Accueil > économie | Par Karine Gantin | 1er mai 2006

Emploi. Que propose-t-on aux jeunes ?

Peut-on continuer à faire appel à des soins palliatifs dans la gestion sociale de la crise du CPE ? Si l’unité des revendications est bien présente à gauche, les propositions alternatives concrètes en termes de chômage des jeunes ne sont pas encore formulées. Analyse.

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La panne des politiques d’insertion dans l’emploi à destination des jeunes depuis vingt ans est un des axes de lecture obligés de la crise du CPE. C’est en effet notamment au nom d’un échec des politiques antérieurement menées en la matière que le premier ministre s’est prévalu d’un certain autoritarisme dans la méthode utilisée durant l’épisode CPE, malgré les mises en garde des siens (cible sociale explosive, mauvaise mesure, mauvaise méthode...). Un leitmotiv de Villepin durant toute cette période récente, avancé en guise de justification de sa politique, fut : il faut tout tenter, qui ne risque rien n’a rien, puisque tout ce qui précède a échoué, moi je vais essayer autrement, essayer à nouveau, plus énergiquement, car c’est faute d’audace suffisante que nous n’avons pas encore réussi, etc. Hélas, cette ligne d’attaque s’est rapidement transformée en ligne de défense, d’autant plus malaisée que la mobilisation face à lui était massive et unie, que la droite comme le Medef sont apparus à l’inverse rapidement divisés sur la mesure proposée, tant sur la forme que sur le fond ou le degré de libéralisme à afficher... et l’ont murmuré chaque jour un peu plus fort.

Pendant ce temps, les entrevues des syndicats avec la majorité UMP, gouvernementale ou parlementaire, ont montré un affichage d’unité syndicale remarquable... Ce qui a fortement contrasté avec le mouvement des retraites de 2003 : ce fut une première grande victoire des anti-CPE. « Il faut d’abord définir ce qu’il y a d’unique dans cette expérience », s’enthousiasmait Maryse Dumas dans l’Humanité du 22 avril à propos des mobilisations contre le CPE. « Le mouvement démarre presque en même temps pour les organisations étudiantes et lycéennes et celles de salariés. Bien sûr, des mouvements étudiants avaient déjà été soutenus par les salariés. Et réciproquement. Mais un mouvement qui démarre à égalité d’approche, c’est unique ! Unique aussi, la composition de l’intersyndicale avec toutes les organisations sans exception. On a quand même tenu huit réunions à douze, et qui ont, toutes, débouché sur des propositions d’action et un communiqué commun. Quel que soit le dirigeant que les gens voyaient à la télé, ils entendaient le même message. Du coup, le gouvernement a été pris en porte-à-faux : il apparaissait divisé de l’intérieur sur des enjeux présidentiels alors que nous étions unis et calmes. »

BASE DU CONSENSUS

Oui, mais sur quelle base les syndicats étudiants et de salariés avaient-ils construit leur consensus ? Qu’ont-ils contre-proposé ensemble ? La ligne commune fut en réalité l’exigence, sans faille, d’un retrait non négociable du CPE. Cette ligne a minima est plus riche qu’il n’y paraît... Car ce refus s’est appuyé sur une analyse du contrat comme relevant d’une logique dangereuse de fragilisation et de précarisation, pour la jeunesse d’abord, pour l’ensemble du salariat ensuite. Il s’est bâti plus globalement sur une analyse, partagée dans le mouvement social descendu manifester, qui démontre la cohérence libérale des attaques contemporaines contre le Code du travail et les droits acquis des travailleurs, et leur convergence accélérée. Or, ce faisant, cette position porte implicitement avec elle un second discours, plus ou moins fortement exprimé mais audible en tout cas : sur la légitimité de cette contestation de ces politiques libérales menées, au nom d’une défense de ces mêmes acquis d’une part, et au nom, d’autre part - et peut-être plus encore - d’une certaine vision active alternative de la société. En d’autres termes, la seconde moitié des années 1990, celle de l’apprentissage encore balbutiant de la lutte contre la « pensée unique », est révolue : l’affrontement de deux modes de pensée et d’analyse antagonistes, même chacun lui-même divers en soi, est acquis en principe. C’est un pas gigantesque ! Ainsi est bel et bien déboutée une certaine vision passéiste voire réactionnaire des forces de la gauche transformatrice dans laquelle la droite et une partie d’un certain establishment sont tentées de l’enfermer sans nuance (voir la table ronde dans ce même dossier sur le thème : « La France est-elle réformable ? »).

QuEL CONTENU ALTERNATIF ?

Tout n’est pas idéal pour autant, et la question du contenu alternatif en réalité en matière de politique de la jeunesse se pose avec acuité, au terme d’un relatif échec de quelque vingt-cinq années de politiques d’insertion dans l’emploi pour les jeunes (puisque les véritables premiers conglomérats de mesures et dispositifs datent du début des années 1980 sous les gouvernements de gauche). Dans la crise du CPE, le silence à ce sujet de la part des syndicats n’avait pas pour but d’occulter des divergences qui eussent été sinon malaisées à gérer. Certes, ce silence était stratégique : démonter l’offensive libérale passe par une certaine pédagogie du refus, surtout à l’orée d’une année de campagne électorale où le camp de gauche reste encore difficile à rassembler autour d’idées programmatiques communes.

Mais le problème tient bien aux politiques d’insertion des jeunes eux-mêmes. Ces politiques successives, qui ont multiplié les types de contrats, les démarches innovantes et les modalités d’intervention, et les types d’intervenants, depuis les années 1980, relevaient grosso modo d’une logique commune par-delà leur apparente disparité, à savoir « une approche radicalement différente du social, comparée à la période d’expansion : non plus simple gestion des conséquences de situations sociales relativement durables, inhérentes à la logique de fonctionnement économique, mais point d’appui temporaire à l’organisation d’un parcours inverse, du social vers la production, pour des catégories en difficulté d’intégration professionnelle, au gré des fluctuations de la conjoncture » (1).

C’est cette perspective même qui a changé. A nouveau, devant leur incapacité à tenir toutes leurs promesses, les contrats et dispositifs proposés tendent à ressembler à des palliatifs dans le cadre d’une simple gestion sociale des conséquences de la crise, ils évoquent un replâtrage d’urgence nécessaire, sans doute, mais une démission aussi vis-à-vis de l’enjeu de véritables politiques économiques productrices d’emplois. Contre ce constat désabusé montant parmi tout le mouvement social, y compris dans ses franges les plus convaincues initialement par ce type de politique d’insertion, l’urgence est bien à la construction d’un projet à nouveau globalisant, en guise d’alternative à cet éparpillement des mesures qui fait, objectivement et activement, le jeu de la déconstruction par les libéraux du droit du travail antérieur...

REPONSE GLOBALE

La recherche d’une réponse économique globale et cohérente est un des principaux défis de la période actuelle pour la gauche, impliquant des objectifs de long et moyen termes, une perspective transformatrice globale et des propositions de réformes concrètes, enfin des principes méthodologiques (démocratie, rythmes de transformation...). Dans ce cadre, deux éléments sont à mettre ici en exergue comme des avancées, des relatives nouveautés. D’abord, l’idée d’une cohérence de l’ensemble des parcours individuels de travail, de formation et de vie, telle que portée, notamment, par la CGT avec son concept de sécurité sociale professionnelle (voir Regards de mars 2006), continue de faire son chemin, et elle est apparue formulée de diverses manières par les anti-CPE. Elle a l’avantage, entre autres, de faire d’emblée le lien entre les revendications étudiantes et salariées, mais aussi de dépasser enfin la question non résolue des diplômes et de l’élévation générale des niveaux de qualification comme réponse réelle ou non au chômage (cette stratégie vaut individuellement. Mais vaut-elle collectivement comme réponse au non-emploi ?). Elle peut en outre servir à surmonter partiellement les divergences de la gauche française dans l’analyse des raisons, structurelles ou bien seulement méthodologiques, de l’échec de « l’économie européenne de la connaissance », dite aussi « stratégie de Lisbonne »... Des divergences qui recoupent en grande partie celles entre partisans, l’an dernier, du « oui » et tenants du « non » au traité constitutionnel européen ! Toutefois, la proposition de sécurisation des parcours professionnels reste insuffisante en l’état et ne peut occulter la difficulté plus globale pour le camp transformateur de penser la question des jeunes « casseurs », en articulation (complexe et partielle) aux « émeutes » d’octobre-novembre derniers dans les quartiers populaires : question tout à la fois de la désinsertion professionnelle, sociale et citoyenne ici posée, sur laquelle les commentaires et analyses tardent à se formuler clairement.

DROITS INDIVIDUELS

Deuxième élément nouveau porté notamment dans la crise du CPE, l’idée de droits individuels (à la dignité, à la liberté, au travail, à la formation, au respect...) continue de monter également. La naissance de cette dernière est à chercher ici plutôt dans la convergence des ONG au sein de la dynamique altermondialiste (droit à la santé, à la participation citoyenne, à l’éducation, à un environnement propre, etc.). Ces droits sont de plus en plus posés en termes de principes inaliénables et pierres angulaires sur lesquels rebâtir politiquement tout projet, comme axe stratégique de toute revendication, et répondent entre autres à la montée des individualismes et à un certain éclatement des stratégies collectives au profit d’une multiplicité croissante des parcours, voire des identités. Cela fut particulièrement visible dans le mouvement anti-CPE : exigence fortement exprimée de reconnaissance de la dignité individuelle, jugée bafouée par les propositions Villepin. Bref, malgré son absence de propositions alternatives concrètes immédiates et visibles en termes de chômage des jeunes, le mouvement anti-CPE a porté un contenu revendicatif fort et symptomatique d’évolutions nouvelles. Ce fut une autre de ses victoires.

K.G.

Paru dans Regards n°29, mai 2006

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