Accueil > monde | Par Sara Millot | 1er janvier 2007

Escalade de murs

Le mur, l’une des formes les plus archaïques de délimitation du territoire... A l’heure de la mondialisation et de l’ouverture de certaines barrières, douanières et commerciales, d’autres murs se construisent aux frontières intérieures et extérieures des Etats. Relevé et reportage à Belfast.

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Dans son dernier roman d’anticipation, Journée d’un opritchnik (1), Vladimir Sorokine dresse le portrait d’une Russie emmurée derrière ses frontières, au premier sens du terme. En 2006, l’ombre du rideau de fer ne plane sans doute plus sur les pays de l’Est mais la chute du mur de Berlin n’a pas empêché pour autant d’autres murs de se dresser ailleurs, aux frontières des Etats. Paradoxalement, malgré le développement de technologies de surveillance élaborées, les constructions en béton ressurgissent dans certains discours politiques et marquent de nouveau le territoire : en Israël, à Ceuta et Melilla, aux Etats-Unis à la frontière mexicaine mais aussi au sein des pays, à Bagdad où le quartier Al-Dora a été coupé physiquement de la ville cet été par les Américains et transformé en ghetto, ou encore à Usti-Nad-Laben, en République tchèque, où la municipalité a voté en 1999 l’édification d’un mur pour enclaver les Rroms et les séparer du reste de la population.

Instruments indéniables de division et de délimitation territoriale, ces murs ne sont évidemment pas de même nature et ont été érigés dans des contextes politiques très divers. Mais malgré ces spécificités, ce sont souvent les mêmes arguments qui sont avancés pour justifier la présence du mur. En Israël et en Irak, comme en Irlande du Nord autrefois, il s’agit d’abord de minimiser la portée d’une telle construction. Le mur lui-même est rarement nommé, on lui préfère le terme de barrière ou de clôture de sécurité. A Belfast, les murs édifiés par l’armée britannique lors de l’été 1969, au plus fort des violences entre catholiques et protestants, ont ainsi été baptisés Peace lines, lignes de paix. A aucun moment le mur ne doit être en effet perçu comme une frontière durable, le discours officiel justifiant plutôt la présence d’une construction « provisoire et nécessaire ». En Israël, après avoir évoqué la construction d’un mur temporaire le long de la ligne verte, Ehud Olmert affirmait en mars dernier, peu avant les élections, qu’il se fixait quatre ans « pour doter Israël de frontières permanentes par lesquelles nous nous séparerons complètement de la majorité de la population palestinienne et préserverons une majorité juive importante et stable en Israël ». La « clôture de sécurité » pourrait alors servir de ligne de démarcation entre deux entités séparées. En Irlande du Nord, les murs ne dessinent pas le tracé de futures frontières internationales mais ils maintiennent une société irlandaise divisée en deux communautés distinctes.

Le fantasme de l’invasion

Autour du mur se cristallisent des enjeux affichés de sécurité qui dissimulent en fait souvent des questions de souveraineté et d’intégrité territoriale. Le projet américain d’extension du mur le long du Mexique vise ainsi à « déployer des équipements de détection de matière nucléaire aux points d’entrée des Etats-Unis, à renforcer la sécurité autour des installations chimiques, à protéger les villes contre les armes de destruction massive et à empêcher les terroristes d’accéder au territoire américain ». Cette construction fait partie d’un programme plus vaste consacré à la Sécurité de la patrie, qui contribue largement à entretenir la confusion entre terrorisme et immigration de travail et à alimenter un imaginaire occidental qui fantasme l’étranger en ennemi. En ce sens, le mur incarne le rempart contre l’invasion et matérialise, sans métaphore aucune, la forteresse.

Le film de Chantal Akerman, Là-bas, tourné le long du mur mexicain, révèle à quel point les dérives sécuritaires et les attitudes d’autodéfense se nourrissent de ces confusions. Un habitant frontalier déclare ainsi : « Depuis le 11 Septembre, nous devons être très vigilants (...). Il faut rester sur nos gardes car les Mexicains peuvent un jour prendre le pouvoir et je ne veux pas mourir. La loi dit que je peux riposter et je n’hésiterai pas à tirer pour protéger ma femme si quelqu’un pénètre dans notre propriété. » Dans le désert de l’Arizona, des pancartes adressent d’ailleurs ce message en guise d’avertissement : « Halte à la montée du crime et à la dévastation de notre propriété par les envahisseurs ! »

Dans les années 1960, la figure du mur procédait d’une conception du monde scindé en deux blocs idéologiques. Aujourd’hui il souligne une autre séparation, entre le Nord et le Sud, qui se calque tantôt sur la thématique de la division entre riches et pauvres, tantôt sur celle de la civilisation contre la barbarie. Niant une réalité plus complexe et infiniment plus imbriquée, le mur impose un partage brutal et instaure une vision binaire des rapports de force. La construction d’un mur est d’ailleurs rarement le fruit d’une concertation et se trouve la plupart du temps imposée de manière unilatérale. Au sujet d’Israël, le cinéaste Eyal Sivan écrit ainsi que « l’existence même du mur signale qu’on a voulu qu’il masque ce qu’il est interdit de voir, ce qui est visiblement insupportable : la présence absente, la Palestine (...). C’est une fausse perspective qui donne l’illusion visuelle d’une frontière, niant l’existence de ceux qui vivent au-delà, empêchant que l’œil ne touche et ne soit touché. »

Perspective de séparation

Le mur entérine en effet souvent l’échec ou l’absence de négociation. En Israël, il est contingent à l’interruption du processus de paix, en Irlande du Nord, il le précède. Quant aux Etats-Unis, il est à la fois un argument de campagne électorale pour les Républicains et une réponse aux difficultés que rencontrent les politiques d’immigration. A l’heure de la mondialisation et de la promotion du libre-échange, la présence des murs rappelle les contradictions structurelles d’un système. L’ironie du sort, ou le machiavélisme politique, a fait en sorte que consécutivement à la signature des accords de l’ALENA ouvrant les barrières commerciales entre le Mexique, les Etats-Unis et le Canada, soit entré en vigueur le programme américain Gate Keeper. Cette opération a permis de déployer, en 1994, 1500 gardes-frontières supplémentaires, chargés d’empêcher le passage des clandestins mexicains. Un mur s’est ensuite progressivement érigé sur près de 300km, constitué de plaques métalliques ayant servi de pistes d’atterrissage pour l’US Air Force lors de la première guerre du Golfe. Aujourd’hui 18 000 agents de la Border Patrol sillonnent une frontière très militarisée et sont devenus les héros virtuels d’un jeu vidéo éponyme.

Le géographe Michel Foucher, qui a coordonné par ailleurs l’exposition « Frontières »* à Lyon, souligne « les tensions croissantes qui vont résulter des contradictions inhérentes à la mondialisation, qui d’un côté facilite et encourage la fluidité de l’espace financier, informatif et d’intervention et qui de l’autre rigidifie et entrave la circulation des personnes ».

Si la notion de frontière se présente néanmoins de manière polysémique (elle contient mais elle permet aussi le passage), le mur symbolise quant à lui l’impossibilité de l’échange. C’est autour de lui que s’articule d’ailleurs toute une idéologie de la séparation et du communautarisme. Fondée sur des convictions de non-compatibilité sociale, culturelle ou économique, cette tendance au repli sur sa communauté s’est développée ces dernières années au sein de nombreux pays occidentaux. Si le « chacun chez soi », incarné aux Etats-Unis par la théorie du Not In My Backyard (littéralement, pas dans mon arrière-cour), ne peut être directement rattaché à la construction de murs aux frontières, il repose néanmoins sur des mécanismes similaires. « Le Sud est globalement perçu comme une menace, ajoute Michel Foucher. La multiplication de quartiers réservés est un phénomène qui participe d’un même processus de fragmentation de la société. Derrière le terme de séparatisme social se révèle en fait aussi une crise des mécanismes traditionnels d’intégration. Tous ces facteurs rendent la société particulièrement sensible à cette problématique du contrôle et de la protection. »

Les passe-murailles

Enfermés volontairement derrière des résidences sécurisées, les partisans du séparatisme social espèrent ainsi empêcher toute intrusion. Mais le mur constitue-t-il pour autant une limite infranchissable ? De nombreuses voix se sont fait entendre récemment sur l’illusion d’une séparation totale entre les pays et le fantasme d’une frontière imperméable. « Nous venons du néant, confie un migrant mexicain à la caméra de Chantal Akerman. Nous voulons arriver à une vie meilleure et nous passerons coûte que coûte. »

Le temps de l’étanchéité des frontières n’a probablement jamais existé, mais l’ouverture des frontières a cependant participé à mettre sur le devant de la scène les questions de migration et de souveraineté. Ces passages ne sont d’ailleurs pas seulement sources de tensions et de dangers pour les Etats mais créent au contraire des situations plus complexes qui ne peuvent se résumer à une lecture simpliste du « eux » face au « nous ».

Ainsi, chaque jour, des milliers de personnes franchissent la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, dans un sens comme dans l’autre, pour travailler, étudier ou commercer. Treize millions de personnes vivent dans cette zone frontalière que beaucoup considèrent comme un troisième pays et nomment Amexica. « Où s’arrête cette frontière ? s’interroge Jorge Santibanez, président du Collège de la Frontière Nord. Elle est définie par le processus social, économique et culturel qui s’y déroule et qui constitue cet espace de vie où deux peuples sont amenés à se rencontrer, quelle que soit la hauteur des murs qui les séparent. De toute évidence, ce qu’ils partagent c’est l’incompréhension de Mexico et de Washingon vis-à-vis de ce processus, mais aussi et surtout l’intelligence dont ils font preuve pour surmonter cette incompréhension. »

Paru dans Regards n°36, janvier 2007

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