Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 16 décembre 2010

En tous genres

En ce mois de décembre, quatre films très différents qui travaillent sur les codes et les genres, en cherchant à déjouer les assignations : Holiday, Memory Lane, Le nom des gens et Fix Me

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Pas de côté

C’est sous le signe de l’écart que le nouveau film de Guillaume Nicloux se présente. Sur l’affiche d Holiday , au graphisme noir et rose, figure une biffure : la désignation générique « une comédie policière », barrée, devient « une comédie polisexe »... Auteur de polars sombres, le réalisateur fait un pas de côté s’emparant cette fois-ci des codes d’un sous-genre, le huis clos Cluedo, qu’il sexualise allègrement : «  Après La clef (2007), dernier élément d’une trilogie non préméditée et entamée avec Une affaire privée et Cette femme-là, je me suis mis à imaginer un film qui respecterait les principes d’un récit en huis clos jouant avec les codes d’un Agatha Christie vaudevillien : un hôtel, une énigme, des personnages insolites pris dans l’engrenage d’un crescendo comico-criminel. J’avais à la fois envie d’un univers inspiré du Cluedo et d’une histoire évoquant les traumas sexuels d’un couple dont les rapports amoureux et physiques seraient déterminants  », prévient le cinéaste, épaulé durant la phase d’écriture par l’écrivain Jean-Bernard Pouy, connu pour ses romans noirs et son goût pour l’Oulipo. Le couple en question : Nadine et Michel Trémois interprétés par les excellents Judith Godrèche et Jean-Pierre Darroussin : s’offre quelques jours dans un hôtel de charme, en compagnie de la belle mère (Josiane Balasko, une habituée des films de Nicloux). Le but des deux tourtereaux : reconstruire leur sexualité, en panne depuis des années. Rien n’est gagné pourtant : seize heures avant le crime, l’hôtel s’avère déjà sordide, peuplé de personnages déjantés : un gynécologue dépressif, une nymphomane agressive, une terrifiante femme de chambre (la très drôle Françoise Lebrun à contre-emploi), un nain en couple avec une femme qui écrit un livre sur l’échangisme animalier, un peintre repris de justice et proxénète, et surtout la fantomatique Eva Lopez, propriétaire des lieux très gender . «  C’est quoi votre clientèle en ce moment  ? » demande avec inquiétude Michel Trémois au barman. «  Du hors saison, comme vous  »... Sa femme, quelques instants avant, libérée par les vapeurs d’un sauna, lui avait fait cette optimiste confidence : «  Le sexe, c’est comme un enterrement vers le bas, vers la pourriture . » Bousculé par l’environnement fêlé de l’hôtel, le couple se laissera aller à une nuit orgiaque libératrice. Mais qui a donc tué Eva Lopez ? Est-elle un homme ou une femme ? S’agit-il d’un suicide ou d’un meurtre ?

Autres vacances
Memory Lane , le premier long-métrage de Mikhaël Hers : lauréat en 2009 du prix Jean Vigo du courtmétrage pour Montparnasse  :, est construit sur un flash-back. Une voix off masculine se souvient de cet été durant lequel lui et plusieurs de ses amis, âgés d’une vingtaine d’années, s’étaient retrouvés dans la ville de leur enfance, dans la banlieue ouest de Paris. Un moment de vacance propice à l’exacerbation de la sensibilité et des petits riens, traversé par une inquiétante étrangeté, par une menace diffuse (ici, la maladie, là, la folie)... Servi par de jeunes acteurs (Thibault Vinçon, Dounia Sichov, Lolita Chammah, Stéphanie Déhel, Thomas Blanchard), nouvelles têtes pour la plupart, ce film de bande se présente comme l’anti- Petits mouchoirs de Guillaume Canet. Memory Lane est une lente chronique (qui va à l’encontre de ce « Vite » inscrit sur le tee-shirt de l’un des personnages), nimbée d’un halo vaporeux, à la subtile indécidabilité. Accroché à un fil ténu, ce film équilibriste joue sur l’attente et la suspension. Cet été a-t-il vraiment existé ? Quel est son statut ? Est-ce le souvenir qui lui donne sa texture irréelle ? A qui s’adresse-t-il ? La présence des comédiens Didier Sandre et Marie Rivière, l’inscription des personnages dans la ville, les escapades urbaines aux frontières de la nature, ne peuvent manquer d’évoquer l’univers d’Eric Rohmer, mais sur un mode lointain, diffus, diffracté. Celui d’un conte d’été qui serait devenu conte d’automne.

Papiers d’identité

Déjouer les assignations et les identifications, montrer en quoi les apparences sont trompeuses, tel était sans doute le projet du premier film de Michel Leclerc, une comédie qui avait fait l’ouverture de la Semaine de la critique lors du dernier festival de Cannes. Le nom des gens met en scène la rencontre tonitruante entre Arthur Martin (Jacques Gamblin) et Bahia Benmahmoud (Sara Forestier, révélée par L’esquive d’Abdellatif Kechiche). Il est d’origine juive, fils d’une déportée ; elle est d’origine musulmane, fille d’un Algérien et d’une Française. Il est ornithologue pour l’Office français des épizooties ; elle enchaîne les petits boulots. Il a un air coincé de droite, mais est en fait jospiniste (Jospin himself lui rendra visite le jour de son anniversaire) ; elle, exubérante, les seins toujours à l’air, traque tout ce qui a l’air facho et, «  pute politique  », couche avec les mecs de droite pour les rendre de gauche, pour les «  niquer  » donc. Sous sa bonne volonté apparente, le film crispe, en venant lui-même à produire ce qu’il veut renverser : des clichés, assénés sur un mode décomplexé, et très sarkozyste finalement : le film en accouche d’ailleurs littéralement... A force de vouloir tout extravertir : les silences, les tabous, les non-dits, l’Occupation, la guerre d’Algérie, la pédophilie, etc. :, Le nom des gens se change en bouillie indigeste, glorifiant sur un mode naïf et on ne peut plus caricatural, la «  vitalité hybride  » des bâtards, promise à assurer l’avenir de l’humanité.

Un homme coupé en deux

A ce film qui donne mal à la tête, on préférera Fix Me ... une oeuvre sur les migraines de son réalisateur ! Raed Andoni est né en Cisjordanie en 1967, l’année où éclata la guerre des Six Jours. Situé entre documentaire et fiction, son premier film, dont il est aussi le protagoniste principal, n’est pas sans rappeler la veine autobiographique du réalisateur palestinien Elia Suleiman Intervention divine ) ou celle de l’Israélien Avi Mograbi Pour un seul de mes deux yeux ). Le film s’ouvre sur un examen médical : le personnage souffre d’atroces migraines mais son médecin de famille lui annonce qu’il est en bonne santé. «  Demande à notre Président ou à celui d’en face  »... Un pays occupé, et une tête coupée en deux, le spectateur a vite compris le parallèle. L’artiste ne tarde pourtant pas à confier ce qu’il déteste justement par-dessus tout : «  je pète les plombs quand les gens essaient de me coller une étiquette  » ; «  je refuse qu’on mette mon film dans une case  ».

Renfrogné, désabusé, le regard sombre, le cinéaste dont la vie s’est progressivement vidée ne croit plus à grand-chose. Ses rêves, ses enthousiasmes et ses certitudes l’ont abandonné. Il cherche aujourd’hui modestement à poser quelques questions, et avoue avoir du respect pour ceux qui disent «  peut-être  ». Mal à l’aise en famille, peinant à trouver sa place dans la société, Raed Andoni décide d’entreprendre une thérapie, filmée par une équipe étrangère derrière une vitre sans tain. Il revient sur son passé, en partie occulté, notamment sur l’année 1986 qu’il a passée dans la prison d’Hébron alors qu’il était militant, engagé pour la cause palestinienne. Cette quête, durant laquelle il interroge ses proches : qui se moquent volontiers de lui, de son film et de ses migraines :, est entrecoupée par de très belles séquences musicales (signées par le DJ français Erik Rug) qui accompagnent le cinéaste au volant, dans les rues de Ramallah. Pour se hisser progressivement jusqu’au niveau de la mer et proposer, mi ironique, mi-affectueux, un portrait de l’artiste en chameau.

Juliette Cerf

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