Accueil > monde | Par | 1er juillet 2004

Espagne Les faits zapatero

Depuis l’élection de José Luis Rodriguez Zapatero, L’Europe sociale-démocrate a les yeux tournés vers l’Espagne. Sa fibre démocratique et ses promesses sociales lui ont attiré un large appui populaire. Mais des voix s’élèvent à gauche pour émettre doutes et inquiétudes sur la capacité du gouvernement de se soustraire au diktat du libéralisme. ENQUÊTE Par CHAKRI BeLAÏD ET ENTRETIEN RÉALISÉ PAR AMÉLIE JEAMMET

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No nos falles ! » (1), scandaient les jeunes rassemblés au soir du 14 mars devant le siège du PSOE à Madrid. Message reçu. « Le pouvoir ne me changera pas », assurait José Luis Rodriguez Zapatero au soir de sa victoire le 16 mars. L’homme qui, depuis trois mois, assure le retour de la gauche au pouvoir mesure ses responsabilités. L’espoir est immense. Les sondages en témoignent : 60,2 % des Espagnols ont une bonne image de leur chef de gouvernement, une cote jamais atteinte depuis la transition démocratique. Le style Zapatero plaît : « transparent » selon ses termes et enclin au dialogue, l’homme tranche avec l’opacité et l’autoritarisme de son prédécesseur, Aznar. Il apparaît aussi comme un homme qui fait ce qu’il dit : parité hommes/femmes au gouvernement, retrait des troupes d’Irak, suppression de la religion en tant que matière obligatoire à l’école, augmentation du salaire minimum début juillet. Reste que le chantier, notamment social, est immense. L’Espagne accuse l’un des taux de chômage les plus élevés d’Europe et des carences en termes de protection sociale des plus aiguës (2). L’avenir politique de Zapatero dépend de la résolution de ces problèmes. Ses priorités ? La fin de la « scandaleuse et injuste précarité » de l’emploi (3), l’augmentation sensible des salaires minimums et des retraites et la « mise à disposition des familles, à des prix accessibles, de 180 000 logements par an ».

Résoudra-t-il ces gros dossiers aussi facilement qu’il a pris ses premières mesures ? Celles-ci ne lui ont pas coûté très cher... Le gouvernement a bénéficié, en outre, des traditionnels cent jours de grâce. De quelle marge de manœuvre politique et financière bénéficie-t-il désormais ? Jusqu’où veut-il et peut-il aller ?

Les contraintes du déficit zéro

A douze sièges de la majorité absolue aux Cortès (parlement espagnol), le PSOE peut légiférer sur les questions sociales en s’appuyant sur les votes d’appoint de partis de gauche notamment d’Izquierda Unida (groupe vert et communiste). Du reste, une grande partie des mesures sociales promises lors de la campagne feront l’objet de décrets gouvernementaux. Toutefois, relève Francisco Caparros, journaliste à Cambio16, un hebdomadaire de gauche progressiste, « Zapatero sait qu’il doit dialoguer avec les partenaires sociaux et leur faire des concessions. Mais il devra jouer de ses talents de négociateur, car s’il s’incline trop devant les syndicats, le patronat se mettra en travers de son chemin. Et Zapatero ne peut se permettre de se le mettre à dos. Ce serait déclarer la guerre aux députés PP. » On peut augurer que sa propension au dialogue et aux compromis, qui l’ont hissé à la tête de son parti, lui facilitera la tâche.

Reste la question, plus problématique en revanche, des moyens financiers nécessaires à la réalisation de la politique sociale. Zapatero a assuré que le « critère qui guidera [son] action sera le principe de stabilité budgétaire », le sacro-saint « déficit zéro » que l’Espagne maintient depuis quatre ans. Pour veiller au grain, Zapatero a fait appel à Pedro Solbes, surnommé « père la rigueur » depuis son mandat comme commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires. Figure assez controversée à gauche, Solbes rassure les milieux économiques qui voient en lui un continuateur de la politique d’austérité d’Aznar. A gauche, on s’inquiète de l’étroite marge financière laissée pour accomplir les ambitions sociales du programme électoral.

Tranquilliser les marchés

« Selon nous, le programme social de la campagne électorale était de la poudre aux yeux », assène José Manuel Fernandez, conseiller parlementaire d’Izquierda Unida. Il poursuit : « Pedro Solbes vient de réitérer son inflexibilité concernant le respect du déficit zéro. Comment résoudre, dans ces conditions, l’ampleur des problèmes sociaux qui touchent les Espagnols ? Certains projets des ministres de l’Emploi et du Logement sont déjà menacés ! Outre son projet de mettre à disposition des habitats sociaux, la ministre du Logement s’était engagée durant la campagne à aider les plus modestes à l’acquisition ou au paiement de leur loyer. Pedro Solbes s’y est opposé, invoquant son incompatibilité avec le cadre budgétaire. Personne à gauche ne remet en question le pacte de stabilité. Nous disons juste qu’il y a de la marge entre 0 et 3 % pour faire une politique sociale. Quant à la progressivité des impôts sur les plus-values inscrite dans le programme électoral, la question ne sera pas débattue avant la fin de l’année 2005 selon Solbes. Pourquoi ? Pour tranquilliser les marchés. Zapatero ne l’a pas nommé pour rien... »

La polémique à gauche

Cette question cristallise les polémiques à gauche. Le quotidien de droite El Mundo assure lui même qu’« il sera difficile d’engager de profondes réformes sociales sans s’attaquer au budget de l’Etat ». Francisco Caparros se veut plus mesuré : « Ne préjugeons pas des ambitions sociales de Zapatero. Il faut savoir que le budget actuel alloué au social a été voté sous Aznar. La marge de manœuvre financière est donc très étroite. Attendons de voir le vote du budget 2005 cet automne, nous y verrons plus clair sur ses intentions. Il n’empêche que l’inflexibilité de Solbes sera un sérieux handicap à l’accomplissement des mesures sociales. » Quant aux deux syndicats majoritaires, leurs avis divergent. Si Comisiones Obreras (tendance communiste) se dit aussi inquiet sur l’orthodoxie de Solbes, l’UGT (Union General de los Trabajadores, tendance socialiste) conditionne la résolution des problèmes sociaux à l’émergence d’un nouveau modèle économique. Jesus Perez, un responsable de la confédération, estime qu’« il est fondamental que le gouvernement génère plus de richesses s’il veut réaliser de larges dépenses sociales. C’est pourquoi, il faut un modèle basé sur la valeur ajoutée et la haute productivité. Sur ce plan, notre retard est énorme. Ça signifie qu’il faut investir dans la recherche scientifique, l’industrie de haute technologie, l’infrastructure, la qualification de la main-d’œuvre. Ce modèle garantirait de l’emploi et atténuerait la précarité ». Un discours bien surprenant de la part d’un syndicat et qui rejoint celui du candidat Zapatero qui, le 1er mars dans une tribune libre de la revue Cambio16, déclarait : « L’Espagne a besoin d’une grande impulsion économique basée sur une économie compétitive, dynamique et innovatrice. Condition sine qua non pour mener à bien notre politique sociale. »

« Du bricolage budgétaire »

Dans cette optique, Pedro Solbes vient de promettre des aides au patronat pour, dit-il, « ressusciter la politique industrielle et impulser le commerce extérieur ». Le cabinet du ministre des Affaires sociales confirme : « notre croissance actuelle est de 3 %. Elle ne cessera d’augmenter au fil des ans et, avec elle, les ressources publiques destinées prioritairement aux dépenses sociales. Celles-ci s’élèveront d’autant plus lorsque nous atteindrons notre objectif de hausse de la productivité. » Ce pronostic est toutefois mis à mal par les économistes, de quelque obédience qu’ils soient. Selon eux, la pérennité de la croissance actuelle est compromise. Et pour cause, derrière ce miracle, il y a l’endettement des ménages et la fièvre autour de la construction immobilière financée en partie par les fonds structurels européens (dégressifs), qui fournissent selon les experts jusqu’à un point de croissance annuelle. Affectée à son tour par les délocalisations, l’Espagne devrait souffrir de la concurrence des nouveaux pays de l’Est européen à très bas coûts de main-d’œuvre. Quant à la perspective de tirer les dividendes d’une économie compétitive, elle reste lointaine. Conditionner les dépenses sociales à la santé aléatoire du marché espagnol, c’est donner peu de garanties à l’accomplissement de profondes réformes sociales.

Que faut-il donc en attendre ? « Du bricolage budgétaire », suppose Francisco Caparros. « Aussi, il est probable que les promesses sociales de Zapatero se résumeront à un saupoudrage de mesurettes. » Les Espagnols entendent-ils les choses de cette façon ? « Personne à gauche ne doute que ZP nous trompera, conclut José Manuel Fernandez. Mais les gens demandent des résultats. Ils ne veulent pas de chèques en blanc. Quatre ans, c’est long. Si au bout d’une année, ils ne voient pas venir les choses, ils vont descendre dans la rue, c’est certain. » Un comble pour ZP qui l’a si souvent foulée en signe de solidarité contre Aznar, l’« antisocial »... CH.B.

1. « Ne nous trompe pas, ne nous déçois pas. »

2. En 2000, les dépenses de protection sociale représentaient 20,1 % du PIB contre 27,3 % au niveau communautaire.

3. 30,5 % des salariés en activité sont touchés par la précarité.

Les dates

Années 1880 : Création des premières organisations syndicales.

1923-1929 : Dictature de Miguel Primo de Rivera.

1931 : Avènement de la Seconde République.

1933 : Fondation de la Phalange, courant politique de tendance fasciste.

1936 : Début de la guerre civile entre républicains et nationalistes.

1939 : Francisco Franco devient chef de l’Etat.

1955 : Entrée de l’Espagne à l’ONU avec l’aide des Etats-Unis.

1968 : Attentats au Pays basque. L’ETA coordonne dans cette région l’agitation sporadique depuis 1961.

1975 : Mort de Franco et avènement de Juan Carlos Ier de Borbon y Borbon. Début de la transition démocratique (1975-1981).

1977 : Début de la Movida, mouvement culturel de libération.

1977 : Victoire de UCD (Union du centre démocratique) de tendance centriste.

1981 (23 février) : Coup d’Etat militaire du colonel Tejero avorté grâce à l’intervention du roi Juan Carlos.

1982 : Victoire aux élections législatives du PSOE mené par Felipe Gonzalez.

Politique de redistribution, instauration d’un régime de liberté civile et politique.

1986 : Entrée de l’Espagne dans la Communauté économique européenne (CEE). Victoire du PSOE aux élections législatives.

1992 : Organisation par l’Espagne de l’Exposition universelle à Séville et des Jeux Olympiques à Barcelone.

Juin 1993 : Victoire du PSOE aux élections législatives. Les socialistes perdent la majorité absolue.

1996 : Victoire du Parti Populaire (PP, conservatisme libéral) aux élections législatives du 3 mars.

Adhésion à la structure de l’OTAN.

Mars 2000 : Le Parti Populaire remporte les élections législatives obtenant la majorité absolue.

2004 (11 mars) : Attentats à Madrid d’un groupe de terroristes islamistes.

2004 (16 mars) : Victoire du PSOE aux élections législatives, mené par José Luis Rodriguez Zapatero.

SABINE LE BAYON*

« Les marges de manœuvre de Zapatero sont très étroites »

* Sabine Le Bayon est économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), spécialiste de l’économie espagnole.

Quel est le programme social du nouveau chef du gouvernement espagnol ?

Sabine Le Bayon : Une des premières réformes que Zapatero a déjà mise en œuvre est l’augmentation du salaire minimum, qui doit passer de 460 à 600 euros en quatre ans. Il représente actuellement la moitié de la moyenne des salaires minimum en Union européenne, et les prix espagnols commencent à rattraper la moyenne européenne : cette réforme est donc justifiée.

Par ailleurs, les dépenses sociales sont très faibles en Espagne. Zapatero souhaite revaloriser les pensions de retraites les plus faibles et augmenter les dépenses de santé.

Un des grands axes du programme social de Zapatero concerne la politique du logement. La récente baisse des taux d’intérêt en Union européenne a favorisé l’endettement des ménages pour acquérir des logements. Mais ce boom immobilier s’est fait au détriment du marché locatif. Zapatero souhaite permettre à 720 000 familles, en quatre ans, d’accéder au logement à un prix abordable, en incitant fiscalement les propriétaires qui ont des logements inoccupés à les mettre sur le marché, et en augmentant la proportion de terrains que les promoteurs immobiliers doivent céder aux municipalités pour construire des logements sociaux.

Au niveau du chômage, le bilan du gouvernement Aznar est positif, puisque le taux de chômage a diminué de moitié et s’établit aux alentours de 11 %. Mais cette diminution s’est faite au prix d’une grande précarité, et le taux de chômage est reparti à la hausse depuis deux ans. Quels sont les projets de Zapatero dans ce domaine ?

Sabine Le Bayon : La part des CDD en Espagne est importante, elle représente 31 % de l’emploi salarié, mais elle a diminué depuis 1992. En 1997, le gouvernement Aznar a engagé une réforme du marché du travail qui favorise les CDI par des baisses de cotisations sociales, au détriment des CDD, dont les cotisations ont été augmentées. Zapatero veut poursuivre cette politique et a annoncé un renforcement du contrôle de l’application de la réglementation pour lutter contre les abus de recours aux CDD. En échange, le patronat réclame une diminution des indemnités de licenciement. Zapatero doit trouver un équilibre délicat, en relançant le dialogue social qui s’est un peu crispé à la fin du second mandat d’Aznar.

Le gouvernement d’Aznar est parvenu à maintenir un déficit zéro, et le nouveau gouvernement s’est engagé à maintenir l’Espagne dans cette voie. Comment Zapatero compte-t-il financer son programme ?

Sabine Le Bayon : Il s’est engagé à ne pas augmenter la pression fiscale, mais souhaite réformer le calcul de certains impôts, notamment en rétablissant la progressivité de l’impôt sur le capital supprimée en 1996, pour une plus grande équité entre la taxation du capital et celle du travail. Mais, pour l’instant, cette réforme est repoussée à 2005. Par ailleurs, si les finances publiques sont bonnes, c’est grâce à l’excédent des comptes de la protection sociale, grâce à la forte création d’emplois ces dernières années. Mais depuis deux ans, la croissance ralentit et le chômage remonte légèrement. Enfin, Zapatero devra également, à partir de 2006, compter sans les fonds structurels européens dont l’Espagne bénéficie actuellement, qui représentent 1 % du PIB. Seules les régions les plus pauvres conserveront ces aides.

Zapatero est donc pris entre deux feux : d’un côté il doit trouver un financement pour ses promesses électorales et de l’autre, son ministre de l’Economie, Pedro Solbes, fait pression pour maintenir une orthodoxie budgétaire. Solbes a cependant admis un déficit de 1 %, et il est d’accord pour assouplir la loi de stabilité budgétaire qui oblige l’Etat et les régions à atteindre un déficit zéro tous les ans. Le critère du déficit zéro sera conservé, mais sur le cycle, ce qui permettrait aux régions d’être en déficit en période de faible croissance, et de compenser par des excédents en cas de bonne conjoncture. Mais les marges de manœuvres restent étroites, et le gouvernement compte beaucoup sur la croissance.

La croissance a en effet été forte ces dernières années, mais elle ralentit depuis deux ans. Quels sont les problèmes que va devoir affronter le nouveau gouvernement de ce point de vue ?

Sabine Le Bayon : La productivité est faible, et le système productif est orienté vers des produits à faible valeur ajoutée. Les coûts salariaux espagnols commencent à rattraper ceux des autres pays de l’UE, et l’élargissement aux pays de l’Est, où la productivité n’est pas négligeable et les coûts salariaux très bas, a entraîné une augmentation des délocalisations, ce qui est un électrochoc pour les Espagnols. Zapatero a donc annoncé son intention de miser sur la recherche-développement et l’éducation afin d’améliorer la productivité, et de développer des secteurs à forte valeur ajoutée pour faire face à cette nouvelle concurrence.

La croissance actuelle s’appuie sur l’endettement des ménages qui est devenu très important, et compte tenu de la hausse des taux qui devrait intervenir progressivement, la situation peut devenir critique, car les Espagnols empruntent beaucoup à taux variable. On risque de se retrouver dans une situation de surendettement, avec des retours sur la consommation.

Les sources de la croissance restent donc fragiles, et les réformes, à ce niveau, vont prendre du temps.

Globalement, peut-on dire que la politique de Zapatero est radicalement différente de celle du gouvernement précédent ?

Sabine Le Bayon : Il y a une vraie inflexion sur certains dossiers : le salaire minimum, le logement par exemple. Mais dans la mesure où Zapatero s’est engagé à ne pas augmenter la pression fiscale et à conserver un équilibre budgétaire assez strict, les marges de manœuvre sont très étroites. On retrouve les grandes lignes d’une politique assez libérale, car la victoire de Zapatero a été inattendue, et pour rassurer les milieux d’affaires, il a tenté de trouver un consensus. PROPOS RECUEILLIS PAR AMÉLIE JEAMMET

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