Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er mars 1998

Entretien avec Daniel Picouly

Ils ont du succès...donc ils sont suspects. Daniel Pennac et Daniel Picouly sont des phénomènes éditoriaux. Les libraires les adorent. Ils font rater leur station aux usagers du métro... Ils sont profs. Ils sont sympas. Plutôt de gauche, ils viennent du polar. Ils s’expriment bien. Ils sont amis. Ils écrivent l’un et l’autre sur des thèmes similaires : l’enfance, la banlieue (ou Belleville), en tout cas des quartiers populaires, métissés, colorés, cosmopolites. Bref, la réalité sociale est leur terrain de jeu favori. Leur credo : nous donner du plaisir sans tomber dans la mièvrerie. A défaut de celle du succès, auraient-ils trouvé la recette du bonheur ? Coup d’envoi avec Daniel Picouly...passionné de foot et dribbleur de mots.

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Avez-vous été étonné par le succès du Champ de personne (1) ?

Daniel Picouly : Evidemment. Qu’est-ce que c’est, le Champ de personne ? C’est l’histoire d’un petit beur (de gueule) et de sa famille dans les années soixante. Et cela a fait trois-cent cinquante mille ventes : soit un million de lecteurs qui se passionnent pour son itinéraire ! Une adhésion à une histoire comme ça, en pleine France de la fin 90, c’est étonnant... Je suis parti d’un postulat, d’un parti-pris : rendre compte d’une réalité sociale, mais à partir du bonheur. C’est ce que j’ai vécu. C’est ma réalité. Mon hommage à mes parents. Cette identification massive à un môme métis venu d’un milieu ouvrier de la part de gens de milieux complètement différents a aussi surpris les professionnels de l’édition. Chaque lecteur a fait ce qu’il voulait de ce livre. Les gens se l’approprient. Petit à petit, je me suis aperçu que ce roman ne m’appartenait plus.

Depuis ce succès, vous êtes catalogué dans la catégorie " littérature populaire ". Qu’en pensez-vous ?

D. P. : Qu’il s’agit encore d’une étiquette mais que j’en suis fier. Mon intention est de créer des niveaux de lecture différents. Pas seulement d’écrire pour les gens d’où je viens. Quand on me dit : " ça devait couler sous la plume, votre style est simple ", sous-entendu compréhensible par tous, les gens ne savent pas que j’ai recommencé cinquante fois tel ou tel paragraphe. Je trouvais que les écrits destinés, a priori, au public dit populaire, n’étaient pas terribles. Que ce soit le style ou la démagogie qui consiste à se mettre à leur " niveau "...

Justement, certains critiques (2) vous accusent de démagogie, d’être " bien-pensant ", " effroyablement sympathique "..." tendance gauche humaniste " (...) " le roman de Picouly exploite sans vergogne tous les artifices de la nostalgie baby-boomesque ". Que répondez-vous à ces accusations ?

D. P. : Je m’y attendais. Les critiques qui nous accusent, Pennac et moi, d’être trop gentils, politiquement corrects...posent en préalable que nous saurions ce que les gens veulent - par des études, je suppose... Ce serait donc une sorte de marketing littéraire. Je pense que la littérature dite populaire n’est pas synonyme de médiocrité, de facilités. Il ne faut pas avoir peur de concevoir une structure complexe. Il y a des mômes qui m’ont écrit : " Mon professeur m’a obligé à lire votre livre. Au début, je le trouvais compliqué parce que ça ressemble pas aux autres livres "... Quel compliment ! Ces lecteurs ont autant de valeur que les dix critiques littéraires parisiens qui nous allument, non ! ? J’espère écrire des livres qui ouvrent l’esprit de certains. C’est une des idées fortes de la littérature populaire. Il ne s’agit pas seulement d’une question de milliers d’exemplaires vendus. Certains veulent nous faire passer pour des écrivains du bon sentiment.

Des progressistes politiquement corrects...

D. P. : En un mot de la sous-littérature ! Selon le postulat qui veut qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments... Je pense que ces critiques ont été embarrassés par certaines scènes. Quand je raconte que les huissiers voulaient tout le temps nous exproprier, nous virer, j’imagine que cela ne les touche pas, parce qu’ils n’ont jamais vécu ça. Je le raconte avec le sourire parce que c’est comme ça qu’on vivait. Mes parents étaient des gens conscients. Mon père était syndicaliste. Cela ne l’amusait pas de se faire jeter comme un malpropre ! Quand on fait du Zola, on dit que c’est bien : parce que les ouvriers sont malheureux. Ils souffrent et ça se termine mal. Parfait. C’est dans la logique des choses. Les bourgeois sont contents. On tente d’évacuer le politique. La radicalisation. Ces critiques ne lisent qu’une certaine littérature, officielle, classique, propre sur elle. Lorsqu’on me reproche d’utiliser le parler populaire, c’est comme si on reprochait à Pagnol de reproduire le parler marseillais ou à Audiard d’utiliser le langage du titi parisien... On méprise les prolos, en général, donc on attend une certaine littérature d’eux.

On prend votre absence de gravité pour de la futilité...

D. P. : C’est ça. Nos livres, à Pennac et à moi, sont souvent drôles, je crois. Or, la gravité est, semble-t-il, devenue l’étalon de la qualité intellectuelle. Si t’es léger, t’es trop facile ! Si t’es souriant, c’est louche ! L’humour est pourtant très présent dans la rue, dans la vie. On assiste à un terrorisme de ce pathos intellectuel. La plupart des livres publiés dans le triangle d’or : Saint-Germain-des-Près-VIIe arrondissement, sont basés sur des signes littéraires. Leurs écrivains manient bien la syntaxe, ils font de bonnes conjugaisons - qui sont la reproduction de ce qu’ils ont appris. Mais ils ne font aucune recherche, ne tentent rien, n’avancent pas. Ils se reconnaissent entre eux, s’auto-congratulent, s’écrivent de bonnes critiques. Se renvoient l’ascenseur. Ils vivent dans un espace très restreint et ça leur suffit. Ils ont l’impression d’exister puisqu’ils ont les rênes en main. Ils sont proches du pouvoir. Ils s’auto-suffisent. Tout ce qui vient de dehors n’entre pas dans leurs signes de reconnaissance, alors ils se foutent que les " barbares " existent, même s’ils sont des millions. Combien de fois ai-je entendu : " Moi, je ne lis pas les best-sellers ! " Dès qu’on vend des livres, on est forcément mauvais. C’est du snobisme intellectuel. J’ai écrit trois polars, purs et durs. Je sais ce que c’est que de cogner (3).

A " la Marche du siècle ", on vous a vu regretter que les jeunes des banlieues ne soient pas présents sur le plateau de FR3... Et Jean-Marie Cavada de vous répondre que les jeunes des cités ne savaient pas s’exprimer... Vous évoquez souvent l’importance du langage pour éviter l’exclusion.

D. P. : C’est fondamental. C’est là-dessus qu’on nous juge, les banlieusards. Il ne faut pas avoir peur des mots. Quand j’étais môme, ma référence, c’était Proust. Rien à voir avec mon milieu, hein ! ?... Je considérais que ce type me respectais parce qu’il montait la barre très haut, qu’il voulait m’apprendre, au sens intellectuel du terme. J’étais preneur d’une langue qui me fasse progresser. Je ne voulais pas lire des livres écrits comme on parlait tous les jours chez moi. Mon but a très tôt été de m’approprier la langue des autres. La langue du pouvoir. C’est ce que je dis toujours à mes élèves : parler l’argot et/ou le verlan, pourquoi pas, mais pas seulement. Utiliser l’argot plus le bon français, ça c’est une richesse ! Finalement, dans mes livres, il y a peu de gros mots. Je refuse d’écrire la langue qu’on attend des prolos ! Il ne faut pas tomber dans ce piège. Cette langue de la rue, des milieux populaires, elle n’est acceptée par les bourges que dans la mesure où elle ressemble à ce qu’il croient connaître de cette langue. On fustige la violence des jeunes des cités, mais on oublie la violence exercée sur eux par la société. Celle qui possède le beau langage...

Avez-vous l’impression d’écrire des livres politiquement engagés ?

D. P. : Ce n’est pas si simple. Mais, d’une certaine façon, oui. Mon père était à la CGT. Il s’est fait exclure du Parti communiste à Orly... Je milite à ma façon : en écrivant des livres, en enseignant en banlieue. Daniel [Pennac, NDLR] n’est pas du même milieu que moi. Il a dû faire une démarche culturelle. Son adhésion aux idées de gauche, il se l’est créée. Il possède la culture de son milieu (bourgeois, militaire) mais il a le coeur. C’est dans ses fibres. Il s’est immergé dans le milieu populaire, à Belleville. J’enseigne le français en banlieue, dans un lycée technique BTS force de vente... Pas de danger que je prenne la grosse tête ! Mon engagement, il commence dans la vie de tous les jours. Ne pas laisser passer le moindre propos raciste dans un bus, par exemple. Il faut les tenir en respect les fachos. S’ils sentent qu’ils sont autorisés à le faire, ça devient dangereux. Soyons vigilants. Finalement, c’est plutôt rassurant de voir que des milliers de gens lisent nos livres. C’est comme aller à une manif : on se sent moins seul...

1. Livre paru en 1995.

2. Pierre Marcelle, dans Libération du 25/12/97.

3. La Lumière des fous, éditions du Rocher, son premier roman paru en 1991.Ensuite aux éditions Gallimard-Série noire, Nec (1992) et les Larmes du chef (1994).

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