Accueil > idées/culture | Par Arnaud Spire | 1er juin 2000

Elisabeth de Fontenay. Aux frontières de l’animalité

Sous l’égide du mensuel regards et de l’association espacesmarx, la philosophe Elisabeth de Fontenay est venue présenter, fin avril, rue Montmartre à Paris, une étrange histoire de la philosophie. Vue sous l’angle par lequel chaque penseur, chaque théologien, chaque philosophe, depuis les pré-socratiques jusqu’à Jacques Derrida, a traité l’énigme de l’animalité et, par contre-coup, critiqué le propre de l’homme : ce qui distingue l’espèce humaine des autres espèces vivantes.

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Difficile archéologie du silence des bêtes, d’une part, et passionnant travail de déconstruction de l’idée même d’un "propre de l’homme" d’autre part. Elisabeth de Fontenay, auteur du Silence des bêtes (1), reconnaît préférer le mot de "bête" à celui d’"animal" qui est trop connoté "du côté de l’âme". L’âme est, pour elle, ce qui donne à chaque être vivant son souffle spécifique. "Non, écrit-elle néanmoins, aimer et respecter les animaux ne conduit pas inéluctablement à la misanthropie, au racisme, et à la barbarie. Oui, les pratiques d’élevage et de mises à mort industrielles des bêtes peuvent rappeler les camps de concentration et même d’extermination, mais à une condition : que l’on ait préalablement reconnu un caractère de singularité à la destruction des juifs d’Europe, ce qui donne pour tâche de transformer l’expression figée comme des brebis à l’abattoir." Et il est vrai qu’Elisabeth de Fontenay, affirmant rétrospectivement que tout son travail est parti d’une phrase : "Ils ont été emmenés comme des brebis qu’on conduit à l’abattoir", porte un rude coup à la bonne conscience métaphorique d’un certain nombre de penseurs occidentaux vis-à-vis des animaux. Certains participants au débat le lui reprocheront d’ailleurs, à l’issue de son exposé liminaire.

La succession des approches anthropocentristes de l’essence humaine

Cette expression, en vogue dans les années soixante/soixante-dix, laisse surtout supposer qu’il n’y eut guère de résistance parmi les victimes de la Shoah. Mais c’est à la métaphore animale en général que s’en prend Elisabeth de Fontenay. Ne compare-t-on pas, comme le fit remarquer Jean-Paul Jouary, la philosophie à la chouette de Minerve, l’oiseau qui prend son vol à la tombée de la nuit, pour faire de son prétendu caractère spéculatif le trait essentiel de sa nature ? En posant la question de savoir si l’animal peut être un objet de pensée, c’est son usage trop souvent métaphorique qui est récusé.Dans le même mouvement, Elisabeth de Fontenay remet à sa place ce qu’elle nomme elle-même "le grand radotage sur le propre de l’homme". De l’appétit de durer que Platon nomme, dans le Banquet, "désir d’immortalité" et qu’il met au principe de l’amour entre humains, à Aristote pour qui l’homme est le "seul animal à se tenir droit" dans les Parties des animaux et, par on ne sait quelle divine corrélation, le "seul animal politique" dans la Politique, jusqu’à Heidegger pour qui l’homme "être pour la mort" est le seul "animal à savoir qu’il va mourir", et l’animal "pauvre en monde", et Jacques Derrida pour qui le motif de l’animalité rassemble les traits caractéristiques et obscurs de la "téléologie humaniste", la philosophe passe en revue la succession des approches anthropocentristes de l’essence humaine. Son propos est visiblement ailleurs. Il ne s’agit pas plus pour elle de protéger les animaux contre l’espèce humaine que d’aborder le thème de l’animalité dans l’Homme, et encore moins d’étendre les droits de l’Homme au chimpanzé... Il y a, dans ces diversions, affirme-t-elle, une sorte de grossièreté vis-à-vis de l’espèce humaine, qui lui est totalement étrangère. En cela, elle se différencie également des éthologues passés et présents qui ont prétendu qu’établir des analogies entre les bêtes et les hommes pouvait être une hypothèse stimulante.

Définir le propre de l’homme aboutit toujours à exclure une partie de l’humanité...

Plutôt que de travailler la question de la spécificité de l’humanité, comme le firent l’hégélianisme, le marxisme, ou l’existentialisme, elle découvre, après Husserl et Merleau-Ponty, qu’il y a peut-être une conception phénoménologique de la conscience des choses qui milite en faveur de l’origine animale de la culture et du symbolique. Parler de la conscience est une bonne manière de la dissocier de la subjectivité, fait remarquer Elisabeth de Fontenay. Les animaux n’ont-ils pas été les premières victimes de la subjectivité et de son caractère prédateur ? Toutefois, le propre de l’homme ne saurait être la conscience. Définir le propre de l’homme, souligne-t-elle avec force, aboutit toujours à exclure une partie de l’humanité. Comment ne pas éliminer de l’humanité les accidentés d’un propre de l’homme, quel qu’il soit ? Que faire de ceux qui ne peuvent pas parler ? Des sourds-muets ? Des fous ? Des handicapés ? Elisabeth de Fontenay a choisi d’aller très loin dans la déconstruction. Ni les tombeaux, ni les outils, ni l’image, ne peuvent définir l’humanité sans la réduire. Reprenant l’image du sommeil et de la veille dans la tradition philosophique, et citant Diderot pour qui les végétaux dorment, les animaux s’éveillent, et les hommes veillent, elle estime que cette fonction permet d’intégrer les bébés et les vieillards dans l’humanité...La discussion a apporté à l’exposé quelques visées supplémentaires. Peut-on envisager un droit gradualiste pour les animaux ? Le rire, plutôt que le langage, n’est-il pas le Rubicon que l’animal ne franchira jamais ? Le cynisme ne réside-t-il pas dans la différence de points de vue entre les enfants qui s’amusent à jeter des pierres sur les grenouilles et les grenouilles qui en meurent ? Le stress et l’angoisse ne sont-ils pas ce que les hommes ont en commun avec les animaux ? Un débat qui ne pouvait avoir d’autre fin que celle inventée par l’homme de "l’horaire préalablement fixé".

1. Elisabeth de Fontenay, le Silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité, Fayard, 790 pages, 198 F.

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