Accueil > politique | Par Emmanuelle Cosse, Marion Rousset, Samir Akacha | 1er juillet 2009

Emploi, heures sup, sécurité... Le trucage des chiffres (1)

Emploi, chômage, sécurité, immigration, education, pouvoir d’achat... La politique du résultat menée par le gouvernement contamine tous les pans de la société. Un livre publié par un collectif de fonctionnaires issus de la statistique publique démonte une grande manipulation. Réactions de Michel Husson, Stéphane Guillou, Tristan Poullaouec et Michel Feher.

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On connaît la chanson : les chiffres officiels de la délinquance servent à justifier la mise en œuvre de politiques sécuritaires. Mais bien d’autres données, tout aussi contestables, émanent du gouvernement. Que dire de l’augmentation du pouvoir d’achat ? De la baisse du chômage et de la pauvreté ? Du succès des heures supplémentaires ? De l’inefficacité d’un système éducatif trop coûteux ? Du nombre de reconduites à la frontière ? Malgré leur apparente scientificité, les résultats régulièrement rendus publics dans des domaines aussi variés que le pouvoir d’achat, l’emploi et le chômage, l’immigration, la délinquance, les heures supplémentaires ou la pauvreté, sont à prendre avec précaution. Car Nicolas Sarkozy a bien saisi l’usage politique qu’il pouvait en faire. D’où son faible prononcé pour les statistiques qu’il a mises au centre de sa politique, au point de demander à un cabinet d’audit privé de noter ses ministres(1). Des sociologues, économistes et autres chercheurs le soulignent depuis longtemps. Mais aujourd’hui la critique émane de l’intérieur. Un collectif anonyme de fonctionnaires issus de la statistique et de la recherche publiques vient de publier un ouvrage intitulé Le grand truquage, dans lequel ils dénoncent une manipulation des chiffres destinée à flatter l’action gouvernementale. Ces travailleurs de l’ombre, qui exercent à l’Insee, dans les services statistiques des ministères et dans des organismes de recherche, sont aux premières loges pour observer les procédés servant à justifier la mise en œuvre des réformes ou à valoriser leurs effets. Camouflage ou dénigrement de certaines données, détournement de sens, changement d’indicateur, pression des cabinets ministériels ou de leurs hiérarchies sur les administrations pour qu’elles produisent des chiffres conformes aux promesses et aux objectifs que le gouvernement s’est fixés... Ces « ingérences de plus en plus fréquentes du politique » , les statisticiens y sont confrontés au quotidien.

CAMOUFLAGE

Comment réduire d’un tiers la pauvreté et de 5% le taux de chômage d’ici 2012 ? Procéder à 28000reconduites à la frontière en 2008 pour « en finir avec l’immigration clandestine »  ? Faire baisser la délinquance de 5% en deux ans, comme Nicolas Sarkozy le demandait en 2007 dans une lettre de mission adressée à Michèle Alliot-Marie, ou encore porter le taux d’élucidation des crimes et délits à 40% ? Il existe quatre techniques usuelles. Un : « ne retenir que ce qui arrange » , en retardant, voire en censurant la publication de données défavorables ou, au contraire, en sélectionnant parmi tous les indicateurs à leur disposition celui qui leur donne raison. Deux : « utiliser un indicateur « écran » » qui masque l’évolution réelle de phénomènes comme l’évolution des inégalités. Trois : « changer la façon de compter en gardant apparemment le même indicateur » . C’est ce qui arrive lorsque, pour faire baisser artificiellement les chiffres du chômage, certains demandeurs d’emploi sont réaffectés dans une nouvelle catégorie, ou quand un délit est transformé en simple contravention, pour donner l’impression que la délinquance chute miraculeusement. « S’il faut faire baisser les chiffres, on peut refuser d’enregistrer des plaintes, enregistrer dans le seul registre de main courante, (qui n’est pas pris en compte dans la statistique) (...), retarder la transmission au-delà de la clôture mensuelle de l’enregistrement » , expliquent les auteurs. Et enfin, on peut « faire dire à un chiffre ce qu’il ne dit pas » , par exemple en n’exploitant que les statistiques de la délinquance relative à l’activité de la police et de la gendarmerie. Une pratique d’autant plus gênante que les pressions sont aisées sur « une administration où le respect de la hiérarchie est une valeur cardinale » .

Les « vrais chiffres » sont un mythe, car, aussi rigoureuse soit-elle, la statistique n’est jamais un parfait reflet de la réalité. Mais elle fait aujourd’hui l’objet d’un bricolage sans précédent, qui joue un rôle majeur dans la politique menée depuis 2007. Et constitue un obstacle de taille à l’opposition, qui, ne sachant pas ou peu saisir les travaux de contre-expertise, hésite à répondre sur le terrain des idées ou des données statistiques. M.R.** avec **E.C.

 [1]Paru dans Regards n°63, été 2009

Notes

[11. Lire dans Regards n°61 (sur regards.fr) notre dossier sur l’évaluation

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