Accueil > monde | Par Roger Martelli | 1er novembre 2009

Faute de renouvellement

Pourquoi le « socialisme réel » ne peut opérer la tranformation qui est la condition de sa survie ? Dans l’espace communiste du bloc soviétique, les dissidences et les mouvements modernisateurs par en haut se succèdent, mais ne se combinent jamais. Retour sur une chute annoncée.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

En juin 1986, les électeurs hongrois ont pour la première fois le droit de choisir leurs députés parmi des candidatures multiples, dont certaines, dites « non recommandées », n’ont pas le label officiel jusque-là imposé par le PC. Cinq ans plus tard, le 31 décembre 1991, le drapeau rouge ne flotte plus sur le Kremlin : l’Union soviétique a cessé de vivre. Cinq ans à peine pour que, quasiment sans violence (hormis en Roumanie), s’effondre l’ensemble du système communiste est-européen.

UN SYSTÈME À BOUT DE SOUFFLE

Pour une part, un tel tsunami devait advenir. Depuis la fin des années 1970, le système économique des pays du Comecon (1) est à bout de souffle, les crises pétrolières de 1973 et 1978 ayant provoqué partout un endettement spectaculaire des Etats situés au-delà du Rideau de fer. Depuis cet instant, aucun gouvernement communiste n’est parvenu à trouver, dans les rouages d’un système totalement étatisé, les ressorts d’une relance de la production et de la consommation. De son côté, la rhétorique des pouvoirs sonne de plus en plus creux. Passés les grands enthousiasmes initiaux, exorcisées les grandes terreurs du temps de Staline, émoussées les vitupérations contre la grande menace occidentalo-capitaliste et les peurs d’une guerre nucléaire généralisée, ne restent plus que la grisaille des communiqués officiels et le contrôle : tatillon mais moins sauvage que par le passé : des organismes de sécurité. Partout, la flamme s’est éteinte, la démesure stalinienne ayant laissé la place au désenchantement et à l’ennui. Comme si le communisme d’en haut, celui des Etats et de leur toute-puissance, ne trouvait de vitalité que dans l’activation des métaphores de la guerre, qu’elle soit « chaude » ou « froide », civile ou transcontinentale. La tragédie ou le spleen...

Pourtant, la fin des grandes passions ne paraissait pas jouer nécessairement contre les régimes en place. Dans des pays sans grande tradition démocratique (Tchécoslovaquie exceptée), les oppositions ont été largement jugulées, sans trouver de soutien notable dans une population incrédule ou indifférente. Les coups de force (l’intervention contre le Printemps de Prague en 1968, l’état d’urgence en Pologne en 1981) ont brisé la dynamique contestataire. La Charte 77 (2) en Tchécoslovaquie est isolée, la Stasi quadrille méticuleusement la RDA et, en Pologne même, Solidarnosc marque le pas dans la seconde moitié des années 1980. La force de la contrainte et la fermeture culturelle des socialismes de pouvoir ont anémié la société tout entière. En dehors de l’Etat, la « société civile » ne vit que par les canaux associatifs officiels ou par la débrouille des circuits parallèles, non politisés. Quant aux groupes dirigeants, ils s’arc-boutent sur leurs privilèges, comme s’ils attendaient que, par la force des choses, reprenne cette croissance douce qui, dans les années 1960 et 1970, avait fait la fortune du socialisme pragmatique et plutôt ouvert d’un János Kadar en Hongrie (3).

L’URSS DANS L’IMPASSE

Pourquoi un effondrement si rapide ? Dans un système fortement centralisé, la déliquescence du noyau se répercute nécessairement sur la totalité de la structure. Comme en 1956, au moment de la première tentative khrouchtchévienne de déstalinisation, les péripéties moscovites ont leur écho dans le bloc des démocraties populaires. En Bulgarie, en Tchécoslovaquie, en RDA ou en Hongrie, des individus et des groupes commencent dès 1987-1988 à se réclamer de la glasnost et de la perestroïka pour pousser à des réformes substantielles dans leur propre pays. Pourtant, à la différence de l’époque de Staline ou même de Brejnev, l’équipe réunie autour de Gorbatchev n’intervient pas directement dans l’évolution interne du bloc. Les responsables soviétiques suggèrent mais ne cherchent pas à imposer leurs vues, sauf peut-être en Bulgarie et en Roumanie. Gorbatchev lui-même a tiré les conséquences des ingérences violentes des périodes antérieures : à la fin de 1988, quand s’exacerbe la crise politique en Pologne et en Hongrie, il est acquis que les Soviétiques n’interviendront pas, comme ils l’ont fait en 1956 en Hongrie et en 1968 en Tchécoslovaquie. En fait, Gorbatchev et sa direction n’ont pas de politique cohérente à l’égard de l’Est européen : ils sont convaincus que la « doctrine Brejnev » (qui légitimait l’intervention soviétique directe à l’intérieur du Pacte de Varsovie) est forclose, sans avoir de construction franchement alternative. Pour Gorbatchev, après 1986, le plus important n’est pas du côté des « satellites », mais dans la résorption définitive d’une guerre froide dont le numéro un soviétique est persuadé qu’elle est une charge rendant impossible la modernisation de l’appareil économique soviétique déficient. Pas question, pour l’URSS, d’assumer en plus le poids de la dette des démocraties populaires...

Toutefois, la volonté du secrétaire général soviétique n’est pas l’alpha et l’oméga de toute évolution à l’Est. En fait, l’URSS n’a plus véritablement les moyens de sa puissance, sauf à imposer à la société soviétique une nouvelle spirale de volontarisme et de tensions qu’elle n’est plus à même de supporter. Dès les années 1980, au plus fort de la « doctrine Brejnev », la marge de manœuvre pratique des démocraties populaires est considérable, dès l’instant où le cadre général de l’alliance est formellement respecté. Kadar fait ce qu’il veut en Hongrie, Jivkov (4) règne en maître à Sofia, la RDA traite ouvertement avec la RFA et les Polonais font les yeux doux aux Américains pour négocier le règlement de leur dette. A la fin des années 1980, s’y ajoute le délitement de l’alliance militaire du Pacte de Varsovie. Gorbatchev veut à tout prix affecter les crédits du surarmement à la modernisation de l’appareil économique. Il se débarrasse donc du « fardeau militaire » (novembre 1988), mais affaiblit du même mouvement la tutelle de l’URSS sur l’Est européen. En 1981, encore, le général Jaruzelski avait justifié le coup d’Etat militaire contre Solidarnosc par la menace d’une intervention militaire russe et par le risque d’un bain de sang. En 1988, plus personne ne peut envisager sérieusement un tel risque. Le Pacte de Varsovie (5) est en pleine crise, comme tous les instruments de régulation mis en place après 1947. Le spectre du gendarme soviétique ne suscite plus guère d’effroi.

DÉLITEMENT

Le desserrement de la tutelle libère de ce fait les forces internes de désagrégation du système tout entier. Il est vrai que l’homogénéisation du bloc a toujours été relative. Elle n’a d’ailleurs pas été clairement recherchée au départ. Entre 1944 et 1947, les Soviétiques laissent entendre qu’ils sont prêts à jouer la carte des « démocraties nouvelles », dont le Bulgare Dimitrov suggère même en 1946 qu’elles pourraient faire l’économie de la dictature du prolétariat. L’entrée en guerre froide a cassé les velléités d’ouverture et remis au premier plan les vertus de la realpolitik et le jeu de la contrainte maximale. Dès la fin de 1947, une chape de plomb s’abat sur les démocraties populaires, qui sont tenues d’appliquer à la lettre les méthodes définies en URSS à la fin des années 1920. Dès lors, les gouvernements mis en place ne sont plus perçus, par leur propre peuple, que comme les faire-valoir des Soviétiques. Les oppositions se taisent sous les coups de la terreur, les sociétés civiles balbutiantes s’adaptent à la nouvelle donne, mais l’adhésion au nouveau système reste pour beaucoup de façade. En quelques mois, à partir de l’automne 1947, le capital de sympathie acquis par les communistes dans quelques-uns des pays libérés par l’URSS de la tutelle nazie, s’envole en fumée. Ce n’est pas pour autant que les peuples des démocraties populaires étaient prêts à reporter leur confiance sur les classes dirigeantes antérieures, la plupart du temps discréditées par leur attitude dans les années de montée du fascisme et dans la période de la tutelle nazie. L’exemple de la Pologne et de la Hongrie en 1956 a montré, au contraire, que les communistes pouvaient ne pas perdre la main, dès l’instant où ils se montraient disposés à tirer un trait sur la période stalinienne et sur ses modes de gestion. Le problème est que, au nom du réalisme, les mutations ne sont pas advenues, ou pire encore ont été brutalement mises au pas. La révolution hongroise de 1956 s’achève dans la tragédie, le renouveau polonais : incarné par Gomulka (6) la même année : s’enlise au bout de quelques mois. Douze ans plus tard, le printemps de Prague est écrasé par les chars du Pacte de Varsovie tandis que, de son côté, l’autogestion yougoslave isolée s’étouffe et s’étiole jusqu’à la mort de Tito. Les réformateurs sont éliminés ou font le gros dos, l’esprit de conservation est aux postes de commande.

LE MÉCANO DE LA CHUTE

Quand, en Hongrie puis en Pologne, se déclenche le processus de délitement d’un système épuisé, les facteurs s’entremêlent pour en précipiter la chute. L’URSS n’est plus matériellement en état d’imposer sa férule et ses dirigeants savent davantage ce qu’ils ne veulent plus faire, qu’ils ne sont capables de formaliser une troisième voie, à la fois non capitaliste et non étatiste, pour une Europe centrale et orientale en panne de développement. L’Union soviétique repliée sur elle-même, les appareils administratifs de chaque pays gèrent au jour le jour une banqueroute globale qu’ils ne maîtrisent plus. Ils ont à leur tête une génération politique qui ne sait pas faire face à la nouvelle donne. Certains, comme le Hongrois Kadar ou le Bulgare Jivkov, ont connu successivement le stalinisme et les échecs des tentatives de son dépassement. Pragmatiquement, ils ont réussi à trouver un équilibre délicat entre l’acceptation du magistère soviétique et l’autonomie tolérée de leur gestion intérieure. Tous deux se trouvent déstabilisés par les audaces d’un Gorbatchev qui va bien au-delà des avancées qu’ils avaient péniblement tissées, en plein cœur de la « glaciation » brejnévienne. D’autres responsables, comme l’Allemand Honecker (7) ou le Slovaque Husak (8), se sont identifiés à la génération des technocrates conservateurs arrivés au sommet au temps du brejnévisme, qui ont intériorisé le jeu de la guerre froide et ont délibérément accepté de jouer le jeu du « satellite » grappillant les miettes de la puissance centrale à l’intérieur du « bloc ». Gestionnaires classiques, faisant de la realpolitik une vertu, ils se trouvent brutalement délégitimés par le remue-méninge de la glasnost et par l’éloignement progressif de la culture de guerre froide. D’autres enfin, comme le Roumain Ceausescu ou comme les médiocres successeurs de Tito, ne trouvent de ressort que dans l’exaltation nationale chauvine. Dans le cas roumain, elle débouche même sur un volontarisme frénétique d’Etat, conduisant vers un communisme agraire rétrograde, aux allures dynastiques quasi coréennes. Paradoxalement, seul le Polonais Jaruzelski, qui connaît de l’intérieur les limites des jeux de puissance, est prêt à trouver, dans la politique du numéro un soviétique, la dernière chance d’un régime qui s’est nécrosé pour n’avoir pas su se renouveler à temps. C’est l’entrelacs de ces dimensions structurelles qui explique le caractère quasi inéluctable des enchaînements de 1988-1989. Les mécanismes régulateurs du bloc ne jouent plus, ni la puissance du « grand frère », ni la force supposée intégratrice et redistributive du Comecon, ni le Pacte de Varsovie. Il ne reste plus que le jeu des conjonctures nationales et de leur mise en relation. Les maillons faibles du système sautent d’abord et la Pologne est le premier d’entre eux. Elle cumule en fait les facteurs de décomposition : le sentiment antirusse conforte la propension antisoviétique, le caractère universaliste du clergé catholique a empêché son intégration dans l’Etat communiste et la Pologne socialiste a raté ses deux grandes possibilités de rénovation, après 1956 avec Gomulka et après 1970 avec Gierek (9). La subtilité inattendue du général Jaruzelski ne peut pas à elle seule compenser les béances du Parti et masquer l’impasse de la bureaucratie communiste. La Hongrie est le second maillon faible. Elle a pourtant connu une phase singulièrement apaisée avec János Kadar, dans les années 1960 et 1970, mais elle n’a pas elle non plus échappé au piège de la dette. Si la Hongrie des décennies précédentes apparaissait comme le modèle d’un soviétisme en train de se civiliser, les années 1980 renvoient peu à peu l’image d’un système grippé, à l’instar d’un Kadar de plus en plus refermé sur lui-même. Le « kadarisme » a toutefois un mérite : il a cultivé un esprit d’ouverture qui anime une part importante de l’appareil communiste, à l’image d’Imre Pozsgay qui va pousser vers une évolution non sanglante du régime qu’il n’a pu sauver à temps. Peut-être s’en est-il fallu de peu pour que l’histoire s’écrive d’une tout autre façon. Tandis que Khrouchtchev lançait sa déstalinisation dans un pays assommé par trois décennies d’emballement stalinien et par les effets durables du cataclysme de 1941-1945, Gorbatchev agit dans une Russie bloquée mais apaisée. Mais il ne parvient pas, chez lui, à desserrer l’étau d’une bureaucratie installée dans ses privilèges et usant de son autonomie relative par rapport au « centre ». Au-delà, la génération des « quinqua » et des « sexa » ne veut pas risquer un nouveau bouleversement à la mode khrouchtchévienne. Les plus conservateurs entendent laisser passer l’orage et les plus ouverts se sont souvent convaincus, en ces temps d’ultralibéralisme dominant, que la voie du marché « libre », et donc la déliquescence progressive du système, est la seule solution réaliste. Conservateurs et libéraux sont partout sur le devant de la scène, en URSS comme dans les autres pays du bloc ; les réformateurs communistes constituent ainsi, de facto, une minorité plus ou moins désemparée.

DISCORDANCE DES TEMPS

Au final, le système communiste aura été victime d’une discordance des temps. Par exemple, quand Khrouchtchev lance son opération de rénovation, entre 1956 et 1962, les Tchèques sont à la traîne et renâclent devant les audaces du leader soviétique. Mais quand la Tchécoslovaquie socialiste, en 1968, se décide à mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu, l’URSS est déjà plongée dans la « stagnation » brejnévienne. Quand Gorbatchev lance sa perestroïka, l’eurocommunisme des Français et des Italiens a échoué et les démocraties populaires, épuisées par la crise occidentale et par le regain de la « guerre fraîche » (1975-1985) cherchent leur voie dans un conservatisme communiste prudent, mais résolu à ne pas bouger. Dans l’espace communiste, les dissidences et les mouvements modernisateurs par en haut se succèdent, mais ne se combinent jamais. Au bout d’un moment, deux possibles seulement semblent disposer des attributs du réalisme : le repliement farouche sur les fondamentaux du début du XXe siècle ou l’abandon pur et simple du référent communiste. La pantalonnade des putschistes de Moscou, en août 1991, ou le renoncement des communistes italiens... Dès lors, le « socialisme réel » ne peut opérer la transformation qui est la condition de sa survie. Au fond, le communisme de pouvoir n’a pas réussi la mutation que le capitalisme a su entreprendre pour lui-même, dans les années 1930 et 1940, au travers de la montée de « l’Etat providence ». A l’arrivée, les modernisateurs n’auront qu’une victoire à leur crédit, mais de taille : ils ont culturellement rendu impossible tout recours au bain de sang. Le système stalinien a des restes, mais sa démesure est irrémédiablement forclose et, nulle part, elle n’a encore assez de légitimité pour espérer pouvoir reprendre la main. La toute-puissance présumée de la Stasi s’effondre comme un château de cartes et la paranoïa des Ceausescu et de leurs partisans est impuissante devant l’étonnant « montage » de décembre 1989. Seule la Chine, protégée par son vieil isolement du temps de Mao, plutôt bien groupée autour de ses leaders, parvient à surmonter la tempête, au prix d’une cruelle répression en cette année 1989. Le système qui implose en 1989 était bien malade. Il ne manquait pourtant pas de moyens pour se soigner, mais la pesanteur de la culture « stalinoïde » et l’aveuglement des apparatchiks en place ne permirent pas de les mobiliser. Faute de renouvellement, par peur de perdre la moindre parcelle d’autorité, les pouvoirs communistes perdirent tout. Même l’honneur.

R.M. 

1. L’organisme d’intégration économique des « démocraties populaires ».

2. Au départ une pétition d’intellectuels tchèques (parmi lesquels le dramaturge Vaclav Havel), est devenue le point de ralliement de l’opposition.

3. Janos Kadar est à la tête de la Hongrie socialiste depuis la sanglante répression soviétique de novembre 1956.

4. Todor Jivkov est au pouvoir en Bulgarie depuis 1954. Il suit une politique de plus en plus conservatrice et même nationaliste.

5. Conclu en 1955, le Pacte de Varsovie est l’équivalent de l’Otan pour les pays dépendant de l’URSS.

6. Emprisonné en 1950, libéré en 1956 pour prendre la tête du PC polonais, Wladyslaw Gomulka reste au pouvoir jusqu’aux émeutes de la Baltique en décembre 1970. Il est alors remplacé par Edward Gierek.

7. Erich Honecker, né en 1912, est arrivé au pouvoir en 1976. C’est un brejnévien sans état d’âme.

8. Ancienne victime des purges staliniennes, Husak a accepté de cautionner la « normalisation » qui suit l’intervention soviétique d’août 1968.

9. Edward Gierek est promu premier secrétaire du Parti communiste de Pologne à la faveur de la crise politique générée par la révolte des ouvriers des chantiers navals de la Baltique, en décembre 1970. Il est brutalement écarté en septembre 1980.

Paru dans Regards n°66, novembre 2009

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?