Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er octobre 1998

Energie

Denis Cohen

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Les directives européennes transposées en droit français permettraient aux plus importants clients d’EDF de choisir leur fournisseur. La CGT s’oppose donc à la marchandisation de l’énergie et au rabougrissement du service public.

Pourquoi vous opposez-vous à la directive européenne ?

Denis Cohen : Elle livre aux marchés financiers un secteur qui leur échappait. Elle est incompatible avec l’idée, portée par les nationalisations, de vente au coût de revient et d’unicité de traitement des usagers.30% de ceux-ci, les gros industriels, seraient immédiatement " éligibles ", c’est-à-dire qu’ils pourront choisir leur fournisseur d’électricité, EDF devant leur permettre l’accès au réseau. L’ouverture du marché permettrait des baisses de tarif en leur faveur, au détriment des usagers domestiques et des PME, qui resteraient captifs d’un service public privé de moyens. Les clients " éligibles " bénéficieraient de la sécurité d’approvisionnement et de l’aménagement du territoire que génère le service public, sans y contribuer. Cette déréglementation, partout où elle a été mise en place, a amoindri la qualité du service et augmenté les factures. Elle entraînerait la suppression de 500 000 emplois en Europe. Cette " marchandisation " de l’énergie a des effets catastrophiques. La démarche, portée par la Commission de Bruxelles sur le vieux continent, n’est en rien originale : tous les pays sous l’égide du FMI y sont soumis.

Pourquoi cet intérêt pour l’énergie de la part des marchés financiers ?

D. C. : Pour les perspectives économiques. Deux milliards et demi d’êtres humains n’ont pas d’électricité. Les prévisions de développement de la Chine et de l’Inde sont considérables. Les marchés financiers se sont longtemps détournés du secteur à cause du coût des investissements et de leur temps de retour (12 ans s’écoulent avant le couplage au réseau d’une centrale nucléaire). Aujourd’hui, les réseaux existent et les technologies de la cogénération et des turbines à gaz offrent, avec un prix du gaz artificiellement bas, un taux de retour d’investissement de trois ans, des bénéfices énormes. Enfin, les utilisateurs veulent des services nouveaux : gestion de l’éclairage public, modulation des tarifs des factures d’électricité des écoles, pour les communes ; systèmes de sécurité pour le gaz, de programmation de chauffage pour les usagers domestiques et les entreprises, etc.

EDF serait-elle maintenant en mesure de rendre tous ces nouveaux services ?

D. C. : Oui, EDF pourrait répondre à ces besoins nouveaux créateurs d’emplois mais on le lui interdit. Son activité s’arrête aux compteurs électriques selon le principe dit de spécialité. Merveilleuse occasion, pour Vivendi et la Lyonnaise des Eaux de s’intercaler dans ce créneau si l’entreprise nationale n’est pas en mesure de le tenir ! Lui permettre d’être à la hauteur de la demande est l’enjeu essentiel.

Ce principe de spécialité empêche EDF de se développer ?

D. C. : On lui interdit d’occuper ces créneaux multiservices qu’investissent les groupes privés. Mais surtout, faute d’investir dans son activité principale à cause de l’internationalisation de ses activités, EDF est déjà en sous-capacité ! On risque de manquer d’électricité cet hiver. L’incident survenu sur les nouveaux réacteurs l’a révélé. Avec 5% de la capacité du parc nucléaire en moins, les risques sont réels (1). L’immobilisme qui ligote EDF fera naturellement leur place aux concurrents privés. Le premier électricien du monde est mis dans la situation d’être dépassé par n’importe quelle entreprise qui produira avec des turbines à gaz ! Alors que la France n’a pas de ressources en gaz et que les émissions de CO2 dans l’atmosphère sont le principal souci environnemental à cause de l’effet de serre. La directive permettant la concurrence n’est pas tout. Les conditions de cette concurrence sont déjà créées. Comment les personnels si attachés à leur entreprise l’accepteraient-ils ?

Comment analysez-vous le positionnement actuel de la direction d’EDF ?

D. C. : Elle souhaite qu’EDF figure parmi la demi-douzaine de groupes multiénergie et multiservices qui domineront l’Europe dans dix ans et pense que ce résultat peut être obtenu en privatisant. La CGT est bien sûr favorable à l’essor de l’outil industriel mais pour faire du service public évidemment ! Nous ne voulons pas davantage de la stratégie qui consiste à garder un service public minimal pour la clientèle captive et à laisser le terrain des nouveaux services à la concurrence. Les deux optiques sont mauvaises. Quant au retard pris par EDF, le blocage des investissements en France serait-il prévu pour permettre l’installation du privé ?

Comment empêcherez-vous la transposition de la directive, prévue en février 1999 ?

D. C. : Nous avons quelques atouts. Les partis politiques qui se sont opposés à la directive européenne font partie de la majorité plurielle. Dans cette période de débat sur la construction européenne, quel contre-exemple que de déréglementer l’énergie ! L’opinion publique est déterminante.93% des Français ont une bonne opinion d’EDF. Nous utilisons notre droit d’alerte pour ne pas laisser brader un outil industriel aussi performant et d’un tel enjeu social. Nous avons lancé un questionnaire à 500 000 exemplaires. Tous ceux qui paient leur facture d’électricité ont un avis à donner sur l’avenir du service public. Ce sont eux les véritables propriétaires d’EDF-GDF. La détermination des salariés de l’énergie est décisive. On reproche aux salariés des industries électrique et gazière de produire plus cher. Plus cher que qui, puisque le même reproche est adressé à nos collègues anglais, allemands, belges ? Il s’agit en fait de réduire le "coût" du travail, c’est-à-dire les retraites, l’aide au logement, les droits syndicaux, les garanties collectives des personnels. Dans toute l’Europe, les salariés de l’énergie sont en situation de se battre. Une initiative commune se tiendra en novembre, sur le thème des coûts salariaux et de la réorientation de l’Europe de l’énergie. Et, dès octobre, nous lançons une grève.

Le marché de l’énergie en Europe est déjà déréglementé...

D. C. : Rien n’empêche les entreprises nationales d’agir dans un marché déréglementé. Nous demandons la mise à plat de la directive, néfaste à cause de l’éligibilité. Ce n’est pas un acte de guerre envers les autres nations ! EDF et GDF sont deux entreprises uniques au monde ; les directives remettent en cause leur existence. Il est naturel que la France et sa majorité posent la question de construire l’Europe autrement à partir de ces atouts. Cette spécificité peut constituer une chance pour l’Europe. Mais nous ne défendons pas EDF et GDF telles qu’elles sont. Nous voulons rénover, démocratiser, humaniser le service public. Nous luttons pour obtenir la baisse des tarifs d’EDF et de la TVA, l’instauration d’une " tranche sociale " gratuite pour les plus défavorisés. En bref, pour améliorer le service public, ce qui ne fera sûrement pas l’affaire de ceux qui lorgnent sur les dépouilles d’EDF !

Les pays européens ont privatisé leur secteur énergétique ?

D. C. : L’Europe de l’énergie existe depuis longtemps. Elle a toujours fonctionné avec des producteurs d’électricité différents, publics ou privés, des entreprises intégrées ou non, en situation de monopole public ou privé. La rationalisation économique et technique a prévalu ; les besoins considérables de financement et de recherche poussent à coopérer ; les échanges sont obligés du fait que chaque pays a adapté son outil énergétique à ses ressources naturelles. Comme chacun sait, elles sont inégalement réparties. L’Angleterre et les pays du Nord possèdent du gaz. La France n’a aucune ressource hormis son charbon, ce qui explique le choix du nucléaire. Cette diversité n’a jamais empêché le travail en commun. Ce qui change, c’est la transformation de l’énergie en une marchandise banale.

Parce que c’est un bien vital ?

D. C. : C’est un produit de première nécessité. Une politique énergétique se construit à long terme ; elle implique des choix de société structurants. Les mécanismes du marché cherchent par nature le court terme : ils conduisent à épuiser les ressources naturelles et à prendre des risques graves. Les lois physiques et techniques qui régissent l’énergie ne se plient pas aux mécanismes financiers. C’est la nécessité de rationaliser qui a entraîné l’existence des monopoles dans ce secteur, pour éviter les surcoûts d’investissement, les gâchis techniques, les risques industriels et écologiques. En 1945, 2500 entreprises privées ont été nationalisées pour aberration de rationalité. La Lyonnaise et la Générale ont été écartées. Leur retour n’est pas l’avenir. L’Europe aura à régler la question de la politique énergétique commune, ne serait-ce que pour des raisons d’environnement. Je pense que les entreprises de service public ont de l’avenir et contribueront à une Europe sociale.n

* Secrétaire général de la Fédération CGT de l’Energie.

1. 80% de l’électricité viennent du nucléaire, 4% des centrales charbon et fioul, 16% de l’hydraulique.

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