Accueil > Société | Par Nicolas Kssis | 1er novembre 2009

Et le sport ne sauva pas le communisme...

Le sport devient vite une affaire d’Etat dans les pays du bloc soviétique. Le but : démontrer la supériorité du système socialiste. Pour ce faire, dopage administratif géré par la police politique et régime de faveur aux vedettes...

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Comme n’importe quel vieux château hanté, le sport cache ses fantômes. Il aura en effet suffi d’une polémique sur le « véritable » sexe de la Sud-Africaine Caster Semenya, médaille d’or du 800 mètres à Pékin, pour que surgisse dans son ombre le Dr Ekkard Arbeit, auparavant entraîneur de l’équipe d’athlétisme de feu la RDA. Il suivit notamment la lanceuse de poids Heidi Krieger, championne d’Europe en 1986, qui depuis a dû changer de sexe en raison d’une prise prolongée de stéroïdes. Un arrière-goût de déjà-vu, vingt ans après la chute du mur de Berlin ? Dans les anciens pays du bloc communiste, le sport peut aisément se résumer à un moyen d’affirmation de la supériorité du modèle socialiste sur son vis-à-vis capitaliste. Le cas de la RDA en demeure d’ailleurs l’exemple le plus terrible car le plus systématique (et le plus aveuglément défendu par les communistes français). Inutile de revenir en détail sur les recettes du triomphe olympique est-allemand : un « accompagnement médical », du dopage administratif, géré directement par une section de la Stasi. Avec grand succès puisqu’en 1972, la délégation est-allemande atteint le troisième rang au classement du nombre de médailles (sans être membre de l’ONU) et, ultime chant du cygne, à Séoul en 1988, l’URSS et la RDA devancent les Etats- Unis. La France gaullienne n’hésita pas à ce propos à s’inspirer des formules de l’Est pour combler le retard hexagonal, recourant au service d’entraîneurs renommés ou multipliant les échanges « pédagogiques » entre formateurs. Ces réalités ne doivent pas occulter toutefois que le « socialisme réel » tenta malgré tout de développer une autre conception du sport, du moins dans les premiers temps de la révolution bolchevique. Les théoriciens de la culture prolétarienne (proletkultur) ne cessèrent d’asséner le besoin d’abattre le sport bourgeois : refus des compétitions, du professionnalisme, mais aussi souci d’élaborer une éducation physique authentiquement prolétarienne. De nombreux districts interdisent par exemple le football. Le conseil suprême de la culture physique (CSCP) instauré en 1922 s’empara au nom du Parti de la direction du sport soviétique et trancha définitivement en faveur des intérêts supérieurs de l’Etat, qui passaient par le ralliement au système compétitif.

DÉMOCRATISATION

Le développement rapide des infrastructures sportives amena effectivement en retour un niveau de démocratisation rapide et précoce du sport en URSS : en 1975, on comptait 50 millions de licenciés, soit près de 30 % de la population (dix fois plus qu’en 1946). Un phénomène qui irriguait tous les secteurs de la vie sociale : armée, police, écoles et surtout entreprises (une des grandes spécificités du sport soviétique). De même, l’entrée de l’URSS dans le circuit olympique, comme l’explique l’historien Jean-Pierre Augustin, lui permit aussi d’y mettre en avant « ses valeurs d’égalité des hommes et des femmes qui dominent dès 1952 les épreuves d’athlétisme » . Plus largement, les pays socialistes entretinrent la diversité multisports au sein du monde olympique, s’attachant à briller dans toutes les disciplines, contrebalançant partiellement, un temps, le règne annoncé des grands sports médiatiques.

DES MÉHODES SPARTIATES

Car les démocraties populaires installées par l’URSS après 1945 attachèrent naturellement une attention particulière au sport. Sa généralisation y fut considérée comme une nécessité de la nouvelle société socialiste. Mais, contrairement au « grand frère » soviétique, ou finalement le mouvement sportif résulta totalement de la volonté de l’Etat soviétique, l’histoire diverse de chaque pays, ses traditions et ses cultures sportives souvent déjà bien enracinées, balisèrent les applications et les réussites des nouveaux régimes. L’importance de la gymnastique en Hongrie et en Roumanie en témoigne, à l’instar de la lutte et de l’haltérophilie en Bulgarie (sans oublier Cuba ou le base-ball ne perdit jamais sa prééminence). Le poids de l’athlétisme en RDA s’inscrit directement dans la filiation d’une politique étatique forte et continue depuis la Prusse impériale, le Reich, les grandes fédérations sportives ouvrières de Weimar, etc. Dans le très beau film Les Paumes blanches, le Hongrois Szabolcs Hajdu, raconte l’enfant qu’il fut dans la Hongrie socialiste, et les méthodes spartiates qu’il subit, mélange d’héritage martial austro-hongrois et de militarisme socialiste : « Dans les années 1970 ou 1980 en Hongrie, on traitait excessivement mal les petits gymnastes. Ils étaient battus et maltraités pour les discipliner. Cela s’explique. Le service militaire était obligatoire. 24 mois après le bac et avant d’entamer les études supérieures. Il fallait l’avoir exécuté avant de devenir prof de gym. Les futurs entraîneurs y trouvaient leur modèle, proche de leur vécu d’enfant gymnaste. Les rituels, comme l’alignement et les punitions corporelles, s’inspiraient directement de l’esprit militaire. »

UN ESPACE DE RÉSISTANCE

En retour, le sport s’avéra aussi être un espace de résistance et d’expression des contradictions de la politique menée par les démocraties populaires. Avec bien sûr, en contrepoids, la répression s’abattant sur les mauvais élèves ou parfois au hasard durant la période stalinienne (les frères Starostin, gloire du Spartak de Moscou, connurent le goulag et Nikolaï y dirigea une équipe dans un championnat intercamps (1)). Car, en mettant en scène les rivalités nationales, le sport incarnait sur le terrain, non plus la fraternité internationaliste, mais le refus de la mainmise soviétique par les « pays frères ». En 1956, la finale lors des jeux de Melbourne de water-polo entre l’URSS et la Hongrie se révéla sans surprise très tendue, tant dans la piscine, que la légende raconte rouge sang, que dans les tribunes avec intervention de la police. En retour, le parcours de l’équipe polonaise en 1982, lors de la troisième coupe du monde, fut accueilli avec soulagement par le régime de Jaruzelski, moment apaisé d’une belle communion nationale dans un pays déchiré : la Pologne élimine au second tour l’URSS, mais après un match nul fort diplomatique. Autre effet pervers, en fondant de plus en plus leurs athlètes dans des moules ultra-compétitifs, les régimes facilitaient inévitablement, et sans le vouloir, leur capacité à s’exporter : à « choisir la liberté » ou à « déserter », selon le point de vue : de l’autre côté du Rideau de fer. En 1952, à Helsinki, les Soviétiques avaient déjà exigé un village séparé pour leurs athlètes, soi-disant dans le but de les protéger. Face à cette pulsion individualiste, les divers membres du bloc, sauf l’URSS, finirent parfois, surtout à partir des années 1970, par négocier des pactes tacites avec les principaux concernés. Le Tchécoslovaque Ivan Lendel, rival froid du vitupérant américain John McEnroe, put aller s’enrichir sur les cours de tennis du monde « libre », du moment qu’il venait payer son écot de propagande au régime. Il devint citoyen américain en 1992. Les footballeurs aussi surent louvoyer petit à petit avec le glacis (mettons de côté le cas yougoslave et la vieille filière française dès avant-guerre), tel le Polonais Zbigniew Boniek qui arrive à la Juventus de Turin en 1982. De nombreux entraîneurs et experts sportifs de l’ex-camp socialiste parvinrent ensuite parfaitement à se reconvertir après la chute du Mur, vendant leurs talents partout dans le monde. Un peu comme les apparatchiks surent devenir des hommes d’affaires prospères achetant des clubs de foot anglais.

La réussite sportive des pays de l’Est a souvent été mise en avant comme l’un des grands succès de ces régimes. Elle n’a toutefois fait que camoufler, avec des médailles, l’échec d’une alternative au système capitaliste.

N.K.

1. Lire So Foot , octobre 2009.

Paru dans Regards n°66, novembre 2009

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