Illustration Eric Giriat
Accueil > idées/culture | Par Sabrina Kassa | 17 février 2011

Faut-il restituer les oeuvres à leur pays d’origine ?

Le président Sarkozy a promis le retour en Corée de manuscrits
conservés à la BNF. Sa décision relance la polémique. Tandis qu’Alban
Bensa pointe les enjeux diplomatiques des restitutions, Didier
Ryckner estime qu’il faut redonner la parole aux conservateurs.

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Que pensez-vous de la décision
de Nicolas Sarkozy de restituer
pour cinq ans renouvelables
les manuscrits royaux à
la Corée ?

Didier Rykner . C’est simple, j’y suis tout à fait
opposé. Et en premier lieu parce que prétendre
qu’il s’agit d’un prêt renouvelable est faux. C’est
donc une décision illégale. Il y a des lois en
France et même le président de la République
est censé les respecter ! Les oeuvres qui se
trouvent dans les musées sont des biens inaliénables
et s’il y a des possibilités d’en aliéner
certains, c’est seulement dans des conditions
très précises. Ce fut le cas des têtes maoris,
pour lesquelles une loi a été votée. Avant ça,
la procédure consiste à réunir une commission
qui décide s’il est possible de se séparer d’une
oeuvre. Concernant les manuscrits coréens, les
événements se sont produits en 1866 : l’amiral
Roze était intervenu en Corée suite à un
massacre de missionnaires catholiques et de
Coréens convertis au catholicisme. Il y a eu
une expédition punitive, qui a d’ailleurs permis
de sauver deux missionnaires, et des pillages.
(l’amiral Roze est alors revenu en France avec
297 manuscrits royaux coréens, ndlr
) C’est
tout à fait condamnable, certes, mais il ne faut
pas oublier qu’il s’agit d’un fait de guerre et que
c’était en 1866 ! Les pillages au XVIIIe siècle ou
au XIXe siècle sont injustifiables, c’est vrai, mais
il faut avoir en tête que le contexte était différent,
les moeurs aussi… Vouloir revoir l’histoire,
en fonction de ce que l’on pense maintenant
me semble absurde. Enfin, il faut rappeler que
des négociations avaient déjà eu lieu entre la
Bibliothèque nationale de France (BNF) et son
équivalent coréen. Elles avaient même abouti à
un accord où la France s’engageait à numériser
des oeuvres coréennes et surtout à rendre
les manuscrits royaux, bordés d’un liseré rouge
– vus par l’empereur de l’époque – en échange
des mêmes manuscrits détenus par les Coréens
mais bordés d’un liseré noir, car non vus par
l’empereur. Le seul problème c’est que la Corée
ne l’a finalement pas assumé et voulait tout
récupérer. Et là-dessus, tout d’un coup, Sarkozy
propose aux Coréens de leur rendre tous les
manuscrits ! Cette façon de faire me semble en
outre dangereuse car elle ouvre la porte à beaucoup
de réclamations. Après tout, demain, pourquoi
les nobles spoliés en 1790 ne viendraient
pas dire « ces collections-là nous appartiennent.
Nous voulons les récupérer » ?

Alban Bensa . Nicolas Sarkozy a procédé d’une
façon qui hélas avait des précédents : Mitterrand
avait fait la même chose en 1993 (sans
consulter personne, le président socialiste avait
offert un volume de ces manuscrits à la Corée,
ndlr
) ! Mais dans le cas de Sarkozy, par contre,
on sent bien qu’il se fiche complètement de ces
objets, cela aurait pu être des confiseries ou
des boîtes de chocolat, ça aurait été pareil. Il se
dit sûrement qu’en faisant ce geste, il ne perdra
ni ne gagnera de voix, mais qu’il pourra gagner
un contrat. C’est une forme de désinvolture très
agaçante, que ce soit vis-à-vis de toutes les
personnes qui travaillent autour des musées, du
monde de la recherche, des conservateurs, etc.,
mais aussi vis-à-vis des Coréens. C’est comme
s’il disait : « Vous voulez vos machins’ On vous
les donne, on s’en fiche. » Ceci dit, le problème
qui est posé par ces restitutions ne s’arrête pas là. Car plus globalement, il s’agit de savoir
que faire de tous ces biens qui ont circulé dans
le monde du fait des guerres, des conquêtes,
des rapts, éventuellement parfois d’accords…
Il faut bien comprendre que ce sont des regalia,
c’est-à-dire des objets qui fondent l’autorité
de l’Etat, et même sa sacralité. Le Louvre est
une expression de puissance et cela vaut aussi
pour l’Angleterre qui ne veut pas rendre les
fresques du Parthénon aux Grecs. Mais il en va
de même pour les autres nations. A mon avis,
il faut considérer les effets de ces spoliations
et de ces demandes de restitution sur la vie de
ces Etats. Ces derniers demandent, à travers
ces restitutions, une reconnaissance.
Ils nous disent par là en clair : « Après tout,
vous, vous êtes reconnus
par votre Louvre, par vos
collections, etc. Eh bien,
nous, nous voudrions aussi
asseoir notre présence
dans le monde de la même manière, avec des
objets à donner à voir, à contempler. » Mais bien
entendu, cette exposition d’artefacts ne peut
se faire n’importe comment. Je pense que la
parole revient là aux techniciens de la conservation
physique des objets pour déterminer si
après leur retour dans leur pays d’origine ils seront
bien protégés. Car restituer des objets qui
iraient pourrir dans un coin seraient, bien sûr, la
pire chose qui soit. Mais si ces aspects-là sont
réglés, je suis favorable à la circulation des objets.
Nous sommes quand même à une époque
de mondialisation. On devrait pouvoir faire circuler
les objets et s’interroger simultanément
sur les fondements politiques de leur prétendue
inaliénabilité.

Vous dites qu’il faut demander aux
conservateurs quelles sont les oeuvres
qui peuvent être restituées, voire simplement
circuler, et celles qui ne peuvent
pas. Mais, a priori, les conservateurs défendent
surtout l’idée que les collections
sont inaliénables (chaque oeuvre répertoriée
dans les collections publiques ne
peut en sortir), alors n’est-ce pas une
façon de bloquer les demandes’

Didier Rykner . Je ne sais pas ce que vous entendez
par « circuler » : s’il s’agit de prêter pour
les expositions, il n’y a pas de problème. Il est
normal de prêter pour des expositions, ça s’est
toujours fait d’ailleurs. Mais en ce qui concerne
les manuscrits coréens, il s’agit soit disant d’un
prêt pour cinq ans renouvelables, alors que tout
le monde sait que ce n’est pas vrai ! Ils ne reviendront
jamais, tout simplement parce qu’il n’y a
aucun engagement des Coréens
pour qu’ils reviennent.
On ne peut prêter quelque
chose qu’à quelqu’un qui
ne veut pas vous le rendre !
Alors, c’est vrai qu’avec la
mondialisation, les objets
circulent beaucoup. Et c’est
dangereux pour eux. Certaines oeuvres, telles
que les tableaux, ne peuvent pas voyager sans
arrêt. Par ailleurs, soyons précis, lorsque l’on
parle d’inaliénabilité, cela ne veut pas dire que
les oeuvres ne bougent pas, mais qu’elles appartiennent
ou sont rattachées à un musée.

Nicolas Sarkozy a justifié son fait du
prince en disant que ces manuscrits
appartiennent à l’identité coréenne et
non au patrimoine universel. Qu’en pensez-
vous’

Alban Bensa . Le grand mot est lâché, l’identité
Derrière le mot identité se cache toujours celui
de pouvoir. Les objets sont du pouvoir matérialisé.
En restituant les manuscrits, Sarkozy pense concéder une part infime du pouvoir de l’Etat
français à l’Etat coréen et obtenir en échange
peut-être de bons contrats commerciaux. Mais
faire de cette concession un hommage à « l’identité
coréenne », cela revient à lier les objets à un
imaginaire national intangible. Or, nous savons
que les objets ne signifient rien en eux-mêmes
mais seulement à travers leur propre histoire :
de coréen, tel objet est devenu français puis il
peut redevenir coréen et connaître ensuite de
nouveaux avatars. A lier objet et identité, on chosifie
les sentiments d’appartenance à la nation,
l’adhésion imaginaire à la nation, ici française,
là coréenne. Il s’agit moins, au fond, d’identité
que de souveraineté, c’est-à-dire de rapports
de force entre les Etats. La polémique autour
des restitutions est politique et reflète d’abord
la hiérarchie économique mondiale des nations.
Le chiffon identitaire cache
mal la volonté de puissance
des grandes nations au détriment
des plus petites qui
voient le retour chez elles
des objets qu’elles considèrent
leurs comme une récupération
minimale de leur
part de dignité volée. Dans le même temps, les
conservateurs français des manuscrits coréens
considèrent aussi que leur dignité professionnelle
a été bafouée par la décision sans concertation
du président Sarkozy… Les objets ont
toujours à voir avec ce que Bourdieu appelle
des « stratégies de distinction ». Ce sont des
médailles. Pour les Coréens, on ne peut pas dire
que le problème des objets soient absolument
central pour eux. Simplement, ils jouent le rôle
d’étendard identitaire sur une scène internationale
hyper hiérarchisée.

Didier Rykner. C’est tout simplement du nationalisme
 ! Dans les questions de restitution on
assiste de plus en plus à une résurgence du nationalisme.
On réclame des objets parce qu’effectivement
on considère que c’est « nous », tout
à fait. C’est dangereux d’ailleurs…

Est-ce que ce n’est pas aussi du nationalisme
que de considérer que les oeuvres
ne peuvent pas être restituées’

Didier Rykner . Non, pas du tout, je ne dirais
pas ça. Ce n’est pas le problème. Les musées,
c’est un processus historique, c’est un problème
d’histoire. Ce n’est
pas du nationalisme parce
que, moi, je ne suis pas
pour que les cloîtres de
Saint-Michel de Cuxa ou
de Saint-Guilhem-le-Désert
qui se trouvent au Cloisters
à New York reviennent
en France. Je regrette qu’ils soient partis, d’ailleurs
ils ont été vendus dans des conditions qui
pourraient justifier de les revendiquer… Mais, je
pense que ce serait complètement idiot, parce
que ça fait partie de l’histoire américaine, parce
que ça s’est passé comme ça et c’est tout. Et
ils sont maintenant très bien là-bas parce qu’ils
permettent aux Américains de voir ce qu’est
l’art européen. Donc si c’était du nationalisme,
on réclamerait des objets ou des tableaux…
Moi je suis très content qu’il y ait des impressionnistes,
un peu partout dans le monde.

Vous conviendrez toutefois que ces questions
ne se posent pas de la même façon
pour un pays doté d’un patrimoine et
d’une identité forte et…

Didier Rykner . La Corée n’aurait pas un patrimoine
et une identité forte ? Je ne connais pas
très bien ce pays, mais je ne crois pas que tout
l’art coréen se trouve à l’étranger. La question
se pose peut-être dans certains pays d’Afrique
où, effectivement, il y a eu beaucoup de pillages
et où beaucoup de choses ont disparu. C’est
vrai, il y a certainement des pays qui peuvent
se plaindre de ça. Mais la Grèce ne peut pas
se plaindre de ne pas avoir de patrimoine parce
que les frises du Parthénon sont à Londres…

Alban Bensa . Dans le cas de pays décolonisés,
qui ont subi ces violences, l’Unesco, l’ONU
pourraient considérer que chaque pays a le droit
de détenir un certain nombre d’objets, symboles
de leur histoire, pour que chacun ait un sentiment
d’égale dignité. Je pense que cela aurait du
sens de faire revenir dans ces pays des objets
pour leur permettre d’avoir un musée. A Yaoun dé, au Cameroun, par exemple, il n’y a pas de
musée national, c’est quand même dommage !
Par contre, à Manille, aux Philippines, il y a des
musées magnifiques. Beaucoup d’étrangers,
mais aussi de Philippins, vont dans ces musées
archéologiques, d’art, de civilisation, etc. Tout ça
produit le sentiment qu’ils ont un Etat dont les
racines peuvent être respectées.

Quelle serait d’après vous la bonne démarche
pour régler ces demandes de
restitution’

Didier Rykner . Il n’y a certainement pas de solution
miracle. Je pense qu’il faudrait commencer
par faire une classification des types de situation,
des types de pays, des types de spoliation.
Et dans certaines situations, bien précises,
s’interroger s’il ne peut pas y avoir de solutions
négociées au cas par cas. Comme cela aurait
pu se faire avec les manuscrits coréens. Il faut
sûrement se pencher sur les pays dont toute la
production artistique serait partie, même si, à
mon avis, il y en a assez peu. Car c’est peut-être
là que des restitutions auraient le plus de légitimité.
Le problème c’est que ces pays ne sont
pas toujours des démocraties, qu’ils ne sont
pas forcément stables et que ça peut poser de
vrais problèmes de conservation. Car dans ces
cas-là, on ne peut vraiment rien faire, en tout cas
pour l’instant.

Alban Bensa . Il n’y a pas de nation, sans tradition,
et la tradition ça passe aussi par la présentation
d’un certain nombre d’objets, même si
les anthropologues et les historiens savent par
ailleurs que les liens entre objets et traditions nationales sont toujours historiques et construits.
Dans l’aide au développement, il pourrait y avoir
une aide au développement muséographique,
par exemple. Cela me paraîtrait normal et sage.
Dans cette optique, il ne s’agirait plus seulement
de restitutions, mais plutôt d’une politique plus
équilibrée de soutien à la constitution de collections
permanentes ou temporaires susceptibles
de rétablir entre les nations, entre les peuples,
des relations de respect mutuel.

Quelques restitutions récentes :

Avril 2008 Restitution par la Syrie d’antiquités
volées en Iraq ; La France rétrocède plus de
260 pièces archéologiques volées au Burkina Faso
Février 2008 Restitution par la Grèce au Musée
de Buthrote (Albanie) de deux statues
Janvier 2008 Restitution par les Etats-Unis à
l’Algérie du buste de Marc-Aurèle
Juin 2007 Restitution par la Suisse à la Grèce
d’une sculpture antique ; Accord de restitution
par l’Italie au Pakistan d’une centaine d’objets ; Restitution par les Etats-Unis au Kenya
de deux statues
Mars 2007 Restitution à l’Afghanistan de
1 400 objets conservés en Suisse

A lire

Didier Rykner est directeur de la revue
en ligne latribunedelart.com
Alban Bensa est anthropologue,
directeur d’études à l’EHESS

La restitution des oeuvres
d’art, Solutions et impasses
,
de Didier Rykner et Corinne
Hershkovitch, éd. Hazan,
110 p., 18 €.

Après Levi-Strauss, Pour
une anthropologie à taille
humaine
, d’Alban Bensa,
éd. Textuel, 126 p., 12 €.

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