Accueil > politique | Par Rémi Douat | 7 novembre 2010

Europe Ecologie (1) - Eva Joly ? "Elle apprend vite"

A Lyon, les 13 et 14 novembre, se tiennent les Assises nationales du rassemblement des écologistes, étape finale du processus de fusion des Verts et d’Europe Ecologie. Ou va se situer, politiquement, la formation qui en sera issue ? C’est la question que s’est posée Regards

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Avec une image de probité à toute épreuve, Eva Joly séduit son camp et les médias. D’autres, plus critiques, lui demandent de préciser un fonds idéologique encore flou. Portrait .

A 67 ans, Eva Joly est sans conteste le meilleur espoir féminin dans la catégorie invitée surprise à la présidentielle. Retour en arrière. Appelée par Daniel Cohn-Bendit en vue des élections européennes, elle gagne en même temps que son fauteuil à Bruxelles le statut de pilier de l’alchimie Europe Ecologie.

Cet été, Cécile Duflot et Daniel Cohn-Bendit se sont mis d’accord sur un point : Eva Joly peut emmener Europe Ecologie bien au-delà des 1,57 % réalisés par Dominique Voynet en 2007. Le plan de bataille est en ordre. Les Verts et Europe Ecologie finalisent ce mois-ci leur fusion, une primaire se chargera en septembre 2011 d’officialiser la candidature d’Eva Joly à la présidentielle. Selon toute vraisemblance, les écolos seront ministrables en cas de victoire socialiste, et bien placés pour les accords qui suivront lors des législatives.

D’ici là, donc, formation intensive pour Eva Joly, qui possède déjà une arme tout à fait significative pour la course de fond dans laquelle elle s’est engagée : une bonne image. On connaît l’histoire, mais elle n’a jamais été aussi utile/ pour éclairer le présent. Eva Joly n’est pas née «  avec une cuillère en argent dans la bouche  », comme se plaît à le répéter José Bové, qui la soutient. Issue d’une famille ouvrière de Norvège, Gro Eva Farseth est fille au pair en France et tombe amoureuse du fils de la maison, Pascal Joly. La famille ne veut pas de ce mariage avec cette jeune femme qui n’est pas du même monde. Elle finira pas l’épouser, mais gardera le souvenir de cette humiliation. Episode fondateur ? Juge au pôle financier dans les années 1990, elle se forge en tout cas une réputation de « nettoyeuse » pour traquer la corruption chez les grands de ce monde.

De cette époque, elle garde l’ossature de sa personnalité politique. L’affaire Bettencourt-Woerth lui offre un boulevard. Elle s’y engouffre et demande la démission d’Eric Woerth. Elle cogne aussi à gauche. «  Strauss Kahn, je le connais bien, je l’ai mis en examen  », crâne-t-elle, manière de rappeler que son parcours lui donnera toujours une longueur d et ’avance quand il s’agit de vertu. Elle tombe aussi sur Bertrand Delanoë qui fait «  une faute  » en concluant un accord avec l’UMP dans l’affaire des emplois fictifs de la Mairie de Paris.

Vertu et probité

L’intense crise de confiance vis-à-vis des politiques ne lui a pas échappé. Qui mieux qu’une ancienne juge incorruptible peut entendre gronder le sentiment d’injustice et d’impunité des puissants exacerbé par l’affairisme ambiant ? La recette fonctionne et Eva Joly le sait. Au Brésil, lors de la récente élection présidentielle, Marina Silva a créé la surprise avec un profil étonnamment similaire au sien.

Derrière la probable candidate d’Europe/Ecologie, la magistrate qu’elle fut n’est jamais très loin. José Bové, qui l’accompagne dans quelques étapes de son tour de France, est séduit. «  En tant que magistrate , explique-t-il, elle a affronté les puissants sans jamais rien lâcher. Elle incarne cette capacité à dire les choses envers et contre tous, ce qui est très important dans un moment où nous assistons à une intense crise de morale politique . » «  Elle est très bonne sur la finance internationale , se réjouit aussi Gilles Lemaire, ancien secrétaire national des Verts. Elle peut faire preuve d’une grande agressivité, mais quand c’est au service de l’éthique, c’est souhaitable . » On retrouve chez les militants un même emballement pour la probité.

Faire ses preuves

Ce bel enthousiasme implique-t-il pour autant qu’un tapis rouge se déroule sous ses pieds ? Difficile d’aller jusque-là. D’abord, «  Eva Joly n’est pas spontanément considérée comme une responsable politique, ce qui peut lui porter préjudice  », analyse le politologue Jean-Daniel Lévy. «  La politique ne supporte pas les amateurs , renchérit Daniel Boy, chercheur au Cevipof et spécialiste de l’écologie politique. Une gaffe peut coûter cher . »

Plus grave, pour l’opinion, et même au sein des Verts, elle doit encore faire ses preuves en tant qu’écologiste. «  La probité qu’elle incarne correspond à un vrai besoin chez les Français , poursuit Daniel Boy, et cela peut certainement rassembler au-delà des Verts. Mais il va lui falloir parler de politique, et notamment d’écologie, sous peine de lasser . »

Posez la question à Noël Mamère, Daniel Cohn-Bendit ou José Bové, la réponse est invariablement la même, comme retenu par coeur : «  Eva Joly ? Elle apprend vite . » Emmanuelle Cosse vice-présidente de région Europe Ecologie(1) précise : «  On lui fait confiance parce qu’on l’a vue à l’oeuvre. Elle sait se saisir des enjeux qu’elle connaît mal et faire ses preuves . »Le député vert Yves Cochet, qui est aussi candidat à la candidature et se retrouvera face à elle lors des primaires, n’est pas tout à fait aussi bienveillant : «  Elle a une notoriété acquise sur la lutte anti-corruption, soit ! Mais ce n’est pas ça qui peut lui donner la légitimité écologique. Du point de vue de la pratique associative ou de la connaissance de l’écologie politique, elle a beaucoup moins à offrir que moi. Je ne lui ai jamais vu d’autre proposition que dans le domaine de la justice , tacle-t-il. Je ne connais pas encore ses projets sur l’économie et le social. Moi je suis pour la semaine de 28 heures. Y est-elle favorable ? Je pense qu’il faut un revenu d’existence universel, une allocation de base nécessaire pour protéger chacun, à plus forte raison en temps de crise. Et elle ? Toutes ces questions sont fondamentales et, sur ces aspects là, on ne sait pas ce qu’elle pense . »

Et pour cause. Peu d’indices permettent de répondre à la question. Une Eva Joly difficile à définir, à l’image de l’étrange attelage politique Les Verts - Europe Ecologie, composé de Verts, dont les militants se retrouvent essentiellement dans les valeurs de gauche, et de membres issus d’organisations environnementales, dont l’ancrage à gauche n’est pas évident. «  Eva Joly a été convertie à l’environnement par Daniel Cohn-Bendit via la lutte anti-corruption , explique Daniel Boy. Mais se convertira-t-elle aux valeurs de gauche ? Rien ne permet de l’affirmer. Comment se situe-t-elle sur les questions sociales ou d’immigration ? S’il y a des problèmes de cohérence idéologique à l’intérieur d’Europe Ecologie, on ne le sait pas encore . »

Eva Joly, qui en 2009 a hésité à rejoindre François Bayrou et dont on ignore tout du «  fond idéologique  », comme dit le politologue, est-elle de gauche ? Gilles Lemaire, lui, préfère retourner la question. «  C’est quoi être de gauche  ? » Pour l’ancien responsable des Verts, le mouvement écolo amène une nouvelle manière de répondre à cette question, alors inutile de chercher des poux dans la tête d’Eva Joly parce qu’elle causé avec Bayrou. «  La gauche des Verts est tout à fait conquise par Eva Joly , raconte Emmanuelle Cosse. Quand on l’entend parler, on se demande comment elle a pu hésiter à aller au Modem. Elle peut tenir un discours ancré à la gauche de la gauche. Sur les questions de finance internationale, elle est proche des altermondialistes . »

Incarner l’évolution du parti

La gauche des Verts, avec Eva Joly, semble vouloir tourner une page, comme le dit Gilles Lemaire : «  La gauche qui est engluée dans ses projets collectifs inaboutis est finalement assez conservatrice. Oui, les écolos doivent affirmer leur rupture. Les Verts ont vocation à rassembler de l’extrême gauche à la démocratie chrétienne, mais aussi ceux qui ne se positionnent pas sur l’axe politique droite - gauche . » A gauche, donc, mais pas forcément. La partition gauche - droite est remise en cause et Eva Joly est parfaite pour incarner cette évolution. On le comprend en lisant le Manifeste qui jette les bases de l’accord entre les Verts et Europe Ecologie (lire analyse ci-contre). «  Tout le monde peut être d’accord avec ce texte , tranche Daniel Boy. Il n’entre pas dans ce qui peut faire classiquement débat entre la droite et la gauche. Eva Joly devra clarifier. Europe Ecologie continuera de prospérer jusqu’à ce qu’elle précise ce qui fonde son idéologie . »

Rémi Douat

 [1]

Notes

[1(1) Emmanuelle Cosse est ancienne rédactrice en chef de Regards et toujours membre du comité de rédaction.

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