Accueil > N° 46 - décembre 2007 | Par Rémi Douat | 1er décembre 2007

Etudiants, une culture politique s’installe

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En novembre dernier, alors que les cheminots battaient le pavé pour leur retraite, les étudiants entamaient un bras de fer exigeant le retrait de la loi relative aux libertés et aux responsabilités des universités (LRU). Selon eux, l’application de ce texte renforcera les inégalités et condamnera les filières « inutiles » à la productivité des entreprises, qui renforcent leur présence à l’université. Que deviendront les enseignements de la philo, de l’histoire ou des lettres ? Lors du CPE, Nicolas Sarkozy avait su opportunément s’abriter derrière son Premier ministre. Il est aujourd’hui en première ligne. Le reportage que nous avons réalisé (p. 8-12) dans les couloirs et les assemblées générales des universités nous a donné à voir des étudiants très déterminés. Ceux-ci revendiquent une démarche politique et se voient comme un rempart face à une droite dure. Largement opposés à la LRU, motif initial de la grève, les étudiants les plus mobilisés ont affirmé leur soutien aux autres luttes en cours, celles notamment des cheminots et des fonctionnaires ou plus marginalement des mal-logés. Le pouvoir d’achat (p. 14-15), première préoccupation des Français selon plusieurs sondages, semble être l’un des traits d’union entre ces luttes. Car après les cadeaux fiscaux de Nicolas Sarkozy aux plus aisés, l’examen des chiffres du pouvoir d’achat pourrait renforcer la colère du plus grand nombre : les 3 500 foyers fiscaux les plus riches de France ont vu leur revenu réel progresser de 42,6 % au cours des huit dernières années. Dans le même temps, 90 % des foyers ont dû se contenter d’une hausse de 4,6 %. Les étudiants en conflit dénoncent également le silence des partis de gauche et particulièrement du PS, en tête chez les moins de 25 ans lors de la présidentielle. Ils apparaissent inaudibles ou « peu clairs » sur leurs engagements, dénonçant parfois la méthode mais pas le fond de l’action du gouvernement Fillon (page 13). R.D.

Politique, le mouvement des étudiants ? N’en déplaise à Valérie Pécresse, ils le revendiquent. D’AG en cortèges, nous avons rencontré des dizaines d’étudiants inquiets pour leur avenir. La précarité, des perspectives d’avenir peu réjouissantes motivent pour certains l’envie de militer. Et encouragent les convergences de luttes avec les mouvements contemporains : logement, retraites, droit du travail, immigration...

La stratégie de la division est courante, à droite comme à gauche, mais Sarkozy l’a élevée au rang de grand art, analyse Arnaud, ni encarté ni syndiqué mais actif à la fac de Tolbiac. On l’a vue à l’œuvre sur les régimes spéciaux, opposer les pseudo-privilégiés et les autres. Avec les étudiants, j’ai le même sentiment. Le gouvernement, et plus spécifiquement Sarkozy, semble vouloir opposer une France qui gagne à une France rétrograde. Et ça marche. » Dans le cortège de la manifestation du 14 novembre, Arnaud était, comme quelques centaines d’étudiants, venu grossir les rangs des salariés manifestant pour la sauvegarde des régimes spéciaux de retraite.

En effet, quelques jours plus tôt à l’université de Nanterre, la logique binaire de la division trouvait une belle illustration. Au cris de « allez les bleus », les étudiants « studieux » encourageaient les coups de matraque et jets de lacrymogène lancés en direction des grévistes, ces étudiants qui ne veulent pas travailler. Au même moment, les « privilégiés » des régimes spéciaux sont opposés à la France qui bosse. « Une petite minorité ne saurait imposer sa loi à une majorité, ni dans les services publics, ni dans les universités, ce qui est un comble », tançait Nicolas Sarkozy devant les maires de France le 19 novembre. Le ressort de la campagne présidentielle est encore à l’œuvre : l’opposition entre une France qui se lève tôt et va de l’avant et une autre, assistée. Les discours présidentiel et gouvernemental se revendiquent dégagés de toute idéologie. En substance, les réformes annoncées sur tous les fronts sont incontournables. Les accepter relève du bon sens. D’ailleurs, alors que les universités commencent leur mobilisation, la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, condamne le mouvement en ces termes : « c’est politique ! » Sous entendu, il n’y a aucune raison de revenir sur le texte et le contenu de la réforme n’a pas de sens politique. Il est juste pragmatique.

Dans les grandes lignes, le conseil d’administration des universités s’ouvre au moins à un chef d’entreprise ; le recours à des fonds privés est élargi, notamment pour financer des chaires et des recherches ; l’autonomie budgétaire est instaurée, annonçant un renforcement des inégalités entre les établissements.

Vision libérale

« Bien sûr que c’est politique. Il ne faut pas être hypocrite, estime Jérémy, étudiant en histoire. Si politique signifie que ce sont deux visions du monde qui s’affrontent, la mienne est clairement opposée au libéralisme, or cette vision de l’université est libérale. » « C’est étonnant de voir à quel point le mot politique devient parfois un gros mot, estime Estelle. Tout dépend de qui l’utilise et à qui il s’applique pour qu’il prenne ou non une valeur péjorative », ironise-t-elle. Tout deux sont de Paris la Sorbonne, dans l’antenne de Clignancourt, où Valérie Pécresse est d’ailleurs venue répondre aux questions de certains étudiants. Selon la narration des étudiants rencontrés sur place, loin de calmer la colère, cela aurait plutôt encouragé la mobilisation des étudiants, un noyau dur d’une centaine sur 2 000 inscrits. A la veille de la manifestation des cheminots, la fac de Clignancourt est bloquée et doit décider en AG de la suite des événements. Le débat aboutira plusieurs heures plus tard au déblocage de l’établissement, à une très courte majorité de neuf voix alors que 700 étudiants prennent part au vote. Le blocage sera à nouveau voté quelques jours plus tard. Si, entre les étudiants, l’enjeu, c’est bien le blocage ou non, la loi, elle, semble faire largement consensus contre elle. Très énervé, un antiblocage : « Je suis contre la loi mais je suis pour la réussite de mon année. Je ne peux pas me permettre de rater les cours. Rien ne vous empêche d’aller manifester contre cette loi si vous êtes contre. Mais laissez-nous aller en cours. » Un autre : « Il y a plein de choses dangereuses dans cette loi, mais les premiers que nous mettons en danger en faisant grève, c’est nous. » Et Joëlle, d’ajouter, sans monter sur la tribune : « Je suis boursière. Je ne peux en principe pas rater plus de deux TD, alors oui, je suis contre la grève. Quant à la loi, j’avoue que je m’en fous, je ne sais pas trop son contenu et, si j’ai bien compris, il s’agit d’entrée de l’entreprise dans l’université et je suis plutôt pour. Comme tous ceux qui sont à la fac, j’ai peur de ne pas avoir de boulot. Si l’entreprise est là, ça peut aider. » Un autre, attentif à la conversation, se désole. « Si tu as peur, tu ferais mieux de combattre la loi, explique-t-il. Si ce sont les entreprises qui financent les filières, crois-tu qu’elles financeront des disciplines comme la philo, l’ethnologie ou l’histoire ? » Jérémy est justement en deuxième année d’histoire : « Je ne savais même pas qu’une loi sur l’université était passée cet été. Je me suis informé à la rentrée et au fur et à mesure des débats en AG, je me suis fait un avis. Avec cette loi, les filières seront créées ou conservées en fonction de leur rentabilité sur le marché. Cela va créer des injustices entre étudiants. »

Pauvreté grave et durable

Pour ou contre le blocage, la question de la condition étudiante revient très souvent dans les propos. Sur toutes les lèvres, l’augmentation des frais d’inscription. Même si elle ne figure pas explicitement dans la loi LRU, elle est en effet une conséquence à prévoir de l’autonomie financière des universités. « Ne nous leurrons pas, les frais d’inscription vont monter dans les bonnes facs, et stagner dans les facs poubelles, argumente une étudiante à la tribune. Cette loi va aggraver la logique des facs à plusieurs vitesses. » Margot, étudiante en master de droit à Nanterre, résume dans sa position la contradiction de nombre d’étudiants, qui souvent semble être liée à la peur de l’échec. Elle est contre le blocage mais s’est réjouie quand celui-ci a été voté sur son campus, une forme de grève par procuration. Significatif aussi, le cas de Sébastien, en deuxième année de Science Po à Paris VIII, « à fond dans le mouvement » mais qui ne peut participer au blocage parce qu’il travaille. De Tolbiac à Nanterre en passant par Paris VIII et Clignancourt, les étudiants évoquent en AG leurs conditions de vie, les vingt heures de travail hebdomadaires que certains doivent ajouter à leur semaine universitaire. Selon l’Observatoire national de la vie étudiante (OVE), 75 % des étudiants travaillent, dont près de 7 % à plein temps, et plus de 20 % à mi-temps. 22 600 sont dans une situation de « pauvreté grave et durable » et 107 000 en situation de précarité. C’est peut-être là une nouveauté de la décennie et l’explication de la solidarité avec d’autres enjeux que leur strict pré carré : régimes spéciaux, pouvoir d’achat, logement. Mais cela ne se fait pas sans mal et sans opposition à l’intérieur même des facs. Ainsi, Anne-Camille, en double cursus philosophie-histoire de l’art, assiste-t-elle avec beaucoup d’attention aux débats en AG. Mais s’énerve quand à la tribune les orateurs évoquent l’ADN, les mal-logés de la rue de la Banque ou les retraites des cheminots. Elle n’est « pas réac », prend-elle soin de préciser, mais veut aller en cours : « C’est un peu facile de tout confondre : immigration, logement, retraites... Ce que je vois là, c’est une envie de s’insurger. C’est un mouvement de rébellion contre Nicolas Sarkozy, mais ce n’est pas sa place. » Pierre, étudiant en droit à Nanterre, qui revendique son vote pour Nicolas Sarkozy : « ADN, franchise médicale... Qu’est-ce que cela a à voir avec la fac ? »

Pouvoir d’alerte

Pourtant, dans toutes les AG auxquelles Regards a pu assister, l’objectif de la convergence des luttes était présent. Le gouvernement en a peur et les étudiants le savent. Le directeur de CSA, Stéphane Rozès, l’analysait en ces termes au début du conflit : « Le danger pour Sarkozy est l’agrégation des mouvements », écrivait-il dans le Monde. C’est bien ce qu’il faut retenir de la démarche des étudiants. Quand près de 200 d’entre eux se réunissent à Tours le 18 novembre mandaté par les AG de 65 universités (sur 85 en France), c’est pour tenir une conclusion pour le moins politique : « Notre mouvement contribue à affaiblir Sarkozy et ses ministres, et c’est une bonne chose car leur projet est de détruire l’ensemble des acquis sociaux. C’est ensemble que nous devons construire un mouvement des jeunes et des salariés. » Dans la même déclaration finale : « Nos revendications sont liées avec celles des travailleurs. Nous aussi, étudiants, sommes concernés par les retraites. Nous ne voulons pas perdre notre vie à la gagner et nous soutenons le mot d’ordre de 37,5 annuités de cotisation pour tous aux côtés des cheminots d’EDF, de GDF et de la RATP (1). »

« Au journal de TF1, j’ai entendu que les privilèges des cheminots étaient à la hauteur de leur pouvoir de nuisance, raconte Anita, en thèse d’histoire. J’ai rarement entendu plus poujadiste et courte vue que cette observation. Pour moi, les cheminots sont au contraire un rempart démocratique. Ils ont un pouvoir d’alerte, une tradition de mobilisation qui en réalité sert l’intérêt commun. Comment les gens croient-ils que nous avons obtenu les congés payés, un système de santé que le monde entier nous envie... Les usagers devraient remercier les grévistes. » A Clignancourt, Jessica, 19 ans, arbore un autocollant du DAL en pleine AG. La veille, elle manifestait aux côtés des mal-logés de la rue de la Banque (voir p. 38). C’est sa première mobilisation. Elle ne se souvient « pas vraiment du CPE » mais a depuis acquis de solides convictions, bien que lointaine de toute organisation politique ou syndicale : « Pour moi, la LRU n’est pas le seul enjeu. Je l’ai rappelé en parlant à la tribune. C’est notre rôle d’aller soutenir les mal-logés. Le gouvernement tape partout, les étudiants ne sont qu’une des cibles. » Nabila, tout aussi convaincue : « Le gouvernement n’a pas choisi les étudiants et les cheminots par hasard. Avec le mouvement de 1995 et le CPE, ce sont les deux parties de la population qui ont donné du fil à retordre au gouvernement. Si leurs réformes passent avec nous, elles passeront partout. Si nous sommes un test, nous avons un rôle à jouer. » R.D.

Paru dans Regards n°46, Décembre 2007

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