Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er mars 2007

Faiseurs de sons : Utopies mécaniques

Ils ont créé la carotte musicale, la guitare à manivelle, le tourne-disque à caresser les patates, ou sublimé le son de la machine à laver... Rencontre avec des inventeurs fantasques et leurs machines musicales.

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I l y a beaucoup de dérision chez ces musiciens-là. Une qualité peu fréquente dans l’univers de la musique savante. Inventeurs lunaires, utopistes imaginatifs, chercheurs inspirés, ils fabriquent des mécaniques grinçantes, bourdonnantes, cliquetantes, assourdissantes, qui ont bien du mal à se prendre au sérieux. A quelques exceptions près, dont le célèbre cristal des frères Baschet, elles n’ont pas le romantisme de l’orgue ni la majesté du piano à queue. Ces machines sonores pince-sans-rire, farfelues, voire franchement loufoques possèdent des vertus démystificatrices. Leurs rouages s’exhibent, et quand ressorts, tuyaux et moteurs se mettent en branle, à la poétique de l’œil vient s’ajouter celle de l’ouïe.

Ces sculptures sonores, qui ne ressemblent à rien de connu, transfigurent le quotidien. Il faut voir l’Ensemble des machines à laver musicales jouer de la batterie sur des boîtes de conserve, écouter ses roulements de tambours, se laisser surprendre par cette métamorphose de l’électroménager qui enveloppe les sens. « La vitesse d’essorage produit des cycles très musicaux », explique Jacques Rémus, l’air concentré. Il travaille en ermite dans une grotte cachée au fond des entrailles de Paris. L’arrivée en voiture laisse croire à une mauvaise blague. On quitte soudain la rue de Bercy pour s’enfoncer dans un tunnel humide et désert. Enfilade de hangars aux stores baissés. Dans la pénombre, aucun signe de vie, hormis deux silhouettes adossées à une fourgonnette. « Nous sommes dans les anciennes écuries de Napoléon III », précise-t-il.

Dérision et second degré

A l’intérieur de l’entrepôt dont il est locataire, une lumière blafarde éclaire quantité de machines électro-acoustiques reliées à un ordinateur. L’homme n’est pas un excentrique volubile. Il serait même plutôt introverti. Pourtant, ce biologiste de formation n’est pas dépourvu d’humour. Il en fallait une certaine dose pour penser à piquer sa manette de jeu vidéo à son fils de quinze ans. Jacques Rémus s’en sert pour orchestrer ses machines. « Certains artistes parmi ceux que nous programmons au festival Octopus se prennent au sérieux, mais la plupart ont un second degré très développé. C’est le cas de Jacques Rémus qui, en colorant l’eau de ses orgues à bulles, joue au savant fou », confirme Sonia Musnier, responsable du festival et animatrice du webzine mensuel éponyme. L’homme est un chercheur joueur. Qu’il se serve d’un « joystick » ou qu’il exécute une danse primale face à un écran qui enregistre les mouvements de ses mains, il y a quelque chose de décalé dans son attitude qui prête à sourire. Même si ce jeu sérieux peut s’avérer dangereux. Il a ainsi dû interrompre ses recherches sur les orgues thermiques après s’être gravement brûlé. « Au XIXe siècle, des gens qui travaillaient pour l’éclairage public se sont aperçus que les tubes chauffés se mettaient à chanter ». L’histoire avait de quoi titiller sa fibre de l’expérimentation.

Hors codes

Jacques Rémus apprécie la « relative solidarité » des inventeurs d’instruments. « Dans le milieu de la musique contemporaine, il y a beaucoup d’ego. Les valeurs ancestrales comme Bach, Mozart ou Beethoven ont fait du mal à leurs héritiers. » Il a donné dans la « musique de rue » et la « musique sérieuse », avant de s’en émanciper, parce qu’il était « frustré ». L’homme ne se laisse pas facilement enfermer dans un style. Ainsi, il a pu à la fois jouer dans des fanfares et suivre les cours de Pierre Schaeffer, l’inventeur de la musique concrète. Les chercheurs de sons ont une dette envers celui-ci, qui définissait son travail comme « un collage et un assemblage sur une bande magnétique de sons préenregistrés à partir de matériaux sonores variés et concrets ». Adieu clés, gammes, notes. Débarrassés de ce premier carcan, ils ont voulu sortir des autres, créer leur propre instrument, à l’écart des cénacles artistiques saturés de codes. « Ce sont des défricheurs, des chercheurs, des musiciens qui n’ont pas trouvé dans la lutherie traditionnelle de quoi satisfaire leur oreille musicale et qui se dotent eux-mêmes de l’objet qui leur permet d’exprimer leur musique intérieure », résume Sonia Musnier.

« Je voulais sortir du carcan, de la musique contemporaine qu’on faisait à l’époque, celle de Boulez qui disait que la musique est faite pour être lue, et non entendue. Ce qui nous intéresse, nous, c’est la sensorialité, le contact direct avec la vibration », raconte Bernard Baschet. Avec son frère François, il élabore dans les années 1950 une première version du cristal qui aura une renommée internationale. Ce clavier vertical composé de tiges de cristal émet des sonorités pures et profondes au contact de ses doigts humidifiés. Son atelier est annexé à la maison qu’il a achetée en banlieue parisienne, pour avoir plus d’espace. Il regorge d’instruments métalliques aux formes géométriques, comme ce coquillage géant dans lequel il faut se lover pour en sortir un son grave et puissant. « Le cristal est un vrai instrument. On n’en invente qu’un ou deux par siècle », assure-t-il, sans fausse modestie.

Recyclage

Visiblement plus fantaisistes, et surtout moins élitistes, Jéranium et Laurent Rousseau recyclent les déchets. « Je ne suis pas dans les choses précieuses auxquelles il faut faire attention. Je préfère la dérision à la sacralisation. Je recycle tout, même mes machines », prévient le premier. Cet intermittent du spectacle, habitué des bennes à ordures et des brocantes Emmaüs, vit et travaille dans une ancienne usine, « inchauffable », en périphérie de Lille. Son appartement, situé à l’étage, est un vrai bric-à-brac d’objets dépareillés. Il a un esprit forain qu’expriment ses inventions. La dernière en date, une « guitare à manivelle » qui rappelle un peu les limonaires et orgues de barbarie. « Je suis ouvert à une pratique plus brute, empirique, moins maîtrisée », explique Jéranium. C’est sa manière à lui de se délester « des codes du beau et du laid. Je n’accepte aucune autre limite que celles que je me donne, aucun code si ce ne sont les miens. Je ne revendique pas de style répertorié ». Dans une ancienne vie, il était batteur pour un groupe de rock. Mais il s’y est vite senti à l’étroit. En 2000, il voit les choses en grand avec « Léon Napakatbra ». Ce chapiteau colossal de six tonnes intègre dans sa structure des mécanismes sonores actionnés par des musiciens. C’est le royaume de la récup’ : la scène est un ancien manège construit, à l’origine, par un serrurier. « Je suis contre le gaspillage de cette société de consommation, gronde Jéranium. Un bol, c’est aussi de la matière et même s’il est cassé, il continue de sonner. »

Dans l’état d’esprit, il est proche de Laurent Rousseau, créateur de « ma-chines improbables à rentabilité limitée ». Sa seule contrainte : ne rien acheter. L’ancienne ferme qu’il restaure, en rase campagne limousine, abrite sa production. Celle-ci constitue un inventaire à la Prévert : il y a le four à déstresser les poulets, le tourne-disque à caresser les patates, la machine à planquer la poussière sous les meubles, celle à remonter les bretelles, à planter les clous, à goûter les pommes... Ce grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-huit ne regarde personne de haut. « Musicien ou comédien, c’est un job, comme boulanger, mé-canicien ou chaudronnier », explique-t-il, en hommage à son paternel, ancien chef de chantier et bricoleur inventif. « Je n’ai pas le quart des pognes et du génie de mon père. » Eparpillés sur le sol cimenté de sa future maison, une ponceuse, une perceuse, des gants en caoutchouc et du bois aggloméré. « Je ne suis pas de ces musiciens qui craignent de s’abîmer les mains », s’esclaffe-t-il. Laurent Rousseau et Jéranium appartiennent à une « famille » de recycleurs qui touche en plein cœur Gérard Nicollet, auteur d’un ouvrage intitulé Chercheurs de sons (1). Ce bibliothécaire musical, amateur d’art brut, y voit « une attitude face à la société, via l’écologie. C’est le propre des artistes que de développer une vision du monde ».

Les parcours sont singuliers et les objets hétéroclites. Certains inventeurs sont autodidactes, d’autres ont suivi des formations classiques. Mais des passerelles les relient entre eux. « Qu’ils fassent les vide-greniers ou les décharges pour trouver des arrosoirs et des pots de fleurs, ou qu’ils utilisent les outils les plus à la pointe de la recherche logicielle ou technologique, dans les deux cas, les chercheurs de sons détournent des objets pour créer un instrument et du même coup sortir des contraintes », avance Sonia Musnier. Tous les hivers, elle fait découvrir cette démarche au public rassemblé autour du festival Octopus, à Paris et en banlieue. Alors que la musique contemporaine a du mal à se défaire d’une connotation élitiste et à sortir de la confidentialité, la lutherie sauvage a le mérite de dissoudre les préjugés : « Les recherches sonores rigolotes sont une façon ludique de donner accès aux musiques savantes. Parmi elles, il y a le « circuit bending », qui consiste à modifier les circuits internes de jouets électroniques. Un groupe comme Orgabits, qui fait de la musique avec des légumes, attire aussi beaucoup de monde. » Le Belge Eric Van Osselaer a commencé à sculpter des flûtes dans des carottes en faisant les marchés avec un ami qui vendait des légumes bio. Aux antipodes de la « rock attitude », à corps et à cris, il balade son flegme jusque sur la scène, soufflant, frottant, grattant choux, poireaux, navets et autres légumineuses. « Je préfère jouer au milieu des gens. D’autant que la scène est un cadre très mauvais pour les légumes : les projecteurs diffusent trop de chaleur ! », argue-t-il en gardant son sérieux.

Une bâche est étalée au sol, lui à genoux, la perceuse dans une main, la carotte dans l’autre. Soudain, c’est parti, sous le regard des enfants présents dans la salle. Une gigantesque gerbe orange explose en feu d’artifice. Il croque un morceau échoué à ses pieds, propose à l’assistance de l’imiter et sourit : « C’est le projet qui me nourrit le plus. »

1. Gérard Nicollet, Chercheurs de sons, éditions Alternatives.

PASSEURS De SONS

On ne les entend presque jamais sur les ondes radio. Si les inventeurs d’instruments de musique parviennent à laisser une trace, c’est donc aussi grâce à quelques distributeurs indépendants passionnés. Metamkine et Orkhêstra International sont à leur écoute.

Métamkine est une association loi 1901 qui propose un catalogue en ligne spécialisé dans les musiques expérimentales. Jérôme Moetinger en est le fondateur : « Au début, je bricolais de la musique. J’ai voulu partager avec d’autres l’intérêt que je portais aux recherches sonores, musiques électroacoustiques et improvisées, historiques et actuelles. » Parmi les inventeurs d’instruments, il distribue notamment Pierre Bastien, Frédéric Le Junter, Johannes Bergmark, Hugh Davies, Erno Kiraly, Akio Suzuki, ou encore l’Américain Harry Bertoia, l’équivalent des frères Baschet en France. En marge des gros réseaux de distribution, il réalise un travail de passeur qui fonctionne grâce au bouche à oreille. « Nous prêtons attention à des démarches qui n’intéressent pas les grandes chaînes comme la Fnac où le turn-over est, par ailleurs, très important. Chez nous, tant qu’il n’est pas épuisé, un CD peut rester vingt ans au catalogue », explique Jérôme Moetinger. Son association, il l’a fondée en 1987 dans le souci de faire connaître « toutes ces musiques qui survivent en dehors des circuits commerciaux et de permettre à l’auditeur de découvrir d’autres conceptions de la musique que celles imposées par l’audimat ».

L’étymologie d’« Orkhêstra » résume le projet d’Isabelle Evrard, Orkhêstra International : ce mot grec renvoie à la fosse qui fait le lien entre le public et la scène. « Nous souhaitons diffuser le plus largement possible une musique qui n’est pas visible », explique celle qui a créé sa propre structure en 1993, après avoir travaillé chez Harmonia Mundi. « Je me suis aperçue, en allant dans les festivals, que certains labels étaient très mal, voire pas du tout distribués en France. Les chaînes ne s’y intéressaient pas car les ventes n’étaient pas suffisantes pour qu’il y ait un retour sur investissement. » Si elle s’intéresse aux niches musicales, elle ne méprise pas pour autant des distributeurs comme la Fnac, Virgin et même Leclerc. Elle a noué avec eux des partenariats pour défendre son catalogue hors normes.

Metamkine50, passage des Atelier, 38140 Rives

www.metamkine.com

Orkhêstra International, 14 Ch. de Condelouse, 42570 Saint-Héand

www.orkhestra.fr <http://www.orkhestra.fr/>

A (re)lire

  • « Art brut, créateurs des bords de route », Regards, novembre 2006
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