Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er avril 2008

Exposition Keith Haring : Mythologie pop

La fresque de l’hôpital Necker, à Paris, c’est lui. Le peintre américain Keith Haring investit les territoires de l’art urbain de son geste expressif, rapide, risqué. Son vocabulaire visuel est lisible pour tous. Mythologie populaire et sources érudites s’y répondent. À Lyon, une rétrospective présente 250 œuvres du peintre mort à 31 ans. Une première.

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Un square de New York, un centre de loisirs, une école, un hôpital parisien, une piscine, une église à Pise, le mur de Berlin... Keith Haring peignait souvent dehors, en public, sur fond de musique hip-hop ou de rythmes afro-cubains. Cet ancrage urbain n’est pas anecdotique dans sa trajectoire artistique, fulgurante, condensée sur une seule décennie, celle des années 1980. Il en découle, en effet, une œuvre explosive qui n’appelle pas la déférence rituelle du spectateur face aux objets sacrés. Un style plein d’humour et de sensualité, malgré la gravité des sujets traités. Le geste est ample et vif, le format généreux, le trait simple et maîtrisé. Quant à la palette de couleurs, audacieuse, elle semble jaillir de la surface peinte.

DÉSINVOLTURE

L’exposition consacrée à Keith Haring qui se déroule au Musée d’art contemporain de Lyon est la première d’une telle envergure. Elle présente 250 œuvres glanées dans différents musées et galeries, mais aussi chez des collectionneurs privés. Outre les tableaux de l’artiste, dont quelques-uns surprennent tant ils tranchent avec sa touche habituelle, comme ses peintures à l’encre nourries de tradition japonaise, on peut y voir aussi des sculptures. Certaines, laissées dehors sans souci de la conservation, ont fini par s’abîmer. Car cet art de rue à l’origine, devenu art de masse, rejoignait la vie quotidienne et induisait une autre relation aux œuvres, plus désinvolte peut-être, en tout cas plus profane. « Beaucoup de collectionneurs ont acheté au coup de cœur, sans penser l’éternité. Du coup, leur rapport à ces objets d’art est mâtiné d’indolence. En Italie, on a même pu voir des enfants grimper sur une des sculptures de Keith Haring. Je crois qu’il aurait aimé ça » , commente Gianni Mercurio, le commissaire de l’exposition.

ÉPHÉMÈRE

Arrivé à New York de sa Pennsylvanie natale, à la fin des années 1970, il réalise ses premiers dessins dans le métro, à la craie. Le jeune homme détourne illégalement les panneaux noirs dédiés à la publicité pour faire danser ses personnages éphémères devant les voyageurs. A tort, il fut assimilé aux graffeurs qui venaient de Harlem, du South Bronx et du Lower East Side. Keith Haring aimait leur travail, qui avait des points communs avec le sien : une gestuelle expressive, une rapidité d’exécution, une ligne épaisse et continue, une appropriation de l’espace public, un goût du risque et un attrait pour la contre-culture. « Je prenais souvent le métro pour aller voir les musées et les galeries et j’ai commencé à remarquer non seulement les graffitis de grandes dimensions sur les rames de métro mais aussi l’incroyable calligraphie à l’intérieur même des wagons. Cette matière calligraphique me rappelait ce que j’avais appris sur la calligraphie chinoise et japonaise. Et aussi quelque chose comme un flux de conscience : cette relation entre l’esprit et la main que j’avais vue chez Dubuffet, Mark Tobey et Alechinsky » , raconte l’artiste dans un entretien (1).

VULNÉRABILITÉ

Mais contrairement aux graffeurs, qui œuvrent en secret, jouant à cache-cache avec les forces de l’ordre, lui s’expose franchement. La performance festive fait partie de son mode d’action : « Je venais de trouver une possibilité de travailler avec les graffitistes sans les imiter, car je ne voulais pas peindre sur les rames, je n’avais pas envie de me glisser dans les dépôts pour peindre en douce l’intérieur ou l’extérieur des wagons. A vrai dire, en dessinant sur les surfaces noires, j’étais encore plus vulnérable et à la merci des policiers : c’était une entreprise plutôt risquée. » Au point de lui valoir de la prison. Loin des tags énigmatiques, en forme de signatures réitérées à l’identique, marqueurs de territoires et de trajectoires, Keith Haring habille le métro de symboles graphiques compréhensibles par tous. C’est là qu’il invente un langage simple lié aux contraintes de la rue. Une mythologie populaire peuplée de serpents, de bébés, de soucoupes volantes, de chiens, de pyramides, de postes de télévision... Héritage de son père, dessinateur amateur de BD, il s’inspire de la bande dessinée, comme Alechinsky dont il se sent proche. Mais il puise aussi aux sources de l’Antiquité et de l’histoire de l’art officielle : Dubuffet, Picasso, Matisse, Pollock, etc. Des œuvres attestant de ces connexions, snobées par la critique qui n’y retrouvait pas la « marque » habituelle de Keith Haring, sont présentées dans cette gigantesque rétrospective.

Mixte de références légitimes et de contre-culture, « l’art de Haring est lié aux instances de la culture pop. Et ce dans la mesure où il s’est occupé de la fracture entre culture populaire et culture érudite » , note le critique Demetrio Paparoni. Coutumier de la vie underground new-yorkaise, il expose au Club 57, une boîte de nuit où s’accordent musique rap et performances d’artistes. Moins courtisé par les galeristes et musées que son ami Jean-Michel Basquiat, par exemple, il crée sa propre boutique. A l’intérieur de sa Pop Shop, reconstituée dans le cadre de l’exposition, il commercialise des produits en série : tee-shirts, boutons, etc. Ce qui lui vaut des controverses amères. « Nous avions en commun l’hostilité qu’éprouvaient à notre égard un tas de gens envieux qui voulaient que nous restions petits. Ils disaient : OK, si vous avez l’intention de devenir un produit de consommation de masse et s’il y a un grand nombre de gens qui veulent acheter votre travail, ça veut dire que vous ne valez rien ! » , raconte Madonna qui le côtoya. « Quand vous visitez les principaux musées américains, vous ne trouvez jamais un Keith Haring exposé bien en évidence. Je pense que l’establishment artistique a beaucoup de mal à se réconcilier avec quelqu’un qui est un grand peintre ou un grand sculpteur et qui embrasse en même temps sans réserve la culture populaire » , explique le galeriste Jeffrey Deitch.

LUDIQUE

On a aussi reproché à Keith Haring un côté naïf, voire superficiel. C’était oublier que sous une forme ludique, il portait un regard sévère sur son époque, marquée par le règne de l’argent, le sida, les discriminations raciales et sexuelles, la violence des conflits armés... Montagne d’écrans, dessinés à l’encre, pour désigner le pouvoir de la télévision. Superposition de corps censée représenter des cadavres de guerre mais qui pourrait tout autant avoir une charge érotique. Lorsque les œuvres portent un titre, ce qui est assez rare, l’artiste se fait activiste. Engagé contre les ravages de la drogue avec Crack is Wack, il prend position contre l’esclavage en des termes politiques dans Prophets of Rage.
« J’ai toujours su (...) que je mourrais jeune » , affirmait Keith Haring. Fulgurance du geste, comme d’une vie : cette ligne si caractéristique de son travail, tracée d’une traite, sans retouche ni esquisse préalable, ressemble à la carrière éclair de son auteur qui meurt en 1990, à l’âge de trente et un ans, emporté par le virus du sida. Le temps d’inventer un langage d’une étonnante vitalité. Un art fébrile composé de signes archétypaux qui prend place dans l’instant.

Marion Rousset

1. John Gruen, Keith Haring, The authorized Biography , Fireside, 1992.

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