Accueil > économie | Par Marion Rousset | 1er mars 2006

Entreprises culturelles

Le monde du travail est de plus en plus présent dans la création. Théâtre, roman, cinéma, des discours, des voies multiples de compréhension de ce monde, une autre manière d’élargir le débat.

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Trois romans, une pièce de théâtre, un documentaire. Cinq regards braqués sur le travail. Et autant de voix singulières qui, malgré tout, se ressemblent un peu, composant une polyphonie cynique et désabusée. Depuis le début de l’année, l’allergie au monde de l’entreprise a fait une poussée significative dans le champ de la création. Des cadres catapultés au guichet de l’ANPE, un plombier harcelé, une créatrice au bout du rouleau, un commercial chargé de rédiger des lettres de licenciement poétiques mais fermes, une femme de ménage obligée d’accélérer ses coups de balai pour donner des soins, pendant son temps libre, aux personnes âgées de la maison de retraite qui l’embauche, des salariés arrêtés par leur médecin qui ne retourneraient au turbin pour rien au monde... Les auteurs de ces histoires semblent s’être donné le mot. Un sentiment de lassitude traverse, à des degrés divers, toutes les catégories socioprofessionnelles. En toile de fond, un même dégoût des méthodes de management modernes, jusqu’à saturation. Une usure. Un lent anéantissement des forces vitales. Parfois, un espoir de renaissance. Parfois, rien qu’un trou sans fin. Une plongée en enfer. Comme si la compétitivité et la précarité, en devenant la norme, avaient achevé de désenchanter le travail.

Rapports de force

Nan Aurousseau et Louise Desbrusses viennent de publier leur premier roman. L’Italien Andrea Bajani en est à son troisième. Les personnages qu’ils ont imaginés n’ont a priori rien en commun. Le plombier de Bleu de chauffe, la créatrice de L’argent, l’urgence et le commercial de Très cordialement évoluent dans des univers aux antipodes les uns des autres. La CCRAMPS (Chauffage couverture rénovation anciennement Maurice Paquez sanitaire) est une entreprise miteuse dirigée par un patron crapuleux. « Un petit homme suave d’une quarantaine d’années assez rond à l’extérieur mais géométriquement pourri et sans pitié à l’intérieur. » Nan Aurousseau plante son récit dans un décor viril où fusent les blagues graveleuses et règne la loi du talion. Les ouvriers brutalisent ceux qui les ont brutalisés, le maître de chantier, le chef intérimaire, l’architecte ou les jeunes des cités délabrées sur lesquelles on les envoie. « Il fallait faire attention une fois dehors parce que les grands containers en plastique qui servaient de poubelles, propulsés par de brutales bourrasques, s’envolaient soudain malgré leurs cent cinquante kilos d’inertie. Si par malheur vous vous trouviez à cet instant sur leurs trajectoires azimutées, vous étiez bon pour l’hôpital, voire pour la morgue. » A mille lieues de la violence physique et des petites magouilles, l’entreprise de Louise Desbrusses est un mastodonte aseptisé, lisse et terne, avec ses vigiles, son badge à l’entrée, ses tourniquets et sa machine à café. Les rapports de force sont plus insidieux. « Nul ne se cache de vous observer, de vous soupeser, de vous évaluer. Vos vêtements, votre coiffure, votre (absence de) maquillage, les femmes. Votre bouche, vos fesses, vos seins, les hommes. » Dans cet « immeuble de verre et de métal avec un nom de fleur », où s’affairent Chemise bleue et Costume si bien taillé, une femme perd pied. Le héros d’Andrea Bajani, lui, accepte les règles du jeu. Des règles d’autant plus cruelles qu’elles sont dictées le sourire aux lèvres, toujours avec amabilité. Mieux, il participe. Ses lettres de licenciement bouleversantes d’amour et de compassion lui valent le surnom de Killer. Dans cet établissement, pas de vagues. On ne vire pas les salariés, on les remercie. On regrette d’avoir à le faire. On leur dit bravo pour les services rendus. On passe son temps à féliciter ceux qui partent, et aussi ceux qui restent. Parce que « les gens sont un peu plus heureux si on les valorise, peu d’argent mais beaucoup de valorisation ».

Le salariat comme aliénation

Les uns sont cadres, l’autre ouvrier. L’une est artiste, l’autre commercial. Ces trois personnages ne parlent pas la même langue, ils n’ont ni les mêmes codes ni le même porte-monnaie. Mais tous vivent le salariat comme une aliénation, un oubli de soi, une violente désintégration des idéaux. « On n’est jamais mieux asservi que par soi-même et c’est pour cette raison que le travail salarié m’a toujours fait chier », cogite Dan, le plombier de Bleu de chauffe, accusateur : « C’était cette merde de système du profit qui créait les séparations, qui les accentuait, qui poussait les hommes à la faute en leur tenant constamment les narines sous l’eau. » Tandis qu’il se laisse lentement glisser vers la folie, assailli par la vision d’un colt tournoyant au-dessus de sa tête, la créatrice de L’argent, l’urgence sombre dans l’apathie. Quant au commercial de Très cordialement, après avoir longtemps servi la soupe, il se décide enfin à retourner ses talents littéraires contre son supérieur hiérarchique, le directeur du personnel, avant de s’envoler vers une destination forcément paradisiaque. La vie ne peut être qu’ailleurs, loin, très loin de l’entreprise. Et ce, quel que soit le métier exercé. Personne n’est épargné.

Pathologies de la pression

Elucubrations tragi-comiques de romanciers torturés ? Malheureusement, non. Le documentaire de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil : Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, en salles depuis le 8 février : prouve, avec justesse et sobriété, que la fiction rencontre la réalité. Tour à tour, une gérante de magasin, une ouvrière à la chaîne, un directeur d’agence et une femme de ménage proclamée aide-soignante racontent, dans le huis-clos d’un cabinet médical, comment ils en sont arrivés là. Comment une ouvrière peut avoir l’impression de devenir une machine à force d’accélérer la cadence, ou comment un cadre finit par éclater en sanglots à la vue des colonnes de chiffres qui s’affichent toutes les semaines sur son écran d’ordinateur, pour lui rappeler sans cesse ses objectifs. « Ça ne me paraissait pas jouable. J’ai craqué. J’ai chialé. » Devant toute l’équipe. De dépressions en arrêts de travail, ces personnes sont brisées. « Les protagonistes se parlent, d’une situation à l’autre, sans le savoir. Et cette parole transversale révèle ce qui se passe à l’extérieur, dans le monde du travail », commentent les réalisateurs. Face à face, il devient possible de dire ce qu’on passait sous silence. Cette souffrance qu’on n’osait pas révéler. Difficile de se plaindre, sans passer pour un ingrat, quand on a la chance d’avoir un CDI. Et pourtant, la pression néolibérale qui pèse sur les plus précaires s’exerce aussi sur les salariés, au point de générer des pathologies. « On me disait que j’étais plus capable. Je ne vois pas leur intérêt... Humilier des gens comme ça », souffle cette ancienne femme de ménage en dépression depuis un accident de travail. Division des tâches, augmentation des cadences, système d’évaluation, éviction des anciens et des valeurs qu’ils représentent, humiliation, chantage, intimidation, menace... Tous disent à demi-mot les effets dévastateurs de ces nouvelles formes d’organisation du travail sur la vie privée et l’image de soi.

Bourreaux-victimes

A Montreuil, les comédiens de la compagnie Sentimental Bourreau incarnent des cadres au chômage dans un spectacle inspirée de la pièce du dramaturge allemand Urs Widmer Top Dogs (chiens de race, NDLR), publiée dans les années 1990. La mise en scène joyeusement mordante de Mathieu Bauer s’attache à montrer le désarroi de ceux qui avaient tout et qui ont tout perdu. Il a nourri sa réflexion d’un travail d’ateliers réalisé avec des demandeurs d’emploi. Derrière l’hypocrisie, c’est un véritable champ de bataille, avec ses vainqueurs et ses perdants, qu’il donne à voir. « Le texte est une critique claire et nette des pratiques de licenciement. Il plante des personnages fracassés, aliénés, à la limite de la schizophrénie », raconte le metteur en scène. Des personnages bien plus antipathiques que ceux qu’il a rencontrés pendant les stages. Le spectacle ne verse pas dans l’angélisme. Les individus hors course, les laissés-pour-compte de cet univers brutal où les hiérarchies et l’obligation de résultats minent les rapports sociaux, ne sont pas des enfants de chœur. « Ils étaient en position de force, jusqu’au jour où ils se sont retrouvés exclus d’un système qu’ils avaient soutenu. » Avant de devenir victimes, tous ont été bourreaux...

/D’actualité/

/Les romans/

/Nan Aurousseau, Bleu de chauffe, Stock, 2006/

/Louise Desbrusses, L’argent, l’urgence, POL, 2006/

/Andréa Bajani, Très cordialement, Panama, 2006/

/Le documentaire/

/Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil,/

/en salles le 8 février 2006/

/Le spectacle/

/Top Dogs, création théâtrale et musicale de la compagnie Sentimental Bourreau, mise en scène de Mathieu Bauer, du 6 au 28 mars 2006 au Centre dramatique national de Montreuil. Salle Maria-Casares,/

/63 rue Victor-Hugo, métro Mairie de Montreuil. Réservations : 01 48 70 48 90. Une rencontre-débat intitulée « Les cadres à l’épreuve du nouveau capitalisme » aura lieu le 16 mars à l’issue de la représentation avec/

/Mathieu Bauer, Luc Boltanski, Christophe Dejours et les cadres ayant participé aux ateliers. Le film réalisé lors des ateliers, Portraits de cadres au chômage, sera diffusé au cinéma Le Méliès à Montreuil le 17 mars/

/à 20h30./

/Et aussi/

/Cinéma/

/Sauf le respect que je vous dois, film de Fabienne Godert, en salles depuis le 15 février./

/Théâtre/

/Six mois au fond d’un bureau, du 2 au 4 mars au/

/Centre des bords de Marne, Le Perreux-sur-Marne (94) et du 10 au 26 mars à la Cartoucherie de Vincennes./

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