Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 17 octobre 2012

Et vogue la galère...

Fruit de la rencontre improbable de Moussa Touré, réalisateur sénégalais de documentaires et d’Eric Névé, producteur français de films de genre, La Pirogue oscille entre discours politique et dramaturgie océane. Un film poignant autant que nécessaire.

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C’était il y a quinze ans. Après avoir tourné le dos à une carrière dans la finance Eric Névé faisait une entrée fracassante dans le landerneau du cinéma français en produisant Doberman de Jan Kounen, un film d’une provocation telle que la critique ne l’a toujours pas digéré. Depuis, Névé s’était fait une spécialité de la série B de grande facture, travaillant avec des talents aussi divers que Frédéric Schoendorffer, Olivier Dahan ou Romain Gavras. Après ces quelques succès mais aussi pas mal d’échecs, il faut reconnaître que c’est avec un certain étonnement qu’on apprenait l’engagement du producteur français dans un projet africain, en l’occurrence sénégalais. C’est que, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, le cinéma selon Névé a une portée plus grande que le simple spectacle, aussi virtuose, aussi dérangeant soit-il, qui a à voir avec la constitution d’une mémoire collective, d’une Histoire commune. Ainsi « pour assurer la cohésion d’une société civile, il faut connaître et comprendre tous les corps qui la composent ». Selon Névé, « au delà d’une force de travail, les citoyens originaires d’Afrique de l’ouest, apportent aussi une histoire, une culture, une morale qui ne pourra qu’enrichir notre société si elle sait les comprendre (…) c’est pourquoi il est nécessaire d’interroger leur histoire, et au coeur de celle-ci, il faut savoir pourquoi et comment ils sont venus ».


De son côté, Moussa Touré, réalisateur sénégalais et figure du cinéma africain (il fût le dernier président du FESPACO, le festival du cinéma de Ouagadougou) se souvenait de son mécanicien qui avait fait la traversée, depuis les côtes du Sénégal jusqu’aux iles canaries, avant d’être expulsé et rapatrié au bout de deux mois. Là bas, sur cette côté africaine, chaque famille compte au moins un membre à s’être embarqué sur une pirogue pour tenter sa chance en Europe. Ce faisant c’est un portrait en creux d’une société sénégalaise sans autre horizon que celui de l’océan que Moussa Touré tenait à mettre en image, en le doublant dans le même temps d’un message politique à l’attention d’un gouvernement sénégalais corrompu. Un portrait faisant la part belle aux visages des différentes ethnies qui composent le Sénégal, au grain de leurs peaux aussi.

Prologue envoutant du film, un combat de lutteurs sénégalais insiste longuement sur le cérémonial animiste lié à ce sport national. On se souvient alors que Moussa Touré, a fait ses armes dans le documentaire autant si ce n’est plus que dans la fiction. On y découvre alors Baye Laye, pécheur et fils de pécheur, qu’un baron local cherche à embaucher comme capitaine de l’une de ses embarcations à destination de l’Europe. Manipulant les proches de Baye Laye, notamment son frère, il le convainc de prendre la barre d’une pirogue, avec trente passagers à son bord. Dès lors le film se déploie dans le huis clos de l’embarcation en pleine mer. Réunis dans cet espace confiné, trois des douze ethnies que compte le Sénégal cohabitent. Toucouleurs, Wolofs, Peuls de Guinée, divers dans leurs comportements, déployant chacun leur propre rapport au groupe et à l’individu, il constituent une partie de ce portrait de l’homme sénégalais, tel que le perçoit Moussa Touré.

Dans cet espace réduit, à l’action limitée il faut de la ressource dans la mise en scène, dans le cadrage et le montage pour éviter au spectateur la torpeur d’un voyage de plusieurs jours. Et Moussa Touré en a, manifestement, lui qui s’était déjà essayé à l’exercice du lieu unique dans un documentaire se déroulant dans un minibus… Paradoxalement en apparence la référence explicite du réalisateur sénégalais appartient au registre du cinéma grand public, héroïque, tragique. Ainsi avant de tourner, Moussa Touré à projeté à l’ensemble de ses acteurs Master & Commander de Peter Weir, comme modèle de jeu. De fait, comme dans Master & Commander de Peter Weir c’est en mer que surgit l’angoisse. Du trois mâts à la pirogue, la taille de l’embarcation importe peu dans la tempête. L’on se surprend alors à partager l’inquiétude de ces candidats à l’exil au milieu du vide océanique et à fraterniser dans la détresse avec les protagonistes de la fiction.

Par delà son thème, celui de la migration contrainte par la situation économie et démocratique de son pays, Moussa Toure, profite de son film pour régler son compte au malheureux discours de Dakar de Nicolas Sarkozy. En faisant dire à l’un de ses personnages qu’il est un homme africain bien décidé à rentrer dans l’Histoire, Touré s’offre un droit de réponse qui ne lui aurait pas permis sinon. A l’époque, « si j’avais pris la parole j’aurais pu finir en prison ». Aujourd’hui la seule crainte de Touré n’est pas d’être embarqué, mais que le public ne le soit pas par son film. On peut le rassurer sur ce point.

La Pirogue, de Moussa Touré. Avec Souleymane Seye Ndiaye, Laïty Fall, Malamine Drame. Sortie en salles le 17 octobre 2012.

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