Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er mai 2006

Exposition. L’amour sort de sa bulle

Une exposition à la Villette met en scène des expériences du désir et du vécu amoureux. Photos, installations, cinéma, des amoureux aux sans-amour, le regard se politise pour capter toute l’énergie que dégage ce lien fragile mais toujours en mouvement.

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« T’aimes plus papa ? », demande la fille. « Il y a un moment, j’aurais dit oui, je l’aime encore, mais maintenant je sais plus », répond la mère. Elle regarde sévèrement, tristement aussi, l’homme qui partage sa vie. Dans ses yeux, comme un reproche. Il l’interroge : « Qu’est-ce que tu veux ? » Elle : « Te quitter ! M’en aller ! C’est tout. » Des mots cassants qui disent la peur de voir l’amour se déliter, se réduire à peau de chagrin, miné par la menace du chômage. Lui se bat depuis des mois pour garder son emploi. « Qu’est-ce que tu veux que je comprenne ? » Elle : « T’as rien compris, tu comprendras jamais rien. » Il lâche : « Si moi demain je baisse les bras, j’oserai plus me regarder dans la glace. Dans ma famille, on s’est toujours battu. » On l’imagine obsédé, tendu, épuisé. Elle aussi est épuisée. Cette scène du documentaire de Jean-Michel Vennemani, Metaleurop - Germinal 2003, est projetée au détour d’une allée. Quelques minutes suffisent à le comprendre : un plan social dévaste tout sur son passage. Ses effets destructeurs s’immiscent jusque dans l’intimité du couple qui n’en sort pas indemne. Trois ou quatre sièges attendent le visiteur qui souhaite faire une halte avant de poursuivre son chemin. Quelques mètres plus loin, un autre extrait d’un documentaire datant, cette fois, des années 1970 : Avec le sang des autres, de Bruno Muel. Une voix off énumère les avatars du travail à la chaîne. « Au bout de cinq ans, je peux plus me servir de mes mains, j’ai mal aux mains. J’ai un doigt, j’ai du mal à le bouger. J’ai du mal à toucher Dominique le soir, ça me fait mal aux mains. La gamine, quand je la change, je peux pas lui dégrafer ses boutons », dit l’homme, ajusteur. Entre chaque écran, un long serpentin jalonné de panneaux photographiques à la structure métallique apparente : des portraits de paysans, d’hommes et de femmes au chômage, des étreintes remboursées qui lient, aux Pays-Bas, des volontaires rémunérés à des handicapés, des clichés tout simples, des mains qui se joignent, beaucoup de scènes de manifestations et de solidarité collective. A côté de la multitude de photographies, quelques installations vidéo, de menus objets, des films de fiction et des documentaires que l’exposition présentée à la Maison de la Villette a l’immense mérite de faire sortir de l’ombre. Plusieurs centaines d’œuvres plastiques et audiovisuelles rassemblées sous une question en apparence anecdotique, « L’amour, comment ça va ? », émaillent le parcours pensé par l’historienne Arlette Farge et la sociologue Rose-Marie Lagrave. A la mise en scène, très réussie : les architectes Patrick Bouchain, connu pour ses réhabilitations de bâtiments industriels à Nantes (le Lieu unique), Roubaix (la Condition publique) ou Grenoble (le Magasin), et Isabelle Allégret.

L’intime et le collectif

L’amour... On pouvait s’attendre au pire : des flopées de bons sentiments, des images d’un bonheur sans nuage, des scènes de vie à deux - un homme et une femme - ou quelques vestiges de beauté dans le monde brutal que nous connaissons. L’exposition ne tombe jamais dans les clichés du genre. Très stimulante sur le plan intellectuel, elle s’attache à créer des passerelles en montrant combien le sentiment amoureux, ce lien qui ne cesse de se transformer, est tributaire du contexte social, politique et historique. Penser l’amour par-delà le couple (hétérosexuel) et le refuge de l’intime était une gageure : en effet, rares sont les chercheurs en sciences humaines à s’être penchés sur le sujet. Mais ce décloisonnement était aussi la seule voie possible. Rose-Marie Lagrave, contrairement à sa collègue, a eu « des doutes, et même des réticences énormes. Cette notion me semblait trop là, constamment là, dans les chansons, partout. Il fallait donc arracher l’amour à la sphère de l’intimité où il est toujours référé et transposer l’énergie qu’il crée dans la sphère du politique. Une fois trouvé cet axe de travail, je me suis sentie à l’aise ». Ce va-et-vient entre l’intime et le collectif est assumé d’un bout à l’autre.

Telle un faisceau d’énergies et de désirs multiples, l’expo palpite et crépite dans une atmosphère chargée de bruissements de voix et de chants collectifs, de scènes de révolte et d’unions plus ou moins catholiques. Comment s’aime-t-on aujourd’hui ? Est-ce plus difficile qu’hier ? Que reste-t-il des luttes féministes des années 1970 ? Peut-on imaginer une nouvelle façon d’être en société qui laisserait circuler le désir ? Un équilibre se crée progressivement entre une inquiétude lancinante et des échappées belles. Partout, cette volonté tenace de renverser le regard. Dans la foulée des portraits de chômeurs réalisés par Gilles Favier, qui semblent porter en bandoulière tous leurs espoirs déçus, les Histoires sans bruit de Louise Oligny s’attardent sur des petits riens, quelques pas de valse esquissés dans une ruelle, trois paires de mains posées sur trois paires de genoux, un couple sous un coin de parapluie derrière une banderole. Alors que l’ouvrier de Metaleurop et sa femme vivent une crise douloureuse, la scène des Virtuoses, un film de Mark Herman, projetée plus loin, offre une perspective réjouissante : « Quand on est désaffilié de tout, on est aussi désaffilié de l’amour. Mais dans les Virtuoses, face au chômage, les personnages réussissent à tisser des liens entre eux grâce au chant. Les mêmes situations sociales et politiques désastreuses peuvent provoquer des solidarités, de la fraternité et de l’amour », avance Rose-Marie Lagrave. Au fil d’une déambulation toute en circonvolutions, le visiteur se rapproche de l’utopie d’un Je et d’un Nous enfin réconciliés, de l’espoir de renouer avec ces « moments où la société tout entière était amoureuse », s’emporte Arlette Farge qui évoque, en guise de modèles, la Commune et les congés payés.

Séquence en noir

L’entrée en matière était pourtant brutale. Comment ne pas se sentir minuscule, presque écrasé, devant les formats géants d’Andréas Gursky ? En ouverture de l’exposition, ses étranges photographies : un conseil d’administration encastré dans le roc et un rayon de supermarché plein à ras bord de denrées dont on ne perçoit plus que l’empilement. Face à ces montagnes impersonnelles et standardisées qui semblent vidées de toute humanité, l’infiniment petit. C’est-à-dire nous. L’amour va-t-il si mal ? La réponse est dans le titre de la première séquence inspiré d’un film de Ken Loach (Raining Stones) : « Il pleut des pierres sur l’amour. » Des pierres dures comme la fin des illusions qui plombent le quotidien et creusent les inégalités. « Même devant l’amour, cette expérience ordinaire qui traverse toutes les couches sociales, on n’est pas tous égaux », explique Rose-Marie Lagrave. Un vieux paysan est photographié en noir et blanc par Depardon dans un décor intemporel, entre la table et le buffet de sa salle à manger, tel le gardien d’un monde aujourd’hui déserté par les femmes. En face, encore ce désir d’équilibre, de nuance, ce besoin de ne pas fermer toutes les portes. Les clichés de Sabine Delcour baignés d’une lumière automnale montrent plusieurs jeunes couples d’agriculteurs, côte à côte ou bras dessus bras dessous, plantés au milieu de l’exploitation qu’ils viennent pour certains de reprendre. Ici et là, on voit même poindre une forme d’humour. Comme lorsque la plasticienne américaine Barbara Kruger ironise sur les stéréotypes véhiculés par la pub, les journaux, les films. « What big muscles you have ! », écrit en lettres rouges, barre un texte composé d’une multitude de doux petits noms dont l’accumulation suscite immanquablement un effet comique : « My lordship », « My Lancelot », « My great artist », « My professor of desire », « My Rambo », « My Popeye »... Mais la tonalité générale n’est pas celle-ci. Les « hurleurs », au pied des prisons, qui tentent de communiquer avec leur famille, le sexe sur ordonnance pour les handicapés, les corps démembrés de mannequins tous identiques contribuent à colorer de noir cette première séquence.

Rouge carmin

Les murs du pavillon suivant sont rouge carmin. L’atmosphère est chaude et feutrée. La mise en scène des œuvres, circulaire. Les luttes féministes des années 1970, et leurs héritières actuelles, occupent le cœur de l’exposition. On y accède par une passerelle qui relie l’édifice d’origine en pierres brutes à deux bâtiments en bois construits pour l’occasion. Dès l’entrée, des chants de révolte et des bruits de foule emportent le visiteur dans un joyeux tourbillon. « Ce moment de ferveur collective constitue pour nous le noyau ! », s’exclame Arlette Farge. « C’est l’époque où s’invente le beau mot de sororité. Nous étions peut-être vues comme des concurrentes, mais nous pouvions aussi être sœurs, fraterniser », poursuit Rose-Marie Lagrave. Les deux chercheuses semblent vouloir réhabiliter une histoire souvent caricaturée. La complicité avec ces femmes mobilisées filtre de toutes parts. Au centre du cercle, une salle avec des poufs assortis aux murs où deux films se répondent : La maman et la putain (1973) de Jean Eustache et Réponses de femmes (1977) d’Agnès Varda. Face au héros nostalgique interprété par Jean-Pierre Léaud, un J’accuse féminin, féministe, assez drôle contre la société machiste. « Il faut réinventer la femme », dit l’une. « Alors il faut réinventer l’amour. » Pas facile lorsque l’ombre du sida plane sur les relations sexuelles. Mais la métamorphose a bien eu lieu. La dernière séquence de l’exposition est émaillée de familles homoparentales, monoparentales, recomposées. Ces gens normaux n’ont rien d’extraordinaire, semble nous glisser à l’oreille Sophie Loubaton. Elle donne à voir plusieurs couples, jeunes, vieux, mixtes ou homo. Chaque cliché est mis en regard avec une photographie désignant un objet-symbole : pots de confiture, photographies, lettres, carnets... Le moteur, c’est le désir. Trois portraits d’Erwin Olaf interpellent le visiteur. Trois vieilles femmes au corps décati, à demi dénudé, qui soutiennent notre regard et nous empêchent de passer notre chemin. L’envie de séduire, malgré le sida, malgré le temps qui passe, malgré toutes les entraves, résiste de toutes ses forces. L’exposition aurait pu s’arrêter là, mais les deux chercheuses ont souhaité aller plus loin, tenir leur parti pris jusqu’au bout. Pour Rose-Marie Lagrave, « cette énergie de l’amour, du désir et de la fraternité peut déboucher sur des formes d’auto-organisation comme les jardins ouvriers et les restaurants collectifs. Elle essaime même chez les sans-amour ».

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