Accueil > monde | Par Karine Gantin | 1er mai 2006

Fausto Bertinotti : « Le partage du vote populaire ouvre une inquiétante perspective »

Italie : victoire de l’Unione de Prodi, défaite des droites, progression de la gauche radicale. Mais aussi, comme ailleurs en Europe, des fractures à l’intérieur d’un corps social difficile à recomposer selon les grilles classiques. Fausto Bertinotti, leader de Rifondazione, s’explique.

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La vaste coalition menée par Romano Prodi aux élections italiennes d’avril est arrivée gagnante, quoique de justesse, contre le camp : et le système : Berlusconi. A l’intérieur de cette coalition de l’Unione, qui allait de l’extrême gauche jusqu’au centre, les formations de la gauche radicale sont celles qui ont le plus progressé. Et parmi elles, Rifondazione comunista (Parti de la refondation communiste, PRC) arrive comme la deuxième liste de gauche à la Chambre et le troisième parti au Sénat, obtenant 41 députés et 27 sénateurs, contre 12 et 4 lors de la précédente législature. A la Chambre, Rifondazione passe ainsi de 5 % à 5,84 %, et au Sénat de 5,1 % à 7,32 %. Parallèlement, le Parti des communistes italiens, à 2,32 %, gagne 0,5 point, doublant de 8 à 16 son nombre de députés. Et la Fédération des Verts maintient ses quelque 2 %... Mais la gauche radicale ne représente électoralement au final toutefois qu’un cinquième d’une coalition qui ne dispose elle-même à ce jour que de deux sièges d’avance au Sénat. Déjà, l’ancien président du Conseil, Massimo D’Alema (DS, Democratici di sinistra, démocrates de gauche), a-t-il réclamé de ses alliés « un grand sens de la responsabilité », bref, un certain sens de la discipline politique. Quant au leader centriste Francesco Rutelli, il en a appelé à la création d’un Parti démocrate regroupant toutes les forces modérées, pour marginaliser la gauche de la gauche.

Fausto Bertinotti livre ci-dessous ses analyses sur le vote des Italiens et sur la nouvelle période politique qui s’ouvre pour son pays... et son parti. Il est en effet depuis 1994 le charismatique secrétaire de Rifondazione comunista. Alors qu’il a été à l’origine de la chute du gouvernement Prodi en 1998, il a prôné dès 2002 le rapprochement de la gauche radicale avec l’Olivier de Romano Prodi. Ancien syndicaliste, âgé aujourd’hui de 66 ans, il fut auparavant militant du Parti socialiste italien, qu’il abandonne lorsque celui-ci décide sa participation au gouvernement en 1964, puis membre du Parti communiste italien, jusqu’à ce que ce dernier se transforme en Parti des démocrates de gauche. Bertinotti a rallié alors Rifondazione et l’a rapidement rapprochée des problématiques et de la dynamique altermondialistes. Fin avril, il espérait obtenir la présidence de la Chambre des députés. K.G.

Quels sont les enseignements du vote ?

Fausto Bertinotti. Il nous reste à approfondir encore les analyses et les confrontations entre nous sur les votes exprimés. Mais il ne fait guère de doute d’ores et déjà que le vote des Italiens met à son tour en lumière les contradictions politiques et sociales lourdes déjà constatées ailleurs en Europe : il a montré l’émergence complexe et insistante de fractures à l’intérieur d’un corps social difficile à recomposer selon nos grilles classiques. Il y a en effet une Europe sociale différente de l’Europe politique, une fracture entre la société du bas et celle du haut qui ne recoupe pas mécaniquement l’opposition droite-gauche. Autrement dit : de la crise socio-économique et de civilisation provoquée par les politiques néolibérales et de centre-gauche, on ne sort pas mécaniquement par un vote populaire à gauche. Le risque est qu’au conflit vertical de classes se substitue aujourd’hui un conflit horizontal à l’intérieur de la société du bas et que se profile à travers ce phénomène un choc des civilisations bien réel, cristallisant par exemple les tensions autour de l’immigration et du travail ou de la sécurité dans toutes ses déclinaisons. Le partage, lors de cette élection, du vote populaire entre l’Unione de Prodi et les droites, montre que nous nous confrontons bien aujourd’hui à cette inquiétante perspective d’évolution.

Nos possibilités de relever ce défi posé, de contrer cette dérive antipolitique, sont essentiellement liées à notre propre capacité collective au sein de l’Unione à redonner un sens concret à l’idée d’une politique du changement. A l’inverse, une politique de compromission et de glissades vers le social-libéralisme et le centre représenterait une voie dangereuse dans laquelle les droites pourraient sans difficulté se faufiler pour prendre leur revanche.

N’est-ce pas perdu d’avance ? Ou bien, une vraie politique de gauche sera-t-elle possible ?

Fausto Bertinotti. En nombre absolu de voix, en progression relative, comme en nombre de sièges (consolidation à la chambre basse, bond important au Sénat), Rifondazione affiche la progression électorale la plus significative de toutes les forces de l’Union. Voilà qui entérine le succès de la ligne politique sur laquelle le parti a investi la campagne. Jamais auparavant il n’avait disposé d’autant de sièges dans les deux chambres ! Voilà qui devrait donner vie aussi à nos groupes parlementaires dans les deux chambres ! Dans ce qui nous paraît cardinal à Rifondazione dans la nouvelle période : un choix gouvernemental clair en faveur de la paix et du retrait de nos troupes en Irak, et la mise en œuvre d’une ligne économique, sociale et des droits nettement réformatrice.

Bien évidemment, la proposition de grande coalition suggérée à Prodi par un Berlusconi refusant de s’avouer vaincu au sortir des élections, est exclue par tous dans l’Unione. Mais il reste à savoir refuser aussi un compromis plus insidieux avec les droites, sous forme d’une concertation avec elles pour la réalisation des réformes prévues ! J’insiste : la ligne politique que nous avons affichée, tous ensemble, pendant la période électorale, doit être réaffirmée à nouveau comme étant celle de la construction d’une alternative véritable au pouvoir précédent, et il nous faut chercher à tenir point par point la réalisation du programme annoncé... Enfin, quand bien même l’issue étroite du vote a montré une Italie très partagée politiquement, il faut que nous nous réaffirmions en rupture avec nos prédécesseurs pour tenir dans la durée : cela passe par la transparence du gouvernement futur dans sa composition et ses choix politiques, bref par un vrai changement de la méthode politique utilisée, en plus de la rupture programmatique annoncée.

Le camp Berlusconi sort vaincu des élections. Mais l’étroitesse de la victoire remportée par l’Unione de Prodi et le caractère politiquement hétéroclite de sa coalition inquiètent déjà sur la capacité du futur gouvernement à mener effectivement une politique. Comment aborder la période nouvelle ?

Fausto Bertinotti. L’Unione est appelée à assurer la responsabilité du pouvoir sur la base d’abord du programme sur lequel elle s’est présentée aux élections. Sur le plan de l’action gouvernementale, la netteté d’un choix en faveur de la création d’une alternative aux droites doit demeurer en conséquence le phare de toutes nos initiatives politiques à venir. Et ce sera à mon sens le seul moyen d’élargir les bases du consensus politique dans la société en faveur de la nouvelle majorité.

Mais l’Unione devra savoir s’appuyer aussi sur sa base électorale et créer les conditions d’une vraie alliance avec elle, car on peut considérer celle-ci comme le véritable substrat du camp qui a porté Romano Prodi au pouvoir : à savoir, les associations et toute la constellation des mouvements militants italiens de gauche qui se sont unis pour rejeter Berlusconi, j’y inclus tout le peuple pacifiste descendu à maintes reprises de façon si massive contre la guerre dans les rues italiennes, et l’ensemble du tissu démocratique qui, ces dernières années, a innervé dans le pays l’opposition collective aux choix de la droite. Nous devrons nous appuyer sur ces mouvements, associations, grandes organisations syndicales et de la société civile, tout en respectant leur autonomie....

Propos recueillis par K.G.

Paru dans Regards n°29, mai 2006

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