sciences sociales. Mais
nous sommes minoritaires car, dans l’approche
choisie aujourd’hui, on préfère parler des événements
et des grands personnages plutôt que
des groupes sociaux.
 »

La disparition des acteurs, et de leurs luttes,
est latente en SES comme en histoire. « A partir
du moment où l’histoire de la République est
envisagée comme une lente quête progressiste
des libertés démocratiques, crispations, luttes
et oppositions deviennent des freins à cette
logique,
rappelle Laurence De Cock. Ce n’est
pas forcément un complot contre les luttes sociales
mais une vision continue du déroulement
des événements : tout ce qui fait discontinuité
devient anecdotique.
 »

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?