Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er septembre 1998

Entretien avec Emmanuel Genvrin

Samedi 12 septembre, Fête de l’Humanité, stand Regards, 20 h : le Théâtre Vollard sera en scène, paroles, musique et Kari Poulet. En direct de l’Ile de la Réunion. Un écrivain, metteur en scène, nous parle de la vie et du théâtre dans ce département d’outre mer.

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Pourquoi travaillez-vous à dix mille kilomètres de la métropole ? Pourquoi la Réunion, en plein coeur de l’océan Indien ?

Emmanuel Genvrin : La Réunion est importante dans ma vie par hasard, par effraction. Ce n’était pas prémédité. Je pense que j’aurais pu m’exprimer ailleurs. J’ai des origines créoles par ma mère, à Haïti, et de la famille à Madagascar, pas loin de la Réunion. Mais mes vrais liens avec cette île datent du jour où j’ai mis les pieds là-bas. J’ai eu la chance d’arriver dans un pays qui restait à construire. En 1979, c’était un pays qui s’ouvrait au monde moderne. En vingt ans, j’ai assisté au développement de l’île qui a connu une croissance à la Coréenne ( 10% par an). Croissance bancale réalisée davantage sur les transferts sociaux que sur la production du pays. Mais le niveau de vie et les moeurs ont réellement changé. La Réunion, c’est Janus : une double personnalité. On regrette le bon vieux temps d’avant, en oubliant que c’était un système oligarchique, un système où les prêtres imposaient leurs vues sur la morale, où les gens qui ont plus de 60 ans ont connu la pauvreté, la faim, et marchaient pieds nus. On regrette surtout la culture créole qui disparaît Mais autant travailler la culture créole moderne.

Quelle est votre conception du théâtre ?

E. G. : Il faut sortir mieux instruit et meilleur d’une représentation théâtrale. Il est de mon rôle, en tant qu’écrivain, d’aller chercher, fouiller. Ce travail est relativement récent sur cette petite île. Il est d’ailleurs repris par l’Université aujourd’hui. J’ai été surpris de voir que les jeunes générations ignoraient leur histoire. On n’apprend pas la colonisation. On apprend " nos ancêtres les Gaulois "... Heureusement, il s’est trouvé quelques lettrés, quelques romanciers pour s’intéresser à l’histoire de l’île. Les gens ont une grande soif de la connaître. Elle est riche, baroque, brillante, pleine de rebondissements. Théâtralement, j’ai eu le désir de m’y intéresser.

Vous dirigez une véritable troupe, dont les spectacles sont très ancrés dans le passé et la réalité contemporaine réunionnaise. Votre intention est-elle de créer un théâtre engagé politiquement ?

E. G. : J’ai cette étiquette, il est vrai. Je revendique ma formation historique. Je ne peux nier l’apport marxiste, ou l’apport freudien. J’ai une analyse historique sur la Réunion et on la retrouve dans mes pièces. C’est un apport qui a également dépassé le rôle du PCR (Parti communiste réunionnais). J’ai des liens d’amitié avec Paul Vergès, mais ça ne fait pas de moi un militant. Je suis même plutôt critique quant à l’évolution du PCR. Ce qui ne veut pas dire que tout est à jeter dans l’analyse historique de ce parti. Il y a une extrême droite à la Réunion. Et une extrême gauche, qui aurait voulu faire de l’épuration à la Pol Pot... A la Réunion, on appelle ça la " préférence régionale "... de gauche. C’est plus un combat d’idées que d’étiquette. Nous, on combat cette idée de préférence régionale. Il faut refaire l’analyse de la décolonisation. La Réunion a davantage un problème avec la décolonisation qu’un problème d’indépendance.

Après les émeutes de 1991 (Télé-Freedom), vous avez écrit une pièce qui s’appelait Emeutes.

E. G. : Ces émeutes ont fait exploser la classe politique. Il y a eu une offensive de l’Etat : avec ses réseaux, ses services secrets, tous ces " machins " qui gèrent l’Outremer français. Il y a eu une opération " mains propres ". L’Etat a décidé qu’il fallait créer une nouvelle classe politique qui aurait la confiance de la population. C’est exactement ce qui se passe actuellement en Corse, avec le personnel réunionnais, puisque le procureur de Saint-Denis de la Réunion vient d’arriver à Bastia... La Réunion a servi de laboratoire à cette opération mains propres...

On essaie de vous intimider, on vous a menacé physiquement à plusieurs reprises...

E. G. : En ce moment, on est cambriolé jusqu’à six fois par an. On nous vole nos archives... Et la délinquance se développe. Des jeunes, armés, commencent à écumer les rues. La mairie de Saint-Denis nous refuse un gardiennage... l’insécurité s’installe, ça chauffe régulièrement. On met la pression, comme on dit là-bas. C’est volcanique. Et, au moment paroxystique, tout s’arrange. Il faut faire attention. On s’organise. C’est presque un jeu. Parfois, pourtant, j’en ai eu marre. La classe politique a demandé aux intellectuels, aux artistes de les défendre en échange de subventions. Ils ont refusé, donc ils ont payé le prix fort pour cela. Nous, après notre pièce Votez Ubu Colonial, en 1994, ça n’a pas traîné, nous avons été déconventionnés et on nous a retiré plus d’un tiers de nos subventions. La seule chose que je regrette, c’est que le ministère de la Culture ne nous a pas défendus. Mais ça, c’est la logique de l’administration coloniale.

Et pourtant, " l’est toujours là ", comme on dit en créole réunionnais...

E. G. : Historiquement, le théâtre Vollard ne s’est pas mouillé politiquement. Il ne fallait pas tremper dans ces histoires. Nous avons une bonne cote auprès de la population parce que nous avons été du côté des juges. Dans ce sens, nous avons eu une bonne action politique. Après Ubu Colonial, nos pièces avaient la volonté de ne pas fermer les yeux sur ce qui se passe. Lepervenche racontait la vie d’un militant communiste pendant Vichy, et Emeutes montrait la vie d’une famille, pendant les émeutes de 1991, au dernier étage d’une HLM.

Vous avez joué votre dernier spectacle, Karivollard, cet été à Paris (du 11 juin au 30 août, au Divan du Monde). Pouvez-vous nous parler de ce qui attend le public au stand de Regards pendant la Fête de l’Huma ?

E. G. : C’est un spectacle d’ambiance très musicale. On y raconte l’histoire de la Réunion en puisant dans toutes nos pièces précédentes, depuis vingt ans, et 36 créations. Il s’agit de sortes de sketches de théâtre de rue, entrecoupés de plages musicales, de fanfares. En une heure, on passe en revue les principaux événements qui ont eu lieu à la Réunion. On termine en jouant du " sega ", la principale musique réunionnaise avec le " maloya "... et on fait danser les gens. Ajoutons qu’on pourra manger et apprécier la gastronomie locale. C’est une des pratiques nouvelles que nous avons lancées. La notion de fête urbaine est importante pour nous. Le fait de manger, de se restaurer, est à prendre comme un fait culturel : c’est très réunionnais. Le riz kari, c’est important. Presque aussi important que la langue créole. Des gens sont capables de se fâcher à propos de recettes de cuisine. Les émeutes dans les lycées ont commencé pour des problèmes de bouffe... Remplacer le Kari Poulet par un steak frites et c’est l’émeute...

On ne va pas au théâtre, on est dans le théâtre, c’est ça ?...

E. G. : Oui, le théâtre, ce n’est pas seulement ce qui se passe sur le plateau. Le lieu est important. Nous évitons au maximum les théâtres classiques. On cherche des lieux différents : hangars, anciens cinémas, cours d’usine comme à Ivry l’année dernière. Des lieux où le public peut se retrouver et ne pas être effarouché par une culture qui n’est pas forcément la sienne. C’est encore la bourgeoisie qui va au théâtre, en général. Nous prenons donc toujours soin d’organiser des spectacles gratuits à proximité. Où les gens peuvent voir les mêmes artistes à l’oeil... Nous avons joué à la belle étoile une fois. Les gens du quartier sont venus et on a fait la fête à ciel ouvert... Il y a des problèmes à la Réunion, mais il y existe une hospitalité, une capacité étonnante à digérer, à assimiler, à absorber. L’île s’adapte à une vitesse qui me fascine. Sa survie en dépend. Il faut être souple et s’adapter. Aujourd’hui, je suis plus optimiste. La génération issue des juges arrive. Nous sommes à la croisée des chemins. n

Propos recueillis par Guillaume Chérel

1. Momente ouvre la programmation musicale du Festival d’Automne, le 29 septembre, Cité de La Musique. Les autres concerts ont lieu le 13/10, oeuvres de Helmut Oehring, Amphithéâtre de l’Opéra National de Paris ; le 16/10, oeuvres de Galina Ustvolskaya, Théâtre des Bouffes du Nord ; les 20, 21, 22 et 23/10, oeuvres de György Kurtag, Théâtre Molière/Maison de la Poésie ; le 6/11, oeuvres de Gérard Pesson, Studio de l’Opéra National de Paris ; le 20/11, oeuvres de Helmut Lachemann et Heiner Goebbels, Salle de spectacle de Colombes. Nous reviendrons sur ce dernier concert dans le Regards denovembre. Nous publierons en octobre un article de Suzanne Bernard sur l’Opéra chinois dont le Festival d’Automne a programmé quatre oeuvres. Renseignements : 01 53 45 17 00.

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