Accueil > Société | Par Rémi Douat | 1er décembre 2004

Fabrique d’une déviance

La clope n’a plus la cote. Pourquoi cette mise au ban d’un produit nocif parmi d’autres ? la légitimité d’une substance évolue en fonction du regard que porte sur elle une société.

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Fumer tue. Chaque année, 60 000 personnes meurent prématurément. Un tiers de cancers du poumon, 8 000 cancers de la langue et du larynx et 14 000 maladies cardio-vasculaires. Aucun débat ne peut porter sur la dangerosité des centaines de poisons qui composent une cigarette en combustion. Toutefois, devant les assauts de ses détracteurs, la tendance dominante semble aujourd’hui s’inverser. La clope n’a plus la cote et les fumeurs invétérés se disent victimes d’une chasse aux sorcières. Loi Evin en 1991, apparition des zones non-fumeurs, messages de prévention sur 40% du paquet, plan quinquennal du gouvernement Raffarin ou encore campagnes culpabilisatrices ont dispersé les suaves volutes. Récemment encore, la mairie de Paris invitait à renforcer l’application de la loi Evin et à encourager, pour l’heure dans le cadre d’une démarche volontaire, les bars et restaurants à bannir la cigarette. Ce mois-ci, on verra les derniers TGV dotés de wagons fumeurs. Cette inversion du rapport de forces met en évidence un processus de délégitimation d’un produit nocif parmi d’autres. Alcool, sucre, graisse et médicaments demeurent des drogues légitimes et ignorés par l’action répressive.

CACHEZ CES CIGARETTES...

L’un des leviers de la délégitimation du tabac est sa disparition physique de l’espace commun. Interdire la fumée dans les lieux publics fut une première étape. Bars et restaurants sont désormais invités à suivre la même voie. Il s’agit d’éliminer la manifestation la plus visible d’une conduite en cours de stigmatisation et d’en marginaliser la pratique. Autre symptôme d’une relégation, face cette fois à la hausse des taxes, les lieux de vente informels se développent. Les débits de tabac sont de moins en moins fréquentés et les paquets s’échangent contre trois euros sur les trottoirs de Barbès, Arnaud-Bernard ou Belzunce. Le contournement du monopole d’Etat devient un sport national. Plus high tech et encore moins chère, mais tout aussi illégale, la vente en ligne. Ces tabacs sur Internet sont en pleine explosion et, de l’aveu même des douanes, très difficilement contrôlables. Leurs services témoignent malgré tout, dans leur dernier rapport, d’une augmentation certaine des saisies. Au total, 219,2 tonnes de cigarettes, soit près de 1 100 000 cartouches, d’une valeur estimée à quelque 24 millions d’euros, ont été saisies contre 172,9 tonnes l’année précédente (+ 26,8%). Concrètement, il est difficile de mesurer l’impact de la hausse des taxes sur les consommations. Les Etats-Unis, qui ont largement précédé la France sur ce chemin, ont encore du mal à tirer des conclusions. A New York, la multiplication par 20 en quelques années du prix du paquet a provoqué une vertigineuse chute des ventes (- 47%). Les autorités restent pourtant très circonspectes sur un changement effectif des comportements.
« Une société sans drogue n’existe pas » , déclarait Nicole Maestracci, ex-présidente de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT). Phrase démobilisatrice pour les uns, réalité scientifique pour les autres, l’assertion semble en tout cas bénéficier d’une réalité empirique. Les enquêtes sur la consommation de produits psychotropes fournissent un instantané de l’évolution des pratiques capable de mettre en évidence la substitution d’un produit toxique à un autre. La dernière enquête Escapad (1) révèle une baisse de la consommation de cannabis. Même constat sur le tabac. On passe de 40,2% de fumeurs quotidiens en 2000 à 37,2 en 2003. Bonne nouvelle ? Peut-être, mais le reste de l’enquête dévoile aussi une nette hausse de la consommation de bière et d’alcools forts. On passe de 5,5% à 7,5% pour les filles et de 16% à 21,2% pour les garçons.

Sur les médicaments psychotropes (2), le silence est presque total. La France caracole pourtant en tête de la consommation mondiale. L’Observatoire français des drogues et des toxicomanies estime que l’usage de médicaments psychotropes au cours des douze derniers mois concerne 14,1% des hommes et 25,3% des femmes. Dans un cas sur quatre, la prise s’effectue hors de toute prescription. Chez les 17-18 ans, sondés lors de la journée de préparation à la défense, 3,2% des filles et 1% des garçons disent consommer plus de 10fois par mois ce type de médicaments. Une toxicomanie licite qui ne provoque pas de remous.

DROGUES ENCOURAGÉES

Campagnes successives, arsenal législatif répressif, encouragement à bannir la clope ou encore publication de sondages pouvant pousser à un désir de conformité sont autant de phénomènes qui concourent à fabriquer une opinion publique homogène sur le sujet. Même si certaines résolutions passent mal, la suppression des espaces fumeurs dans les lycées pour les profs comme pour les élèves provoque des grincements de dents, le climat général est à l’appropriation d’une nouvelle norme sociale moins tolérante à l’égard du tabac. Selon un sondage Sofres (3) publié fin octobre, la grande majorité des Français est favorable à une interdiction totale de fumer dans les entreprises (74%), les restaurants (72%), les cafés (64%).

La légitimité d’une substance évolue en fonction de son classement (licite ou illicite) et par écho, en fonction du regard que porte sur elle une société. Pendant longtemps, les deux drogues dures licites préférées des Français, tabac et alcool, étaient admises et même encouragées. Les cigarettes distribuées dans les casernes ont symboliquement incarné l’accès à la virilité. Plus tard, elles ont représenté pour les femmes un facteur d’émancipation. Il fallait fumer. Aujourd’hui, ce même produit semble, comme le cannabis, devoir rejoindre le camp des substances à proscrire. L’histoire de la prohibition du haschisch donne à voir cette soudaine création d’une déviance, amorce d’une pénalisation des manquements à la norme instaurée. Les militaires de l’armée napoléonienne en rapportent des campagnes d’Egypte et Paris s’entiche très vite de l’herbe folle. Dumas, Flaubert, Balzac, Delacroix, Gautier et Baudelaire lui donnent ses lettres de noblesse. Mais dès 1916, cette drogu « étrangère » subit les foudres du législateur. Aux Etats-Unis, la prohibition s’intensifie dans les années 30 devenant éventuellement un moyen de pénalisation des classes dangereuses, Noirs et Mexicains, principaux consommateurs de chanvre indien.

On voit ainsi comment l’action publique peut ou non légitimer un produit. L’étonnante protection dont bénéficie encore le vin, notamment lors de la récente reculade du législateur sur la question de la pub vinicole, montre que les substances ne sont pas toutes logées à la même enseigne. Le privilège fiscal des bouilleurs de crus, qui a été à nouveau pérennisé en 2002 alors que le chef de l’Etat annonçait les grands chantier « Santé » de son deuxième mandat, montre encore le paradoxe entretenu par la portée culturelle d’une substance pourtant unanimement jugée dangereuse. L’alcool, le vin en particulier, bénéficie d’un alib « terroir et tradition » et demeure une toxicomanie culturellement admise. Selon une estimation récurrente, l’obésité tue en France 100 000 personnes de manière directe ou indirecte, soit presque deux fois plus que le tabac. Pourtant la Semaine du goût, vitrine du lobby du sucre, continue de se tenir sous le haut patronage du ministère de l’Agriculture et avec la bénédiction des collectivités locales qui relaient l’événement. On imagine mal une signalétique sur les barres chocolatées, les sodas ou les boîtesde nuggets : « Les consommateurs de sucres et de gras saturés meurent prématurément » . Rémi Douat

 1. Enquête sur la santé et les consommations effectuée lors de l’Appel de préparation à la défense.

 2. Il existe quatre grandes familles de psychotropes : les tranquillisants ou anxiolytiques ; les somnifères ou hypnotiques ; les neuroleptiques ou antipsychotiques ; les antidépresseurs.

 3. Mille huit personnes interrogées au téléphone les 5 et 6 octobre 2004.

Paru dans Regards n°12, décembre 2004

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