Accueil > économie | Par Sabrina Kassa | 21 septembre 2011

Faut-il toujours plus de croissance ?

S’appuyant sur la crise financière et celle de la dette actuelles,
le chercheur Philippe Askenazy et le professeur Jean Gadrey
démystifient l’idée que croissance égale bonne santé économique
d’un pays. Ils nous expliquent en quoi elle est un danger écologique
et économique et proposent des alternatives possibles .

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Regards.fr : Pourquoi la croissance fait-elle
aujourd’hui débat ? Est-ce un
bon indicateur du progrès et
de la prospérité ?

Jean Gadrey : La croissance est en
question pour de multiples raisons. Une progression
de 2 % par an de la consommation
par habitant signifierait que nos descendants
consommeraient six fois plus de biens en 2100,
40 fois plus en 2200, etc. Quand arrête-t-on
cette course folle pour réfléchir aux fondamentaux
du bien-vivre ? La croissance ne tient plus
ses promesses de progrès social dans les pays
riches. Les statistiques mondiales montrent
que les grands indicateurs de progrès humain
ne sont pratiquement plus corrélés au PIB par
habitant au-dessus d’un seuil que nous avons
dépassé en France depuis les années 1970 !
Enfin, la crise écologique est désormais l’argument
principal. Les pays qui ont le plus gros PIB
par habitant sont en tendance ceux qui ont la
plus forte empreinte écologique par habitant,
les plus hauts niveaux d’émission de gaz à effet
de serre et de consommation de ressources du
sol et du sous-sol. La croissance est l’explication
principale de la crise écologique. C’est à la fin
des Trente Glorieuses que l’humanité a commencé
à émettre plus de CO2 que ce que la nature
peut « absorber », et nous en sommes aujourd’hui
à deux fois plus. Il y a de quoi être « atterré »…

Philippe Askenazy : La croissance fait actuellement
débat, essentiellement parce qu’elle fait défaut
dans la plupart des pays développés ; la Chine
peut s’interroger sur le risque de surchauffe de
son économie mais pas sur la pertinence de la
croissance. L’absence d’une progression forte du
PIB dans nos économies se double d’une répartition
de ses fruits profondément inégalitaire. Ils
sont essentiellement accaparés par une toute
petite partie de la population, de l’ordre de 1 %
dans de nombreux pays, dont la France. Cette
inégalité explique en grande partie pourquoi elle
n’est plus nécessairement synonyme de progrès
humain. En retour, l’inégalité est un obstacle à
reconstruire une croissance saine. En effet, elle
ne permet pas le développement de services
à hautes valeurs ajoutées, comme la santé ou
l’éducation. Ces services seraient également une
réponse à une autre interrogation : la croissance
est-elle écologiquement soutenable ? La croissance
n’est pas condamnée à être carbonée.

Regards.fr : La croissance est-elle la solution pour
lutter contre le chômage et sortir de la
crise financière ?

Jean Gadrey : Pour la crise financière, lessolutions, avec ou sans croissance, se trouvent
d’abord dans la reprise en main par les citoyens
de la finance, de la création monétaire et du
crédit : ce sont des biens communs, dont la
privatisation depuis les années 1980 explique
largement la situation actuelle. S’agissant du
chômage, il est clair que, si, en France et en
Europe, la croissance est nulle ou négative
dans les prochaines années, ce sera grave pour
l’emploi, pour les dettes publiques et pour les
investissements de la transition écologique et
sociale. On ne quitte pas comme cela un régime
productiviste, pas plus qu’on ne quitte instantanément
le nucléaire, la civilisation de la voiture et
des camions, l’agriculture conventionnelle, etc.
On aura encore probablement des gains de productivité
globaux pendant quelques années. Il
faut donc engager au plus vite un virage antiproductiviste
et viser la sobriété matérielle et énergétique
équitable. Combien de temps cela prendra-
t-il ? Tout dépendra des décisions politiques
et donc des mouvements sociaux. Un véhicule
qui court vers le précipice et qui a une forte inertie
doit prendre à temps un virage à 90 degrés,
mais cela ne peut pas être instantané.

Philippe Askenazy : La croissance n’est pas une
solution à la crise financière. Cette dernière
est le résultat d’une régulation insuffisante des
activités financières, d’institutions politiques mal
construites – la crise de l’euro en est une illustration
— et des inégalités sociales, qui poussent
les uns à s’endetter et les autres à spéculer. De
fait, la crise financière, en entretenant une instabilité dans la sphère réelle, est un obstacle à la
croissance, pas une conséquence d’une faible
croissance. En revanche, développer de nouvelles
activités est mécaniquement la solution
pour créer des emplois. Cela ne se traduit pas
nécessairement par un PIB plus élevé. A nouveau,
les inégalités sont telles que prendre la
capacité d’épargne accumulée dans la dernière
décennie par les 1 % les plus aisés de la population
française permettrait à l’Etat de créer 1 million
d’emplois, dont la productivité sociale serait
élevée, mais faible au regard du PIB qui est à
la base de la mesure actuelle de la croissance.

Regards.fr : La croissance est-elle compatible avec la
rareté des ressources, notamment énergétiques ?

Jean Gadrey : La « croissance verte » me semble
une illusion scientiste. Deux arguments parmi
d’autres : pour atteindre les objectifs du Groupe
d’experts intergouvernemental sur l’évolution du
Climat (GIEC), il faudrait que les pays riches divisent
par 5 leurs émissions de CO2 d’ici 2050,
soit en moyenne une réduction de 4 % par an
(c’est le pourcentage de réduction réalisée en
France… en dix ans). Un tel objectif est déjà
très ambitieux. Mais, avec une croissance de
2 % par an, il faudrait réduire les émissions de
6 % par an par unité produite. Aucun scénario
ne permet de croire que c’est possible. Michel
Husson et Tim Jackson ont montré séparément
que l’atteinte des objectifs du GIEC est incompatible
avec la poursuite de la croissance dans
le monde, donc, a fortiori, chez nous. Deuxième argument : on est proche du pic à partir duquel
la production mondiale de pétrole va décroître
inéluctablement et son prix s’envoler. Selon certains
experts, on y serait déjà. Si l’on ajoute que
bien d’autres pics vont être atteints dans les dix
à trente ans à venir, pour presque tous les minerais
de base de l’abondance matérielle (plomb,
argent, cuivre, uranium, nickel…), sans parler
des terres arables de plus en plus convoitées,
de l’eau et des forêts, on peut parier que, quoi
que l’on fasse, la croissance et les gains de productivité
vont cesser. Il serait sage d’anticiper le
virage vers un autre modèle, plutôt que de subir
une gigantesque récession mondiale.

Philippe Askenazy : Contrairement à une idée
reçue qui émerge de manière récurrente depuis
le premier choc pétrolier, la croissance est parfaitement
compatible avec la rareté des ressources,
même dans ses fondements actuels,
c’est-à-dire très consommateurs. Premièrement,
il ne faut pas sous-estimer les capacités d’innovation
et de substitution des énergies fossiles.
Deuxièmement, les scénarios les plus sombres
en matière de réchauffement climatique demanderaient
des coûts d’adaptation pour les économies
développées qui peuvent sembler importants,
mais qui sont très faibles au regard de la
création historique de richesses. Pour un pays
comme la France, les scénarios économiques
ne sont même pas nécessairement défavorables,
certaines régions étant perdantes, mais
d’autres gagnantes ! L’essentiel du coût relatif
sera supporté par des pays du Sud. Cela ne
signifie pas qu’il soit souhaitable d’ « abîmer la
nature », mais il ne faut pas attendre de celle-ci
qu’elle oblige la sphère économique à changer
profondément sa nature.

Regards.fr : Y a t-il d’autres moyens pour sortir de
la crise ?

Philippe Askenazy : Cette question est très délicate.
Actuellement, les économistes ne sont pas
encore capables d’expliquer les mécanismes à
l’oeuvre lors de la crise, ou plutôt ils ont trop
d’hypothèses pour aider à la prescription politique
d’un point de vue pratique. En gros, deux
hypothèses sont possibles : l’une fait porter le
poids de la crise sur la mécanique financière,
l’autre porte sur la profondeur des inégalités.
Dans un cas, il faut changer la gouvernance des
marchés, dans l’autre, il faut modifier les rapports
de force sociaux. Ce n’est vraiment pas le
même type de politique !

Regards.fr : A quoi ressemblerait un monde sans
croissance, et quels seraient les moteurs
de l’économie ?

Jean Gadrey : Il faut viser un changement de modèle
productif et de modes de vie, un tournant
antiproductiviste. On peut avoir du développement
économique durable, innovant et riche en
emploi, sans croissance. La plupart des processus
de production propre, les plus doux avec la
nature et aussi en termes de conditions de travail,
exigent plus de labeur (que les productions
surexploitant les ressources naturelles) pour produire les mêmes quantités, mais d’une tout
autre qualité. Supposons que l’on remplace en
quelques décennies l’agriculture productiviste,
destructrice d’environnement et de santé, par
de l’agriculture biologique de proximité. Sans
croissance des quantités, il faudrait 30 à 40 %
d’emplois en plus. La part de la valeur ajoutée
agricole progresserait, et, surtout, la qualité et
la durabilité de la production seraient bouleversées
positivement. Je fais dans mon livre Adieu
à la croissance un bilan de la conversion écologique
et sociale de tous les secteurs de l’économie.
En termes d’emplois, ce bilan serait vraisemblablement
positif, sans croissance globale.

Philippe Askenazy : Les futuristes imaginent
des mondes sans croissance. Pour ma part,
je pense qu’il faut procéder plutôt par un
inventaire des besoins des populations.
Cet inventaire désignera des voies nécessaires
de progrès économiques et sociaux, qui,
en retour, généreront une croissance, qui n’est
pas une fin en soi, mais simplement la résultante
du développement des activités offertes
à la population.

Regards.fr : Les pays en difficulté aujourd’hui,
comme la Grèce ou le Portugal, peuvent-ils
se passer de croissance pour rééquilibrer
leur finance publique ?

Jean Gadrey : La plus grande partie de leurs
difficultés ne provient pas d’une panne de
croissance mais de la domination des marchés
financiers sur l’économie et sur les dettes publiques.
Mais, évidemment, si en plus de ces
facteurs financiers, on ajoute une récession,
cela ne va pas arranger leurs affaires ! Donc,
c’est clair, à court et moyen termes, il faut les
aider à sortir de la récession par la solidarité et
surtout par une action résolue contre la finance
de marchés. Mais, même dans leur cas, une
autre relance est possible, plus verte et plus
sociale, avec une forte réduction des inégalités
qui plombent leurs sociétés et leurs finances
publiques.

Philippe Askenazy : La situation de chacun de
ces pays est particulière. La Grèce, qui cristallise
les craintes, ne manquait pas de croissance
avant la crise. Elle est en fait victime d’un Etat
mal organisé et clientéliste, et d’institutions européennes
inadaptées à une attaque de sphère
financière. L’évasion fiscale, en premier lieu des
grandes fortunes, mine la capacité de financement
de l’Etat Grec. En plus, la Grèce a, du fait
de son conflit latent avec la Turquie, un budget
militaire hypertrophié. Pour retrouver un équilibre,
il faut à la fois un changement des institutions
européennes, faire le choix de la paix et se
doter d’une véritable administration fiscale non
corrompue.

Regards.fr : Une société post-croissance est-elle compatible
avec le capitalisme financier ?

Jean Gadrey : Non. On ne voit pas comment une
société qui valoriserait d’abord les biens communs
naturels et sociétaux pourrait être soumise
à la loi de la valeur pour l’actionnaire et à son
court-termisme intrinsèque. Les deux conditions
à réunir ne sont pas en premier lieu écologiques.
Il faut en priorité arraisonner la finance et réduire
les inégalités.

Philippe Askenazy : Le capitalisme financier
montre ses limites. On voit bien avec les crises de
la dette des Etats que ce capitalisme devient antidémocratique
et empêche les Etats de construire
un nouveau modèle de progrès pour la société.
La question de la finance n’est donc plus celle de
la croissance ou de la post-croissance, mais tout
simplement une question démocratique.
Et enfin, comment la France peut-elle
sortir de la logique « croissanciste » au
vu des contextes européen et mondial ?

Regards.fr : Quel serait le prix à payer ?

Jean Gadrey : Le prix à payer sera bien plus élevé
si l’on reste prisonnier du culte de la croissance,
mais malheureusement les générations futures
ne votent pas. C’est à nous de les représenter.
Quant aux moyens financiers à réunir pour
lancer vite le chantier des transformations écologique
et sociale, et des dettes accumulées,
nous les avons largement. J’estime pour ma part
que 4 à 5 points de PIB, soit 80 à 100 milliards
d’euros, sont récupérables chaque année en
prenant l’argent là où il est, du côté des rentes
et des niches pour privilégiés, et de la spéculation.
Aucun besoin de croissance pour cela !

Philippe Askenazy : Je ne pense pas que la
France puisse sortir de la logique « croissanciste
 ». La France a une croissance démographique
soutenue, qui commande une croissance
économique si l’on veut maintenir le
niveau de vie de la population ; la redistribution
sera insuffisante. Mais, c’est au politique de
prendre l’initiative pour en supprimer les aspects
les plus délétères, une forme de conversion.

Philippe Askenazy, Directeur
de recherche au CNRS,
est l’auteur des Décennies aveugles ,
éd. Le Seuil, 2011.

Jean Gadrey, professeur émérite
à l’université de Lille-1, membre
du conseil scientifique d’Attac, est l’auteur de Adieu à la croissance ,
éd. les Petits matins, 2010.

Portfolio

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