Accueil > économie | Par Amélie Jeammet | 1er mars 2007

Enjeux de campagne : Emploi, a-t-on vraiment tout essayé ?

L’emploi est la principale préoccupation des Français avant cette élection présidentielle. Quelles sont les propositions des partis politiques et des associations en matière de création d’emplois et de lutte contre le chômage ?

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En matière de lutte contre le chômage, on a tout essayé. » Quatorze ans après cette déclaration de François Mitterrand, le nombre de chômeurs culmine encore (voir encadré p. 22) à 2,5 millions et semble donner raison à l’ancien président de la République. Si ce n’est qu’en réalité, on n’a pas tout essayé. Toutes les mesures prises depuis trente ans (hors l’esprit des 35 heures) relèvent d’une analyse libérale, en termes de responsabilité individuelle et de coût du travail, et c’est celles que continuent de défendre la droite et, en partie, le PS. A l’inverse, le reste du programme du PS et la gauche de la gauche s’inspirent de la théorie macroéconomique keynésienne qui propose une conception globale du chômage. Dans ce cadre, pour l’éradiquer, il faut créer davantage d’emplois, ou diminuer le nombre d’actifs (par exemple en imposant aux jeunes un service civique obligatoire comme le proposent l’UDF et le PS). Mais cette dernière solution n’est plus très à la mode depuis que la retraite à taux plein est passée à quarante ans de cotisation. Il ne reste guère que le FN pour proposer de renvoyer les immigrés hors de France et les femmes à leurs fourneaux. Sans commentaire.

Mesures libérales

Les programmes de droite (et une partie du programme du PS) reprennent sans surprise les solutions libérales, prolongement des politiques actuelles. En premier lieu, il faut supprimer tous les dispositifs qui « désincitent au travail », les chômeurs sont des fainéants, c’est bien connu (1)... L’UDF propose de soumettre l’attribution des minima sociaux à une activité dans une association ou pour les collectivités locales, et le PS pense à la fusion du RMI et des minima sociaux dans un « revenu de solidarité active ». Il faut ensuite favoriser les entreprises, et l’UMP consacre 14 mesures sur 18 de son programme « économie » à la réduction de la fiscalité. Le raisonnement est simple : si on réduit les impôts des riches, ils investissent et créent des emplois. Mais il faut aussi pour cela « simplifier la réglementation actuelle, frein à la création d’emplois » par la création d’un « contrat de travail unique », et, comme le propose l’UDF, « promouvoir l’esprit d’entreprise dès l’école ». L’augmentation de la qualification des demandeurs d’emplois peut également s’inscrire dans une analyse libérale : plus ils sont qualifiés, plus ils sont rentables. Elle est un des grands points mis en avant par l’UMP, par l’UDF qui propose un « contrat formation emploi » pour les jeunes non qualifiés, et le droit à douze mois de formation professionnelle continue sans perte de salaire, par le FN qui suggère pour sa part de retirer aux LEP la formation professionnelle pour la confier aux entreprises, mais aussi par le PS à travers l’instauration d’un « capital individuel de formation » ou le PCF avec le développement d’un « service public de la formation continue ». Les partis de gauche sont ici cependant loin du libéralisme puisque cette mesure s’inscrit pour eux dans le cadre d’une lutte contre la précarité, via la création d’une « couverture professionnelle universelle », et la transformation des em-plois précaires en CDI (mesure défendue par tous les partis à la gauche du PS).

Le « coût » du travail

La première urgence pour les libéraux reste cependant de baisser le coût du travail. Depuis 1986, les politiques se sont attaquées au salaire socialisé (aux cotisations sociales), alors rebaptisé « charges qui pèsent sur le travail ». Cette réduction des cotisations patronales compensées par l’Etat est aujourd’hui généralisée à tous les bas salaires. Malgré l’inefficacité patente de cette mesure (2), plusieurs partis continuent de la prôner. L’UMP et le PS la teintent cependant, chacun à leur manière, d’un volet « social », puisque la première propose de « réserver (cette politique) aux branches qui font évoluer leurs grilles de salaires », et le second aux « entreprises en fonction de leurs efforts pour l’embauche et la durée des contrats de travail ». Le déplacement de l’assiette des cotisations sociales vers la valeur ajoutée (« TVA sociale ») et non plus la masse salariale est une autre solution de plus en plus populaire. C’est ce que proposent le PS et l’UDF. Cela ne change pas grand-chose aux ressources mais revient à réduire le salaire socialisé, en déplaçant le financement de la protection sociale sur l’impôt. On est toujours ici dans une économie de l’offre, qui favorise les employeurs et les incite : et non les contraint : à embaucher par des mesures ciblées.

À gauche, la RTT...

A l’opposé de la vision libérale, et donc à gauche, se trouve le point de vue d’une économie de la demande (macroéconomie), s’inspirant de la théorie keynésienne selon laquelle le chômage résulte d’une faiblesse de la demande, qui entraîne une faible augmentation de la production, et donc trop peu de créations d’emplois. Deux axes sont donc privilégiés : la croissance et le partage des emplois par la ré-duction du temps de travail (RTT). Cette dernière solution est celle des 35heures, qui, bien qu’elles n’aient pas porté tous leurs fruits du fait de leurs modalités d’application, de leur restriction aux seules grandes entreprises (8 millions de salariés), et de leur « assouplissement » en 2002, restent cependant la mesure qui a créé le plus d’emplois en trente ans. Une vraie ligne de clivage gauche/droite apparaît ici : la droite y reste catégoriquement opposée, tandis que la gauche réclame l’application de la RTT à tous les salariés (par la voie du dialogue social, pour Ségolène Royal, et la voie législative, pour les autres). Les Verts, le PCF, la LCR, l’Autre Campagne (3) et les Collectifs du 29 mai envisagent même la semaine de 32 heures, voire de 30 heures.

... Et la croissance

Si la croissance ne se décrète pas, aucun parti n’évacue cependant ce point : sans augmentation de la production, pas de création d’emploi et, même si les libéraux continuent de croire que ce sont d’abord les investissements qui stimulent la production, plus personne ne nie aujourd’hui la baisse catastrophique du pouvoir d’achat de pans entiers du salariat qui pèse lourdement sur la consommation des ménages, à laquelle est destinée la moitié des biens et services que nous produisons. Il apparaît alors indispensable de redistribuer les richesses en faveur des ménages. Mais, là encore, gauche et droite s’opposent sur la méthode. Pour la droite, l’idée est simple : « travailler plus pour gagner plus. » l’UMP propose de « permettre l’augmentation de tous les salaires par l’accroissement du temps de travail sur une base volontaire », et l’UDF d’augmenter la prime des heures supplémentaires à 35 %. A l’inverse, LO et la LCR réclament une augmentation immédiate et sans contrepartie des salaires, des minima sociaux et des cotisations sociales, et, a minima, toute la gauche s’entend sur une augmentation du SMIC à 1500 euros, à un petit détail près : c’est brut pour le PS (sur cinq ans, 5 % tout de suite) et le PCF (immédiatement), pour les autres, c’est net... On pourrait opposer à la gauche (et en particulier à l’extrême) qu’une politique d’augmentation massive du pouvoir d’achat des ménages les plus pauvres relancerait à n’en pas douter la consommation... de produits importés, et creuserait dangereusement notre déficit commercial. Mais ce serait oublier une des grandes raisons qui ont conduit des hommes politiques de gauche à vouloir construire la zone euro : aujourd’hui, les trois quarts de nos partenaires commerciaux appartiennent à cette zone, ce qui nous permettrait de conduire des politiques de relance coordonnées : si cela provoquait chez nous une augmentation massive des importations, la même politique conduite chez nos voisins pourrait entraîner une augmentation similaire de nos exportations, et le résultat serait alors gagnant-gagnant pour tout le monde. Une relance du pouvoir d’achat impose donc un accord politique avec nos partenaires européens. Ambitieux, mais la construction de la monnaie unique a montré que l’Europe est capable d’un énorme volontarisme politique.

Relancer la croissance par la consommation pour créer des emplois, certes, mais lesquels ? Certains partis se replient sur la notion de « gisements d’emplois » : conformément à la tradition libérale de vouloir tout marchandiser, l’UMP table sur le développement des services à la personne (reprenant ici le plan Borloo dont on a pu mesurer l’efficacité !), le PS y ajoute l’environnement, et l’UDF et le FN font confiance aux PME. Quelques partis ou plateformes se détachent cependant de la masse : les Collectifs du 29 mai insistent sur les emplois socialement utiles. Et les propositions de l’Autre Campagne, de la LCR et des Verts vont à cet égard encore plus loin : il s’agirait, à terme, de déconnecter le revenu du travail, par une augmentation des minima sociaux et des prélèvements obligatoires, pour libérer les activités hors-travail. Voilà qui déplacerait le problème du chômage. A.J.

1. Pour plus de détails sur les présupposés aberrants de la théorie économique libérale du chômage, nous renvoyons à l’excellent livre de Laurent Cordonnier, Pas de pitié pour les gueux, Liber : Raisons d’agir, Paris, 2000.

2. Pour un bilan, voir Sébastien Chavin, « Les charges sociales sont l’ennemi de l’emploi », in Les éconoclastes. Petit bréviaire des idées reçues en économie, La Découverte, Paris, 2004.

3. Voir l’invité de la rédaction, Regards, février 2007.

Chiffres du chômage, intox ?

Le report après l’élection présidentielle de l’enquête Emploi 2006 de l’Insee, dont la publication était prévue en mars, a fait grand bruit. En 2006, le taux de chômage serait en fait de 9,2 % de la population active selon l’Insee, alors que le gouvernement l’établit à 8,7 %. Pourtant, comme l’estime Eric Heyer, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) qui s’exprimait sur les chiffres du chômage (1), « il y a toujours eu un écart entre l’enquête Emploi et les chiffres du ministère du Travail ». Pour Pierre Concialdi, membre du collectif « Autres chiffres du chômage » (ACDC), « la difficulté [de l’enquête Insee] n’est pas nouvelle ». Et n’aurait pas dû entraîner un report, quelques précautions supplémentaires tout au plus. Même Jean-Pierre Revoil, directeur général de l’Unédic, n’aurait pas été choqué par « un chiffre provisoire ». L’Insee aurait pu donc s’épargner une telle publicité...

Au-delà de la polémique, la véritable question serait plutôt : de quoi parle-t-on ? Du nombre de chômeurs selon l’ANPE ou au sens du Bureau international du travail (BIT) ? Des demandeurs d’emploi de catégorie 1 : qui cherchent un CDI et n’ont pas travaillé plus de 78 heures dans le mois : ou de l’ensemble des « inactifs » ? Cette multitude de possibilités fait dire à Jean-Pierre Revoil : « Quand on me demande combien il y a de chômeurs, je réponds : « Combien en voulez-vous » » Car chacun y va de son chiffre, le plus arrangeant si possible.

« Il est absurde de réduire le chômage à un seul chiffre. C’est un peu comme si on réduisait l’économie au seul prix du baril de pétrole », note Pierre Concialdi. En fait, c’est la réalité des chômeurs qu’il convient de mieux appréhender : ceux qui cherchent un emploi et n’ont aucun travail, certes, mais aussi les RMIstes non inscrits à l’ANPE, les seniors dispensés de recherche, les jeunes en formation ou encore les demandeurs d’emploi à temps (très) partiel. Au total, on comptabiliserait 4,5 millions de personnes sans travail stable contre 2,2 millions de chômeurs officiellement. Et Pierre Concialdi de conclure : « Il existe un halo d’emplois précaires et de chômeurs travailleurs. On ne peut plus éluder ce problème. Il y va de la crédibilité des politiques publiques de l’emploi. » Manuel Jardinaud

1. Table ronde organisée le 30 janvier dernier par l’Association des journalistes de l’information sociale (Ajis).

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