Accueil > monde | Par Emmanuel Riondé | 1er septembre 2009

Etats-Unis/Moyen-Orient. Jusqu’ici, tout va mieux...

Le discours du Caire, le 4 juin dernier, a confirmé que la Maison Blanche entendait bien écrire une nouvelle page dans cette partie du monde. Après une décennie marquée au sceau de la « guerre contre le terrorisme », Barack Obama s’est adressé aux Arabes en des termes apaisés. Il a rouvert la porte au dialogue. La diplomatie proche et moyen-orientale de Washington est-elle à l’aube d’un renouveau ? C’est aux actes politiques, désormais, d’en attester.

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« Nous avons perçu une différence de ton dans le discours de l’administration de Barack Obama sur le conflit au Proche-Orient, ce que nous attendons maintenant, c’est une nouvelle politique. » Au lendemain du discours prononcé par Barack Obama à l’université du Caire, le 4 juin, Khaled Mechaal a résumé un sentiment partagé bien au-delà des rangs du Hamas dont il est le chef en exil. Avec, cependant, un peu plus de sobriété que la moyenne. Car la majeure partie des dirigeants de la planète comme les « observateurs » de tous horizons ne se sont pas privés de saluer chaudement l’intervention du président américain.

Au terme d’une décennie débutée le 11 septembre 2001 et poursuivie par les guerres d’Afghanistan et d’Irak, l’aggravation de la situation en Palestine sur fond de soutien sans nuances de Washington à Tel-Aviv et la montée des tensions avec l’Iran, ce discours était attendu... Et Barack Obama a été exact au rendez-vous en signalant très clairement sa volonté de voir les relations entre les Etats-Unis et le monde arabe entrer dans une nouvelle ère.

LE RENDEZ-VOUS DU CAIRE

Sur la forme, ce fut un quasi-sans-faute : sans jamais prononcer le mot de terrorisme, le président a condamné la violence avec fermeté tout en rouvrant les portes du dialogue avec l’ensemble des acteurs politiques de la région. Salutations en arabe, mise en avant de son propre vécu en Indonésie (plus grand pays musulman au monde) et de ses origines kényannes, il a aussi tenté de séduire et de flatter son auditoire.

Sur le fond du propos, rien de vraiment nouveau. Mais la réaffirmation nette de positions dont s’était écartée l’administration précédente : le distinguo entre l’Islam et « les extrémistes violents » ; le constat que les Palestiniens « subissent au quotidien les humiliations : grandes et petites : qui accompagnent l’occupation »  ; l’affirmation qu « aucun système de gouvernement ne peut ou ne devrait être imposé par un pays à un autre » .

Le président a donné les lignes forces de son programme dans la région : dialogue avec l’Iran, reprise des négociations en Palestine-Israël, engagement militaire renforcé en Afghanistan et mise en place, dans toute la région, de programmes d’échange et de coopération dans les secteurs économique, éducatif et scientifique.

Mais c’est l’annonce, connue de longue date, du retrait des troupes américaines d’Irak « d’ici à 2012 » qui a le mieux exprimé le début d’une nouvelle période. Débutée en mars 2003, la guerre d’Irak aura tragiquement incarné la démesure de la croisade de George W. Bush. Le 30 juin dernier, les troupes étrangères ont quitté les villes du pays. Et si le calendrier est respecté, le 31 décembre 2011, les derniers soldats et policiers américains quitteront l’Irak. En août 2009, après six ans de présence, la coalition avait perdu, selon certaines estimations, un peu moins de 5 000 hommes, Américains pour plus de 90 % d’entre eux. Aucun chiffre officiel n’est établi côté irakien. Mais en août 2007, une organisation britannique estimait à 1 million le nombre d’Irakiens tués en quatre années de guerre. En août 2009, une autre recense environ 100 000 civils tués depuis le début du conflit (1).

NOUVEAU CLIMAT

Accueilli avec satisfaction, le discours du Caire n’a pas surpris. Malgré quelques contradictions, les signes d’un changement de ton avaient été donnés il y a quelques mois déjà. Parmi eux, la nomination de George Mitchell comme envoyé spécial au Proche-Orient. Intervenant avec succès en Irlande du Nord à la fin des années 1990, Mitchell a également été l’auteur, en 2001, d’un rapport préconisant, entre autres, le gel de la colonisation israélienne. Autre diplomate d’expérience, ex-médiateur dans le conflit des Balkans, Richard Holbrooke a, lui, hérité du dossier « Afpak » (Afghanistan-Pakistan). Tous deux sont directement liés à la Maison Blanche, au contraire de Denis Ross, ami notoire d’Israël qui s’est retrouvé au poste : non négligeable, cependant : de conseiller spécial du département d’Etat pour le Golfe et l’Asie du Sud-Ouest.

En avril dernier, après le sommet du G20 à Londres, Barack Obama s’était rendu en visite officielle de 48 heures en Turquie pour conforter les liens avec cet allié stratégique qui a des troupes en Afghanistan et joue un rôle de médiateur au niveau régional, tant avec l’Iran qu’avec Israël et la Syrie. Sur place, il s’était dit favorable (comme son prédécesseur) à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Un mois plus tôt, Hillary Clinton s’était, elle, rendue au Proche-Orient, à l’occasion de la conférence sur la reconstruction de Gaza, à Charm el-Cheikh, où elle avait assuré que les Etats-Unis allaient se remettre avec « énergie » en quête d’une « solution à deux Etats » (2).

Plus qu’une réorientation franche de la politique américaine au Moyen-Orient, c’est donc ce climat nouveau qu’est venu confirmer le discours du Caire. Un climat de fin d’hostilité et de reprise générale du dialogue qui n’a échappé à personne : au mois de mai dernier, 400 élus du Congrès signaient une lettre appelant Barack Obama à poursuivre son effort pour la paix au Proche-Orient. Une initiative parlementaire qui a reçu le soutien du puissant lobby pro-israélien des Etats-Unis, l’American Israël public affairs comitee (Aipac). Dans le même temps, les membres de l’institut politique US/ Middle east Project (3) signaient un appel intitulé « Last chance for a two state Israel-Palestine agreement » qui recueillait le soutien de personnalités européennes (4).

Autant d’acteurs qui semblent parier sur une redistribution des cartes dans la région. Sauf qu’après le temps des nominations et des discours, chacun attend maintenant les actes. Avant toute chose, sur les trois dossiers brûlants du moment : Iran, Palestine et Afghanistan-Pakistan (lire encadrés). Au-delà, la volonté de dialogue mise en avant par le chef d’Etat américain mérite confirmation. Jusqu’où ira-t-elle ?

DIALOGUE AVEC LE HEZBOLLAH ?

Dans la chronique de politique étrangère qu’il tient sur le site de The Nation , l’hebdomadaire historique de la gauche américaine, le journaliste Robert Dreyfuss se demande si « la Maison Blanche va s’ouvrir au Hezbollah et au Hamas » (5). Et rapporte, pour justifier son interrogation, les propos tenus récemment par John Brennan, conseiller spécial de Barack Obama sur le terrorisme : « Je constate avec satisfaction que de nombreux militants du Hezbollah ont, en fait, renoncé au terrorisme et à la violence et essayent de participer au processus politique dans une démarche tout à fait légitime. » Soit un semblant d’ouverture en direction d’une organisation qui, à l’instar du Hamas, est toujours considérée comme terroriste par le département d’Etat. Qui, lui, est loin de partager les vues du conseiller spécial, ancien responsable de la CIA.

Autre interrogation, le rapport de la nouvelle administration à la sphère religieuse. Invités, treize frères musulmans ont assisté au discours du Caire que Barack Obama a truffé de références au « Saint Coran », au Talmud et à la Bible, plaçant dans la conclusion de son intervention un « les habitants du monde peuvent cohabiter en paix. Nous savons que telle est la vision de Dieu » qui en a agacé plus d’un (6).

Pour autant, les discours et pratiques de la politique extérieure américaine connaissent, avec Obama, une nette inflexion dont le Moyen-Orient devrait bénéficier : respect de la souveraineté des Etats ; retour à plus de concertation ; abandon de l’arrogance moraliste, un peu plus d’humilité et de cohérence. La fermeture annoncée de Guantanamo où, pendant cinq ans, l’armée américaine a torturé tandis que les dirigeants du pays décernaient les brevets de « bonne démocratie bien libre » dans le monde entier est un signe probant de cette nouvelle philosophie.

Maigres avancées ? Peut-être. Mais Obama, qui « représente sans doute ce que le système américain peut produire de plus progressiste à l’heure actuelle » (7), est président des Etats-Unis avec tout ce que cela implique d’intérêts à défendre et de pressions subies. Et il va devoir composer dans la région, en Israël et en Iran, avec des gouvernements d’extrême droite qui, l’un sur la question palestinienne, l’autre sur le dossier nucléaire, sont peu disposés à lâcher du lest. Des représentants de ces pays devraient se côtoyer durant quelques jours lors de la 64e session ordinaire de l’Assemblée générale de l’ONU qui s’ouvrira le 15 septembre prochain. L’occasion pour Obama et son équipe de prouver qu’ils sont aussi, comme ils l’assurent, disposés à revenir à plus de multilatéralisme dans la gestion de ces dossiers. E.R.

1. Voir notamment http://www.iraqbodycount.org et http://www.opinion.co.uk

2. Le Monde , 4 mars 2009.

3. Le US/ Middle East Project (USMEP) a été créé en 1994. Indépendant en 2006,

l’USMEP s’est assigné comme mission de « produire une analyse non partisane sur le processus de paix au Proche-Orient ». http://www.usmep.us

4. Le Monde , 23 juin 2009.

5. « White House opening to Hezbollah, Hamas ? », 10 août 2009, http://www.thenation.com/blogs/dreyfuss

6. Lire par exemple André Grjebine, « Le renoncement aux Lumières » et, par opposition, Abdelwahab Meddeb, « Citer le Coran afin de relier l’Orient et l’Occident », dans Le Monde du 3 juillet 2009.

7. Serge Halimi, « Les premiers pas de M. Obama », Le Monde diplomatique , juillet 2009.

Paru dans Regards n°64, septembre 2009

Palestine, crispations sur la colonisation

Un nouveau plan de paix devrait être prochainement annoncé.

Arrivé à la tête du gouvernement au moment où Barack Obama prenait ses fonctions, Benyamin Netanyahou sait qu’il ne dispose plus à Washington d’un ami prêt à appuyer sans broncher toutes ses décisions. Certes, au Caire, Obama a rappelé combien « les liens solides qui unissent l’Amérique à Israël » fondent une « relation (...) immuable » qu’il n’entend pas remettre en question. Certes, on attend toujours la réhabilitation des élus du Hamas comme interlocuteurs légitimes. Certes, la question de l’occupation n’est pas posée clairement. Mais pour la première fois depuis longtemps, un fossé semble exister entre les aspirations américaines dans la région et la politique de Tel-Aviv. Barack Obama souhaite le gel total de la colonisation en Cisjordanie en échange d’un rapprochement avec les Etats arabes. Lors de sa visite dans la région, fin juillet, George Mitchell, envoyé spécial de la Maison Blanche au Moyen-Orient, a fait savoir que les Etats-Unis s’apprêtaient à proposer un plan de paix pour le Proche-Orient dans les semaines à venir. Il a également défendu la nécessité de l’arrêt de la colonisation. Non sans rencontrer une ferme opposition : « Je veux dire de façon très claire que le gouvernement israélien actuel n’acceptera en aucune façon que la colonisation légale soit gelée en Judée-Samarie (Cisjordanie) » , avait préalablement prévenu Israël Katz, ministre des Transports et proche de Netanyahou. Entre Obama, réitérant son désir de voir émerger un Etat palestinien, et Netanyahou qui défend l’idée de bantoustans économiques, les tensions sont donc bien là. Le 17 juillet dernier, le département d’Etat américain a convoqué Michael Oren, l’ambassadeur d’Israël à Washington, pour lui signifier son opposition à un nouveau projet immobilier à Jérusalem. Tandis qu’une partie du lobby pro-israélien aux Etats-Unis approuve les efforts de paix du nouveau président américain, début août, le consul général israélien à Boston, Nadav Tamir, a estimé dans une note que « la façon dont nous nous conduisons avec l’administration américaine cause un dommage stratégique à Israël » . Cette appréciation qui devait rester confidentielle a été divulguée par la presse et son auteur rappelé à Jérusalem pour s’expliquer. E.R.

AFPAK, La hantise de la défaite

« AFPAK ». Depuis quelques mois, l’expression fait florès pour désigner l’Afghanistan et le Pakistan, deux pays au c’ur du Moyen-Orient séparés par une frontière de 2000 km, et s’ouvrant sur l’Iran. C ?est là-bas, en Afghanistan, que George W.Bush a déclenché sa guerre post-11 septembre. Et c’est là-bas, presque huit ans plus tard, que les Etats-Unis s’apprêtent à renforcer leur engagement militaire. Créée par le Conseil de sécurité de l’ONU en décembre 2001, la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan dit aujourd’hui compter 64 500 soldats venus de 42 nations, dont plus de la moitié des Etats-Unis. Des troupes qui devraient être augmentées de 17 000 GI ?S supplémentaires, suite à une ordonnance prise par Barack Obama en février dernier. Ce dernier fait en Afghanistan le pari d’en finir avec « les éléments extrémistes déterminés à tuer le plus grand nombre possible d’Américains » . Un pari non seulement discutable (étrange renvoi bushiste) mais aussi très risqué : alors que le 20 août, les Afghans devaient se rendre aux urnes, la situation sur place est très instable. « Contrairement à la coalition internationale, les talibans ont enregistré ces derniers mois des progrès significatifs : consolidation du contrôle dans le Sud et l’Est, élargissement du sanctuaire pakistanais et percée dans les provinces du nord » , résumait en juin Gilles Dorronsoro, spécialiste de la région (1). La porosité avec le Pakistan offre aux talibans une zone de repli dans un pays très déstabilisé par leur présence grandissante. La défaite des troupes de la coalition est de plus en plus envisagée. Sans que personne ne soit vraiment en mesure de prévoir les éventuelles conséquences qu’aurait une telle issue. E.R.

1. http://www.ceri-sciences-po.org

Iran, une crise imprévue

Malgré la crise qui a secoué l’Iran après les élections, Obama entend toujours régler la question nucléaire par la concertation.

Pressé par ses amis israéliens soucieux d’assurer leur « sécurité », Georges W. Bush ne semblait pas loin d’envisager une nouvelle guerre dans la région quand il a remis les clefs de la Maison Blanche à son successeur en janvier dernier. Qui, lui, a aussitôt fait part de son souhait de dialogue et de concertation avec l’Iran. Une volonté encore exprimée au moment du discours du Caire. Mais le 13 juin, la victoire annoncée de Mahmoud Ahmadinejad à l’élection présidentielle iranienne plongeait le pays dans une grave crise. Une crise qui, jusqu’à ce jour, a relégué au second plan les enjeux de politique étrangère. Et singulièrement le dossier nucléaire, n’ud des tensions entre l’Iran et la communauté internationale depuis des années. Le 24 juin, alors que la répression des mouvements de contestation ne cessait pas, Barack Obama a fait une entorse à sa promesse de ne plus s’ingérer dans les affaires intérieures des pays étrangers : « La légitimité de cette élection pose de sérieuses questions » , a-t-il déclaré, s’attirant dès le lendemain une cinglante réponse d’Ahmadinejad. Une passe d’amabilités qui n’a pas empêché, quelques semaines plus tard, Obama et son vice-président Joe Biden, de déclarer dans des interviews que « la répression ne fermerait pas la porte aux négociations avec le gouvernement iranien » . « Nous avons un intérêt national à ce que l’Iran ne développe pas d’armes nucléaires, n’exporte pas le terrorisme et nous avons ouvert un chemin pour qu’il rejoigne la communauté internationale » , expliquait notamment le président américain. Fin juillet, Robert Gates, secrétaire d’Etat à la Défense, se trouvait en Israël pour y défendre la nouvelle politique américaine envers l’Iran. Une politique dans laquelle la préoccupation nucléaire est centrale. Le nouveau président avait fait de la non-prolifération le thème de son intervention à Prague en avril dernier. Et récemment, le New York Times a révélé qu’en 1983, l’étudiant Obama défendait dans un magazine de son campus sa vision d’un « monde sans nucléaire » dans un article intitulé « Briser la mentalité de guerre ». Vingt-six ans plus tard, c’est le moment... E.R.

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