Accueil > Culture | Par | 1er janvier 2007

Familles, je vous hais...

A l’explosif coup de feu du Dernier des fous, de Laurent Achard, Pingpong, de l’Allemand Matthias Luthardt, renvoie la balle sur un ton tout aussi corrosif. Au centre, des adultes démissionnaires, une famille que le regard de la jeunesse fait voler en éclats.

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Par Luce Vigo et Juliette Cerf

Dans le deuxième film de long-métrage de Laurent Achard, Le Dernier des fous, on retrouve, comme dans des œuvres précédentes, un jeune garçon solitaire en quête d’amour, le plus souvent vêtu d’une petite culotte blanche, aux yeux et aux oreilles grand ouverts sur le monde familial détruit et destructeur qui est le sien. Remarqué dès ses courts-métrages pour la maîtrise et la force de son écriture cinématographique, le cinéaste s’appuie davantage sur la puissance du regard et le langage des corps que sur la parole. Prix Jean Vigo 2006, il parvient, dans son dernier film, également prix de la Mise en scène au festival de Locarno et prix du Public à Belfort, à une économie dans les mouvements de caméra et le travail du son qui rendent encore plus perceptibles les tensions existant entre et dans les personnages, de même qu’ils magnifient ou rendent extrêmement inquiétants les décors intérieurs et extérieurs dans lesquels se passe l’action.

Une sonnerie annonce le début de vacances ensoleillées. Un œil s’attarde sur la cour de l’école, celui de Martin (premier rôle de Julien Cochelin, 12 ans) qui, têtu, affirme à son instituteur qu’il veut redoubler. Il le répétera avec la même conviction à Malika, l’âme apaisante de la maison de fous où il vit (jouée par la magnifique chanteuse et comédienne algérienne, Fettouma Bouamari). Mais avant d’aller prendre son goûter dans la cuisine, Martin monte dans le grenier avec son chat Mistigri et regarde par une meurtrière la cour de la ferme, comme il avait regardé celle de l’école. Sans doute Laurent Achard, par cette insistance à montrer l’enfant dans ce besoin d’épier, nous dit-il que l’histoire est racontée du point de vue de Martin, comme si son œil était celui de la caméra. Mais ce n’est pas que cela et on s’en rend compte au fur et à mesure que le film se construit, alors que les personnages se défont, meurent et que le petit Martin sombre dans la folie.

Tout part d’un secret de famille, jamais explicité, au contraire du livre du romancier canadien Timothy Findley, The Last of the Crazy People, dont Laurent Achard a écrit l’adaptation de façon qu’elle corresponde à l’idée qu’il se fait du cinéma, dépouillé de tout ajout inutile. Martin parle peu, mais on a l’impression « d’entendre » ses pensées. Il pose quelques questions essentielles, qui éclairent ses peurs, ses manques, son besoin de comprendre, mais son visage, étrangement fermé, son regard que n’éclaire aucun sourire, les mouvements de son corps toujours maîtrisé font de lui l’envers de son frère Didier (interprété par Pascal Cervo qui jouait déjà dans le premier long-métrage de Laurent Achard, Plus qu’hier, moins que demain, 1998). Lui noie sa douleur dans l’alcool, crie, pleure tout en étant capable d’une tendresse extrême pour Martin : une scène dans le jour finissant, qui se répète dans un contexte différent, les montre tous deux très proches, le petit allongé sur les genoux du grand qui lui fait la lecture de quelques pages de David Copperfield. Les frères sont comme orphelins de leur mère qui, pourtant, est là, toute proche, enfermée volontaire à l’étage de la maison. Des cris, des sanglots s’échappent parfois de sa chambre, seule Malika a le pouvoir de se faire entendre d’elle, tandis que les autres, le père, la grand-mère, les deux garçons restent derrière la porte close, suppliants ou silencieux. Même si certaines séquences paraissent répétitives, il y a comme un glissement, toujours cohérent, du récit de l’une à l’autre, par exemple lors de cet étrange rituel qui les réunit tous, mal à l’aise ou emplis de l’espoir insensé d’un retour à la normale, autour de la mère assise sur son lit, à l’occasion de son anniversaire. Il en est de même dans cette autre séquence à propos de l’amitié de Martin pour une voisine adolescente, déjà femme : seules quelques traces de sang sur sa jambe suffisent à le dire : et qui le trahit pour des jeunes gens de son âge. Mais quand la souffrance devient incompréhensible et insupportable, seule la mort, qu’on se la donne à soi-même ou qu’on la donne à d’autres, est l’unique solution. Ainsi quand la mère, comme ressuscitée, sort de la maison à la surprise de son mari et de sa belle-mère, elle entend venir la fin. Martin, tapi dans le grenier, se laisse bercer par Malika. « C’est fini, dit-elle, tu l’as fait. » L’a-t-il fait vraiment, ou seulement dans sa tête ? Laurent Achard nous laisse seuls avec cette question lancinante. L.V.

Le Dernier des fous, de Laurent Achard, en salles le 3 janvier

Intrusion

Pingpong, de l’Allemand Matthias Luthardt, répond sur un mode assourdi mais tout aussi subversif au film de Laurent Achard. Si, dans Le Dernier des fous, le protagoniste est un enfant : Martin, le Français :, dans Pingpong il est adolescent : Paul, l’Allemand.

« Tu peux enlever le haut. Il n’y a personne pour te voir », suggère en substance Stefan (Falk Rockstroh) à sa femme. Belle quarantaine, oisive, lascive, Anna (Marion Mitterhammer) est en train de bronzer sur un transat dans son jardin, bercée par la musique de son fils Robert (Clemens Berg) qui répète sagement au piano sa sonate en vue d’une audition. Ce regard intrusif qui va démentir et déranger les certitudes familiales s’incarne en Paul (Sebastian Urzebdowsky), le neveu âgé de seize ans fraîchement débarqué en stop. Le premier plan du film le plante au seuil de la maison, tirant longuement la sonnette d’alarme. Cette paisible façade ne tardera pas à s’écrouler. Elle disparaîtra littéralement à la fin du film, laissant place à un son off, une porte qui se ferme en grinçant, mâtinée du son d’une balle de ping-pong rebondissant sur une table. Les gonds ont sauté. A l’image de la plaie qui s’étend sur le bras de Paul, le film va progressivement s’infecter. Paul a pris au mot la proposition mondaine du couple, lâchée quelques mois auparavant lors d’un enterrement : « On ne se voit plus qu’aux enterrements, heureusement, il y en a souvent », écrit Jackie Berroyer... Fi des coquilles vides, malheureusement : Paul s’invite sans prévenir à passer les vacances estivales dans la jolie demeure du frère de sa mère. Un message de paix, signe d’un règlement des vieilles brouilles familiales, comme veut le croire Stefan ? Mise au jour de lignes souterraines conflictuelles bien plus que mise en sourdine des conflits de façade, voilà à quoi s’emploie de main de maître le jeune réalisateur allemand, Matthias Luthardt, né en 1972. On a beau enlever le haut, il reste toujours le bas.

Loin de la surface sur laquelle les adultes se projettent, Paul habite le fond : le fond de la piscine vide qu’il carrèle avec soin. Le sol de sa chambre : « je préfère dormir par terre », dit-il, et Robert reprendra très exactement ces mots à la fin du film. Le retournement des conventions ne tarde pas à opérer : il fait chaud, Robert ne boit pas assez, s’inquiète Anna, maternelle. Le fils s’avère alcoolique. Ses orangeades préparées avec amour, il les détourne en verres de rhum et autres punchs qui lui feront péter le métronome le jour tant attendu de l’audition. Sous les yeux de Paul, l’hystérique affection bourgeoise qu’Anna déverse sur son affreux chien Schumann (« Mon trésor ») : dont l’anniversaire arrosé au champagne fournit l’une des scènes les plus drôles du film : se change en louche séquence zoophile, qui prend corps par terre, à même le sol de la cuisine. Sous les yeux de Robert, Paul et Anna passent à l’acte, s’ébattent sexuellement dans le lit conjugal. La justesse de la vision, c’est la jeunesse qui la détient, comme le révèle la scène poignante de la tente, nocturne, lors de laquelle Paul raconte à son cousin Robert les circonstances du suicide de son père, dont il a lui-même découvert le corps pendu dans un garage. Suicidés, fous, hypocrites, absents, les adultes ont démissionné. « Dis-moi ce que je dois faire », demande Paul, éperdu, à Anna. A cette question implorante, le film ne répond pas. La plaie reste béante. J.C.

Pingpong de Matthias Luthardt. En salles le 24 janvier

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