Accueil > Société | Par Jackie Viruega | 1er janvier 1998

Enseignement

Entretien avec Monique Vuaillat

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Voir aussi Court métrage pour l’école, Ouvrons le débat Que veulent les enseignants ? Pour leur principal syndicat, la FSU, on ne résoudra pas les problèmes de la formation en dénigrant le système éducatif, mais en le rénovant et en gardant ses acquis. Pas tout à fait en accord avec leur ministre de tutelle !

Le congrès de la Fédération syndicale unitaire (FSU) à laquelle est affilié le Snes, s’est déroulé à Toulouse du 8 au 12 décembre. Représente-t-il une étape importante ?

M. V. : Ce congrès, le deuxième, est intervenu alors que la FSU est la première fédération de l’éducation, de la recherche et de la culture et la première de la fonction publique d’Etat. Les effectifs de tous les syndicats qu’elle regroupe ont augmenté de 5% à 15%. Le SNCS (chercheurs) a voté à 85% son affiliation à la FSU. C’est une fédération en bonne santé. Elle a obtenu que la révision de la loi Falloux soit stoppée en 1994, a participé aux mouvements contre la politique de rigueur du gouvernement précédent, a oeuvré à rapprocher les sept fédérations de fonctionnaires, mené des grèves dans l’unité, participé au mouvement social de 1995. Les conditions politiques sont désormais différentes. Y aura-t-il des réponses aux attentes des élèves et des personnels, un nouvel élan donné au service public, la participation des fonctionnaires aux projets de réduction du temps de travail, un nouveau souffle pour les salaires (beaucoup d’entre eux sont en deçà du Smic !), et enfin, la résorption de la précarité ?

Que proposez-vous pour l’école ?

M. V. : Réaménager la réforme des lycées, qui n’a que trois ans, en gardant les différentes séries des bacs mais en les rééquilibrant (par exemple donner un enseignement scientifique mieux adapté au bac L). Mettre en cohérence les enseignements communs et les enseignements des spécialités des différentes séries, améliorer les contenus et les programmes, faire davantage appel à la réflexion et au sens critique des élèves, les inciter à être plus actifs. Nous proposons d’affiner le projet éducatif, de la maternelle à l’université, mais sur la base d’un diagnostic totalement différent de celui du ministre de l’Education nationale. Non, le système éducatif n’est pas délabré. Il a enregistré des progrès réels, dont le plus significatif est la hausse du nombre de bacheliers : 30% à 65% d’une classe d’âge en quinze ans.

Des problèmes subsistent. Ils tiennent essentiellement à ce que l’afflux massif de jeunes dans l’enseignement secondaire et les premières années du supérieur, (car il y a longtemps que tous les enfants sont scolarisés dans le primaire), cette " massification " ne s’accompagne pas d’une réelle démocratisation. Même si toutes les couches sociales en ont bénéficié, des inégalités importantes subsistent et ont même tendance à se creuser. Un fils de cadre supérieur ou de professeur a bien plus de chances qu’un fils d’ouvrier de poursuivre un cursus scolaire et universitaire. Les enfants défavorisés socialement et culturellement sont plus souvent que les autres en échec scolaire.

Ainsi, au collège, et c’est un des problèmes épineux à résoudre, 7% à 10% des élèves sont en grandes difficultés et pratiquement marginalisés. Ils ont besoin d’une aide, pédagogique, sociale, et même matérielle, que le service public pourrait leur offrir si les conditions étaient requises : une prévention dès la maternelle, une prise en charge spécialisée dès qu’une insuffisance de langage et de vocabulaire est constatée, un soutien tout au long de la scolarité pour éviter que les retards se cumulent et ne se soient " fossilisées " à l’arrivée au collège.

Le collège n’est pas aujourd’hui en mesure de répondre. Le rattrapage de ces retards requiert une intervention pédagogique individualisée, qui suppose des méthodes adaptées, des formations spécifiques pour les personnels, un encadrement pédagogique et éducatif spécialisé, des enseignements enrichis. Croire que l’échec scolaire sera résolu par le brassage d’élèves de tous les niveaux relève de l’utopie. Les difficultés que créent les effectifs déjà trop lourds des classes de collèges et de lycées le prouvent abondamment. Quant à la formation continue du personnel sur le temps de travail, dont les moyens sont déjà ridiculement limités, elle est fortement menacée par le ministère actuel.

Deuxième problème : les difficultés que rencontrent une partie des élèves qui arrivent en seconde au lycée. Ils manquent des connaissances et des méthodes qu’ils auraient dû acquérir au collège. Le taux de redoublement est de 17% à ce niveau. Le réapprentissage des notions de base ne peut se faire que par petits groupes de travail, ce qui exige le dédoublement des classes, des effectifs moins lourds.

Quelles sont les mesures annoncées par le ministre ?

M. V. : En dépit de leur caractère changeant, les déclarations du ministre dessinent un affaiblissement du caractère national de l’éducation. Ce dernier est pourtant le garant des valeurs républicaines : l’égalité dans l’accès aux connaissances, l’enseignement pour tous sans discrimination sociale ou selon les origines. Cet affaiblissement du service public se ferait au profit d’une autonomie accrue des établissements, ce qui risque d’accroître les inégalités entre eux et de déboucher à terme sur un système concurrentiel, avec des établissements bien dotés dans les beaux quartiers et le renoncement aux ambitions culturelles dans les quartiers défavorisés. La transformation des chefs d’établissement en " chefs d’entreprise " ne libérera certainement pas l’initiative des enseignants. Comment, en effet, garantir la sérénité dans l’exercice de nos professions si la carrière et l’affectation des personnels dépendent de chefs locaux soumis en direct à toutes les pressions ? Cette bureaucratie délocalisée se situe aux antipodes d’une logique de service public.

M. Allègre n’a pas rompu avec une politique budgétaire marquée par le diktat de la réduction des dépenses publiques et du nombre de fonctionnaires. La rentrée 1998 prévoit la suppression d’enseignements actuellement donnés, comme les options (langues vivantes) dans les lycées, et l’option technologique en collège, et la suppression des troisièmes et quatrièmes technologiques au collège.

Ces classes technologiques concernent-elles beaucoup d’élèves ?

M. V. : Grâce à ces classes de quatrième et de troisième technologiques et grâce à l’option technologique, grâce aux pédagogies mises en oeuvre, des élèves en difficultés peuvent se remotiver, rattraper leur retard, poursuivre leurs études au lycée d’enseignement général parfois, mais surtout au lycée technique et au lycée professionnel. Un grand nombre d’entre eux réussit aussi un bac professionnel ou un bac technologique, qui ouvre la voie à un BTS ou un DUT. Cette filière n’est pas un ghetto, mais un gage de réussite pour beaucoup, une vraie filière qui débouche sur des qualifications et des métiers. Mépriser ces enseignements technologiques relève d’une conception élitiste. Si on les supprime, quel sera l’avenir de ces élèves ?

Comment jugez-vous les relations des enseignants avec les parents d’élèves ?

M. V. : Les parents sont préoccupés par l’avenir de leurs enfants dans une Europe qui compte 19 millions de chômeurs. Nous les comprenons et partageons leurs angoisses. Les attentes des familles sont légitimes. C’est pourquoi, en jouer et détourner leur mécontentement sur les enseignants qui font tout ce qu’ils peuvent pour faire réussir leurs enfants, est indécent et dangereux !

Le remplacement des enseignants absents ? Les reconversions pour certains d’entre eux ? Les parents mieux associés à la vie scolaire ? Une meilleure prise en compte du travail scolaire pour les examens ? Mais c’est ce que demande le Snes depuis des années ! Qui est responsable si ce n’est pas fait ? Le ministre est populaire dans les sondages ? Qu’en pensent vraiment les parents d’élèves ? Eux sont sensibles à ce que font les enseignants ! Une transparence accrue est nécessaire entre les familles et les enseignants. L’information sur le milieu familial et social rend évidemment compréhensible le comportement de l’enfant, surtout l’échec scolaire. Il y faut des moyens accrus, un travail d’équipe, un rôle plus important des assistantes sociales, des infirmières... Que faire face à l’absentéisme des élèves, à l’insu de la famille mais quelquefois avec sa caution ? Ce sont des problèmes auxquels les enseignants sont confrontés tous les jours et qu’ils souhaitent pouvoir résoudre avec les familles.

Que pensez-vous des " petites phrases " du ministre de l’Education ?

M. V. : Son attitude exprime du mépris à l’égard du syndicalisme majoritaire et consiste à lui contester son rôle de force de proposition pour contribuer à une politique éducative, à ignorer toute concertation, à refuser tout débat contradictoire. Le dialogue n’a pas lieu avec les représentants des personnels, mais seulement avec les personnes que choisit l’équipe d’universitaires qui est au ministère et qui décide dans le secret. Cette manière d’agir cherche à cantonner les forces syndicales dans la stricte défense des intérêts des personnels. Or, le syndicat intègre l’expertise professionnelle indispensable. En politique de santé publique, ne prend-on pas en compte les pratiques et les recherches médicales et hospitalières ?

Les enseignants attendent des réponses de la part du ministre. Son discours populiste n’a rien à voir avec la citoyenneté prônée pour les jeunes. On nous parle de morale civique ? La morale ne consiste pas pour un ministre à diriger par l’injure, le dénigrement et le diktat ! Elle exige la vérité sur l’état du système éducatif et le travail effectif des personnels : si la France compte 2 millions d’étudiants, ce qui est un succès, elle le doit au travail des professeurs du secondaire. Les enseignants font l’éducation des élèves à la citoyenneté tous les jours et dans toutes les disciplines. Ce n’est pas à raison d’une semaine par an qu’on apprend la tolérance, le respect de l’autre, l’écoute, le débat, c’est un travail au quotidien. Pour l’assurer dans la sérénité, nous avons besoin de moyens, pas de flatteries ni d’insultes.

* Secrétaire du Syndicat national de l’enseignement du second degré (Snes).

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