Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 8 mars 2011

Emergence d’un « modèle » turc

En Tunisie et en Egypte, les forces
islamistes apparaissent comme des
éléments majeurs de la recomposition
du champ politique. En Jordanie,
au Maroc, ils sont déjà dans les cercles du
pouvoir. En trente ans, le curseur est passé
de la révolution iranienne au « modèle » turc.

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« Ennahda ? C’est à la fois une force et une inconnue
de la transition actuelle. Eux-mêmes ont
du mal à savoir où ils en sont ! Tout le monde
est d’accord sur le fait qu’ils doivent être intégrés
au jeu politique, sauf que ce parti qui se
restructure donne parfois l’impression d’avoir
peur de s’engager… Il reste dans une position
attentiste. Le débat actuellement en Tunisie est
celui de la participation, ou non,
au gouvernement de transition.
Et sur ce sujet Ennahda écoute,
discute, et soutient le gouvernement…
sans y être.
 »
Des islamistes un peu perdus ?
Chercheur à l’Institut français
du Proche-Orient, et actuellement
en Tunisie comme analyste pour l’International
Crisis Group, Nicolas Dot Pouillard
constate juste que ni Ennahda en Tunisie, ni les
Frères musulmans en Egypte n’ont vu venir le
mouvement et qu’ils sont encore en retrait.

Le zèle des régimes autoritaires

Plus de trente ans après la révolution iranienne
de 1979, l’islam politique semble s’être bien
éloigné, à tout point de vue, de cet événement
historique. Il est pluriel (c’est la première chose
que rappellent tous les spécialistes), largement
impliqué dans le champ social (c’est par exemple
ce qui a assuré la popularité du Hamas à Gaza),
et, selon les contextes, plus ou moins intégré aux
jeux politiques locaux.

Au cours des trois dernières décennies, les régimes
autoritaires du monde arabe se sont vu
confier par leurs partenaires occidentaux la mission
de contenir les organisations se réclamant
de l’islam politique. Une tâche dont les Moubarak,
Ben Ali, Zéroual et autres Hassan II ont souvent
semblé s’acquitter avec zèle. Mais dans un
jeu complexe et qui ne s’est pas limité à la répression,
ces forces étant parfois invitées à s’intégrer
progressivement au jeu politique (lire l’entretien
avec Stéphane Lacroix : http://www.regards.fr/monde/l-espoir-5-les-freres-musulmans-ne). De plus, un peu paradoxalement, cela
s’est parfois accompagné d’un
renforcement du religieux au
sein des sociétés.

C’est notamment le cas en
Egypte où « la politique religieuse
très conservatrice du
gouvernement a contribué à
réislamiser le pays
 », explique
Mohamed Tozy, professeur à Sciences Po Aix
et enseignant à l’université de Casablanca.
«  Les régimes qui viennent de tomber en Tunisie
et en Egypte ont en fait perdu le principal argument
du deal qu’ils avaient passé avec l’Occident,

ajoute-t-il. Pourquoi ? Parce que l’islamisme
a peu à peu disparu en tant que menace
révolutionnaire. Et en plus d’être malmenées
et / ou instrumentalisées par ces régimes, les
organisations islamistes se sont, au cours de la
dernière décennie, fait doubler sur leur droite par les djihadistes et les salafistes. Tout cela les
a contraints à se redéployer dans la société.
 »

Prise de distance

Et à intégrer la nouvelle donne créée précisément
par l’irruption violente des djihadistes
dont Al-Qaeda reste à ce jour la « marque » la
plus emblématique. « On le voit aujourd’hui en
Tunisie comme en Egypte,
souligne Nicolas Dot
Pouillard, les islamistes ont compris que s’ils
sont trop présents dans le débat, ils vont braquer
la communauté internationale. Beaucoup
citent l’exemple du Hamas en Palestine pour
justifier leur prise de distance…
 »

Un repli « sage » visant à se faire oublier pour
mieux dévoiler, plus tard, leur vrai visage ?
« Je ne suis absolument pas un adepte de la
théorie de l’agenda caché,
tranche le chercheur.
La plupart de ces partis ont largement intégré
la logique démocratique et y adhèrent officiellement
et de fait. J’exclus bien entendu les courants
djihadistes et salafistes tels qu’Al-Qaeda
ou les Talibans qui se cantonnent eux dans des
logiques violentes d’affrontement.
 »

De fait, en matière d’exemple, il en est surtout
un autre qui est observé avec soin ces dernières
années par toutes les organisations islamistes du
bassin méditerranéen. « Le modèle turc est en
train d’être présenté partout comme une expérience
démontrant que l’on peut associer non
seulement démocratie et islam mais aussi efficacité
– économique et politique – et islam
 », résume
Mohamed Tozy. Confirmation depuis Tunis,
par Nicolas Dot Pouillard : « Le modèle turc est
celui que cite systématiquement Ennahda.
 »

Le modèle turc ? Celui d’un pays dirigé par l’AKP
(Parti de la justice et du développement) depuis
2002 et « qui s’est imposé, en une décennie, comme
un pays stable, capable de conjuguer
les aspirations conservatrices de l’électorat
avec la démocratie et l’économie de marché
 » [1].
La Turquie, un pays ultra majoritairement musulman
mais sécularisé. Dans le monde arabe,
seule la Tunisie peut se prévaloir d’une certaine
laïcité. Mais là aussi, les lignes bougent chez les
islamistes : « Il y a eu, ces dernières années, une
évolution doctrinale réelle pour penser la séparation
du religieux et du politique
, remarque Mohamed
Tozy. Un travail qu’ils font sur eux avec
l’ambition de pouvoir évoluer dans le concert
des nations en tant que forces conservatrices…
 »

Rapprochements et alliances

Parallèlement, d’autres expériences de participation
au pouvoir des islamistes ont lieu dans
le monde arabe : responsabilités municipales
(le PJD au Maroc), participations au pouvoir national
(en Jordanie), alliances flexibles fondées
sur la question nationale (Liban, Palestine) [2].
Rien d’abouti. « On n’a pas d’exemples historiques
ayant validé des alliances pérennes au
pouvoir entre forces islamistes et laïcs
 », résume
Nicolas Dot Pouillard.

Ce n’est peut-être que partie remise. Car, alors
que le monde arabe est pris d’une secousse
qui voit tomber ses vieux dictateurs comme des
fruits trop mûrs, les forces relevant de l’islam
politique vont très probablement investir de façon
bien plus significative les champs politiques
nationaux. Pour en arriver là, beaucoup d’entre
elles ont, plus ou moins contraintes, choisi de
jouer le jeu démocratique. C’est donc sur ce terrain
qu’il va désormais falloir affronter ces organisations
qui, une fois tombés les masques (parfois bien
utiles) de la « terreur barbue » apparaissent clairement
pour ce qu’elles sont : conservatrices et
enclines au libéralisme économique.

Notes

[1Lire « Un “modèle turc” pour les révolutions arabes ? », de Guillaume Perrier, Le Monde du 16 février 2011.

[2Lire « Rapports entre mouvements islamistes, nationalistes
et de gauche au Moyen-Orient arabe », de Nicolas Dot
Pouillard, décembre 2009, www.cetri.be

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