Accueil > monde | Par Françoise Diehlmann | 5 octobre 2009

Elections législatives 2009 : les Allemands vont devoir s’habiller chaudement

Les élections au Bundestag ont permis à l’Allemagne de battre des records : le chiffre de 70,8% de votants constitue le taux de participation le plus bas depuis la création de l’Allemagne Fédérale. Les grands partis que sont l’Union chrétienne démocrate - CDU - (33,5% contre 35,2% en 2005) et le Parti Social-Démocrate - SPD - (23% contre 34,2%) enregistrent le score le plus mauvais depuis la fin de la guerre, avec l’effondrement de ce dernier. Quant aux petits partis, le parti libéral - FDP - (14,6% contre 9,8%), les Verts (10,7% contre 8,1%) et Die Linke (11,9% contre 8,7%), ils obtiennent leur meilleur résultat à des élections législatives, dépassant tous la barre des 10%, ce qui est bon pour la démocratie.

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L’Allemagne, avec une majorité CDU-FDP, est sur le point de se doter du gouvernement le plus réactionnaire depuis 1949 et ce, au milieu d’une crise profonde du capitalisme. Les voix conservatrices ne manquent pas de se faire entendre fortement depuis que les résultats sont tombés. En effet, les responsables de l’aile droite de la CDU et de sa petite soeur bavaroise, la CSU, déplorent les lourdes pertes, reprochant à Angela Merkel de s’être montrée trop consensuelle, durant le gouvernement de grande coalition CDU-SPD qu’elle vient de diriger. Pour bon nombre d’électeurs chrétiens-démocrates, la CDU s’est « social-démocratisée » et a donc perdu son profil. Aussi, beaucoup n’ont pas hésité à donner leur voix au FDP, lequel, fort de son résultat, fait tout pour ne rien céder lors des négociations pour la formation du gouvernement. Son chef, Guido Westerwelle s’est exprimé dans ce sens. Les Libéraux ne sont pas favorables au salaire minimum et veulent le supprimer dans les secteurs qui l’ont introduit, ils prônent une plus grande flexibilité de la législation sur les licenciements, une baisse d’impôts pour les plus riches, que tous devront sans doute financer avec une augmentation de la TVA. L’Allemagne vit un véritable déclin démographique. Comment les retraites et la santé pourront-elles être financées, vu que les dépenses pour la protection sociale représentent 30% du PIB ?

Le FDP veut mettre un frein à la lutte contre le réchauffement climatique, pour mieux servir les intérêts de l’industrie automobile. Il fera pression sur la CDU pour parvenir au recul de la sortie du nucléaire. On peut, dans ce contexte, s’inquiéter de la façon dont l’Allemagne abordera le sommet de Copenhague.

Les syndicats ont immédiatement annoncé qu’ils craignaient des coupes drastiques dans les dépenses sociales, qui toucheront avant tout les plus pauvres. Le Président de la DGB, la grande centrale syndicale allemande, menace de faire descendre dans la rue des centaines de milliers de personnes, si le futur gouvernement remet en cause les droits des salariés.

Dans le même temps, le SPD s’effondre. Il s’agit du plus vieux parti d’Europe, créé en 1890. Il n’est passé en dessous de la barre des 30% que 3 fois dans toute son histoire. En 1976, la CDU et le SPD rassemblaient même à eux deux 90% des suffrages.

Le SPD sort laminé de 11 ans de gouvernements successifs. Ce fut le cas, tout d’abord avec le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder qui, au cours de sa seconde législature, a pratiqué une politique de démantèlement de l’ Etat Providence avec la réforme du système des retraites qui a entraîné une réduction de celles-ci et la création de fonds de pension ; celle de l’assurance-maladie, qui oblige les assurés sociaux à payer 10 euros par trimestre, non remboursés, pour leurs consultations et qui conduit à des baisses de remboursement notamment pour les soins dentaires ; la réforme du système d’indemnisation du chômage appelé « Hartz IV » qui touche de plein fouet les chômeurs de longue durée. Ensuite, le SPD a soutenu des réformes du camp conservateur dans le cadre de la grande coalition CDU-SPD d’Angela Merkel, comme l’augmentation de l’âge de la retraite à 67 ans.

Par abandon de son identité, le SPD a perdu un tiers de ses électeurs. Il a perdu parce que l’Est de l’Allemagne lui a échappé. Sa perte est encore plus dramatique parmi les jeunes entre 18 et 25 ans (17% contre 38% en 2005). Le SPD perd 16% parmi les 25-35 ans. La chute est très forte parmi ses électeurs traditionnels : les ouvriers et les employés : qui formaient encore le gros des troupes sous les deux gouvernements Schröder. Plus inquiétant encore a été son incapacité à mobiliser parmi les abstentionnistes. 2,1 millions de voix se sont envolées, soit vers l’abstention, soit vers Die Linke (1,1 million) ou les Verts (860 000). Il ne remporte qu’un Land (Brème) sur 16. Une vraie débâcle !

Au lendemain des élections, la crise du SPD s’accélère, les démissions tombent en cascade : Franz Münterfering, son Président, qui la veille annonçait la convocation d’un congrès pour novembre et souhaitait rempiler à la fonction suprême du Parti, jette l’éponge. Puis suivent le Vice-Président et le secrétaire général. Sigmar Gabriel, l’ancien ministre SPD de l’environnement de la grande coalition, est proposé aussi bien par l’aile droite que par l’aile gauche du parti pour le poste de Président. Andrea Nahles, la chef de l’aile gauche du parti, pourrait devenir la secrétaire générale. Le Maire de Berlin, Klaus Wowereit entrerait à la direction du SPD au poste de Vice-Président. Frank-Walter Steinmeier, ancien ministre des Affaires étrangères du Gouvernement Merkel et tête de liste malheureux du SPD aux élections a été confirmé Président du groupe au Bundestag. Est-ce définitif ou provisoire ? L’avenir le dira. Ce personnage sans grand charisme dirigera un groupe décimé au Bundestag avec 146 députés au lieu de 221 et aura fort à faire, face aux deux tribuns de Die Linke , Gregor Gysi et Oskar Lafontaine, co-présidents de leur groupe.

Au sein du SPD, il n’est pas sûr que les conflits internes émergents laisseront la place au débat politique de fond. La question de l’ouverture du SPD vers Die Linke est également posée. Il vient notamment de députés de la Rhénanie du Nord-Westphalie, le Land du Bassin de la Ruhr : « Si le SPD dans le Land le plus densément peuplé se prépare pour les élections régionales en mai 2010 à une coalition avec les Verts et Die Linke , il ne sera plus possible d’exclure ce modèle à l’échelon national » . Un débat très animé s’est engagé entre Frank-Walter Steinmeier qui s’alarme d’un glissement à gauche de son parti, pendant que le Maire de Berlin exige que le SPD travaille avec Die Linke à l’échelon national et qu’il prenne ses distances par rapport à l’augmentation de l’âge de la retraite à 67 ans.

Tout est donc entre les mains du Congrès de novembre prochain à Dresde. Qui aurait pensé qu’un parti à gauche du SPD aurait obtenu en si peu de temps un score à deux chiffres ? Les sondages au début de l’année montrait que Die Linke ne profitait pas de la crise, au grand regret d’Oskar Lafontaine. Il fallait donc être optimiste pour y croire, surtout que le Parti a manqué la barre des 10% aux Européennes. Ce sont surtout les bons résultats de Die Linke aux élections régionales en août en Sarre et en Thuringe, qui ont relancé la dynamique.

Les 11,9% de Die Linke aux législatives ont fait dire à Gregor Gysi, lors de la soirée électorale : « nous avons mis la société sans dessus dessous, il était grand temps » . En effet, à la grande surprise de tout le monde, Die Linke est le premier parti dans deux Länder : de l’Est : la Saxe-Anhalt (32,4%) et le Brandebourg (28,5%), Il arrive en deuxième position dans les autres Länder de l’Est. Il est de loin, avec 37,9%, la première force politique dans la partie Est de Berlin et occupe la deuxième place ex-aequo avec le SPD pour l’ensemble de la capitale. Les Länder de l’Est sont, depuis la réunification, confrontés à un fort taux de chômage, et la crise est venue aggraver la situation de toute cette région. Le danger, que la majorité des Länder de l’Est soit déconnectée du développement économique de l’Allemagne, est grand. La CDU, le SPD et le FDP ont ignoré cet état de fait pendant les 20 ans qui ont suivi la chute du mur de Berlin. Ceci explique le score de Die Linke dans la partie orientale du pays.

A l’Ouest, Die Linke vient bousculer le SPD en s’implantant dans ses fiefs. Il frôle les 7% en Bavière, Land marqué par un anticommunisme virulent et le plus réactionnaire du pays. Il atteint le chiffre des dizaines dans les villes hanséatiques de Brême (14,2%) et d’Hambourg (15,6%) et dépasse la vingtaine, en Sarre, fief d’Oskar Lafontaine,avec 21,2%.

Mais le score de Die Linke ne s’arrête pas là. Chaque électeur en Allemagne dispose de deux voix : la première pour élire un candidat, la seconde pour la donner à un parti. Si le candidat arrivé en tête est automatiquement élu au suffrage majoritaire uninominal à un tour, sa formation n’aura néanmoins pas plus de sièges que ceux dont elle a droit après le décompte de la seconde voix. Die Linke a donc élu, avec la première voix, pour la deuxième fois 4 députés à Berlin, et pour la première fois, 5 députés en Saxe-Anhalt, 4 dans le Brandebourg et 1 dans le Mécklembourg-Poméranie du Nord.

Les chômeurs constituent un quart de son électorat. Sinon, on assiste à un déséquilibre de son électorat entre l’Est et l’Ouest : 31% de l’électoral ouvrier à l’Est et 12% à l’Ouest, 29% de celui des employés à l’Est et 8% à l’Ouest.

Les trois piliers qui ont constitué la campagne de Die Linke sont justice sociale, salaire minimum, retrait des troupes allemandes d’Afghanistan. Les résultats montrent que Die Linke a pris la place du SPD, pour ce qui est de la justice sociale. Si, lors de la fête électorale, beaucoup se sont réjoui de la débâcle du SPD, bon nombre considéraient comme le jeune élu de Berlin, Stefan Liebich qu’il « n’y a aucune raison d’applaudir la défaite du SPD, il est dommage qu’une majorité SPD-Verts-Linke ne soit pas suffisante » . Bodo Ramelow, tête de liste aux élections régionales de Thuringe a déclaré : « je ne peux pas me réjouir au sujet d’un SPD qui pratique l’autodestruction » . Pour Gregor Gysi, c’est clair : « le SPD a besoin d’une rébellion » . Pour Oskar Lafontaine, il est évident que Die Linke doit mener une opposition claire, « car c’est le seul parti qui est contre le système du capitalisme financier » . Il ajoute que « le camp de la gauche doit être plus fort, pour créer un nouvel ordre économique et social » .

Mais quid de la conversion écologique de l’économie ? Les Verts ont réussi l’un de leurs objectifs -obtenir un score à deux chiffres-, mais ils ont raté les deux autres : empêcher une coalition CDU-FDP et être le troisième parti au Bundestag, puisqu’ils sont le cinquième derrière Die Linke . Leur force est dans les centres urbains. A Berlin, ils ont réélu, grâce à la première voix, leur député charismatique, Hans-Christian Ströbele avec 46,8%. Ils viennent de s’implanter dans les Länder de l’Est où ils dépassent la barre des 5%.

Les Verts ne sont pas parvenus à capitaliser ce que les autres ont perdu dramatiquement. Et pourtant, ce sont bien les Verts qui ont utilisé des thèmes pour l’avenir de tous. Pour eux, il s’agissait d’une campagne électorale difficile, car ils n’ont pas été à même de proposer des perspectives de pouvoir. Pour une coalition avec le SPD, celui-ci était trop faible, La direction des Verts a échoué dans sa tentative d’amener les militants sur une position claire en faveur d’une coalition SPD-FDP-Verts. Le FDP a refusé clairement cette proposition de coalition, refus auquel la direction des Verts n’était pas préparée. Ils ont dit clairement Non à une coalition avec le SPD et Die Linke . Avec le slogan « empêcher une coalition CDU-FDP » , que l’on pouvait lire partout, les Verts avaient un véritable objectif, mais qui n’a pas séduit automatiquement les électeurs, car qui ne voulait pas de cette coalition pouvait aussi bien voter Die Linke que le SPD. Par ailleurs, les hésitations dans les constitutions de coalition dans le cadre d’élections régionales en ont mécontenté plus d’un.

Les résultats des élections au Bundestag ont ravivé les discussions sur la stratégie à suivre, car une grande partie de la base tend vers la gauche et donc dans l’avenir vers une coalition avec le SPD et Die Linke. Cependant, des fédérations plus conservatrices du sud de l’Allemagne et une partie de la direction favorisent davantage un rapprochement avec la CDU, en raison de la faiblesse du SPD.

Maintenant les Verts, le SPD et Die Linke sont ensemble sur les bancs de l’opposition, mais « nous voulons être la troisième force et dépasser Die Linke et le FDP » a déclaré la tête de liste des Verts, Renate Kunast. Et d’ajouter : « nous sommes un parti de gauche moderne, qui s’engage pour l’emploi, l’environnement et le social. Nous représentons la bourgeoisie moderne et ceux qui ont besoin de solidarité » . Pour ce qui est des perspectives de pouvoir : « Ce ne sera plus avec le seul SPD, je ne les vois pas non plus avec la CDU et le FDP. Nous autres, Verts, devons être encore plus forts, et voulons être le parti qui forge de nouvelles alliances, Nous sommes ouverts à gauche vers le SPD et peut-être Die Linke ou à droite vers la CDU. Je suis ouverte tant que nos fondamentaux en tant que verts peuvent être garantis dans une alliance » .

Bref, une mobilisation de la gauche est urgente, sinon les Allemands devront s’habiller chaudement contre le démantèlement social et les remises en cause dans le domaine écologique. F.D.

Références :
Der Spiegel , Wahlsonderheft 09

Die Ergebnisse der Bundestagwahlen m 27. Deptember 2009 - Wahlnachtbericht und erste Analyse

Echos de la soirée électorale de Die Linke "Kulturbräuerei", Berlin

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